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Archive mensuelle de février 2015

Rekishi Yume: Chapitre 9

Chapitre 9 : Première confrontation

Rekishi Yume: Chapitre 9 dans Histoire: Rekishi Yume manga-2939-230x300

 

Yume s’était parfois demandée de quelle manière elle pouvait mourir. Crise cardiaque ? Accident ? Noyade ?

Elle avait pensé à toutes sortes d’éventualités, mais surement pas à se faire dévorer par des créatures tout droit sorties des ténèbres ! Dans quelques petites minutes, son existence allait s’achever entre les dents de bêtes sauvages affamées, qui dégusteraient avec plaisir son sang. Cette pensée la fit frissonner de la tête aux pieds. Elle tenta de son mieux de contrôler ses tremblements, afin de ne rien laisser paraître de sa peur. La dernière chose dont elle avait envie avant sa mort était de satisfaire ses loups garous en montrant sa frayeur.

Elle voulut se relever pour leur faire face, courageusement, mais ses jambes étaient pétrifiées. Elle essaya d’évoquer un souvenir heureux dans sa tête. Les visages de ses amis, d’Akira… Mais elle ne réussit qu’à penser une chose :

« Tata va être vraiment énervée de ce retard… »

Tsss…elle n’était même pas entrée à Sunight que le danger lui tombait déjà dessus ! Et, visiblement, elle ne pouvait compter sur Shiro et Sora. Ces deux idiots étaient surement chez eux.

Ah ! Elle songea alors à ce qu’ils lui avaient révélé. Elle pouvait produire de la magie. La peur lui avait fait oublier ce détail important.

Ignorant les ricanements autour d’elle, elle ferma les yeux et appliqua le processus d’invocation magique que lui avait enseigné Sora.

Vibration du corps au contact de l’air… entre en elle… un avec l’esprit… la main gauche tendue…concentration de l’énergie…

Elle attendit durant quelques secondes. Mais le résultat était différent de la première fois. Elle n’était pas plongée dans un gouffre. Elle était toujours présente consciemment au milieu des rires des bêtes qui se faisaient plus bruyants. Elle ne sentit rien dans sa main.

Elle rouvrit les yeux, sentant la déception grandir en elle. Pourquoi ? Pourquoi n’y arrivait-elle plus ? Pourquoi maintenant ?

-Tu essayais de nous faire un tour de magie, c’est ça ? S’esclaffa Gora. Dommage que tu sois trop faible, ça nous aurait divertis !

Donc elle allait vraiment mourir ainsi, sans aucun moyen de défense… il était bien évident que la force physique ne servirait à rien. Elle aurait tellement voulu être présente pour le réveil de Naomi, pour le retour de Kaori… Elle ne put empêcher ses larmes de couler. Elle les dissimula à travers ses cheveux ébouriffés et les sécha rageusement de la main. Non, il fallait qu’elle soit forte, jusqu’au bout ! Peu importe si ses efforts étaient vains, elle ne resterait pas là sans rien faire !

La colère lui donna la force de se relever, sous le regard amusé de Gora.

-Ah ! Alors tu acceptes ton destin ? Ou bien tu veux…te battre ?

Ce dernier mot déclencha à nouveau un concert de rires assourdissants. Mais Yume ne se laissa pas démonter.

Pour laisser le temps à son corps de se préparer au combat, elle demanda pour gagner du temps :

-Que me voulez-vous ?

-Te manger, n’est-ce pas évident ?

-Pourquoi moi, particulièrement ?

-Avec ce maudit Lanrô, tu es le sujet principal du conseil des cieux. Tu intrigues pas mal de personnes, mais pas moi. J’ai l’intention de mener mon clan à la conquête du pouvoir. Le vieux dirige Sunight depuis bien trop longtemps, et il ne fait plus les choses correctement. La preuve, le monde est en train de revivre l’histoire d’il y a deux cents ans ! Il est temps que la nouvelle génération reprenne le flambeau, et qui est mieux placé que les loups garous pour diriger Sunight avec une poigne de fer, hein ?

-Quel rapport avec moi ?

-Eh bien, je n’ai pas envie de te voir dans le royaume que je créerais. J’ai l’intention d’éliminer tous les combattants, pour qu’il ne reste que les créatures supérieures. Pff ! Autoriser des humains à venir à Sunight, et puis quoi encore ! Faudrait que j’élimine aussi ce sale papillon… Bref, j’avais l’intention de commencer par ce gamin de la glace, il m’avait vraiment tapé sur les nerfs, la dernière fois… mais j’ai changé d’avis. Avant tout, j’ai envie de goûter le sang d’une personne dont l’Energie ne s’est pas encore développée… je m’en régale d’avance, ajouta-il en se léchant les babines.

-Vous voulez faire un coup d’état, c’est ça ? Dit Yume en s’efforçant d’ignorer la remarque sur son sang.

-Ah ! Je te dis que je vais te dévorer toute crue et tu t’intéresses seulement à ma domination ? T’as du cran, petite !

Il s’approcha de la jeune fille, si près qu’elle put sentir son odeur nauséabonde, une odeur de détritus datant de plusieurs jours. Elle réprima de toutes ses forces l’envie de reculer.

-Te dévorer est un excellent moyen pour déclarer la guerre à tout le monde. Tu es spéciale, on ne sait pas quel est l’origine de ton pouvoir. Le vieux avait l’intention de te protéger le temps de le découvrir.  Dommage pour lui, il n’y arrivera pas.

-Pourquoi ne pas unir vos forces pour combattre la silhouette noire ?

Gora balaya la question d’un geste de la main.

-Bah ! C’est juste quelqu’un qui veut se faire remarquer. Je reconnais qu’il est fort, mais je peux me débarrasser de lui en un clin d’œil. Il ne me gênera pas plus qu’une mouche dans mes plans !

-Vous avez une grande confiance en vous.

-Venant du chef du clan le plus puissant, ce n’est pas étonnant !

-Quand est-ce qu’on mange, patron ? S’impatienta Ogry.

C’était le moment. Sans laisser le temps à Gora de répondre, Yume tenta un coup de pied retourné au niveau de son museau, propulsant toute sa force dans sa jambe. Mais Gora, bien qu’étant distrait par son subordonné, l’arrêta d’une seule main, sans même lui accorder un regard.

-Pas encore, Ogry, on ne s’est pas encore amusé,  soupira-il comme si Yume n’avait rien fait.

Par la jambe de la jeune fille, il la projeta sans effort apparent en arrière. Elle s’écrasa contre un loup-garou et sentit la fourrure de ce dernier contre son dos. Elle perçut l’odeur insoutenable de son haleine, ses grognements d’excitation. Elle se sentit pousser brutalement en avant et atterrit face à une autre bête avant de se faire propulser à nouveau. Et ainsi de suite. Partout, autour d’elle, il n’y avait que les visages de ces créatures assoiffées de son sang. Ces loups garous s’amusaient avec leur proie avant de passer à la dégustation. Et cette proie, c’était elle. Elle constatait que le cercle se refermait lentement sur elle, au fur et à mesure du jeu. Elle commençait à étouffer, à cause de l’odeur et la peur qui lui écrasait la poitrine. La force avec laquelle les loups garous utilisaient pour pousser Yume avait donné des courbatures à son corps. Elle se sentait au bord de l’évanouissement et avait une violente envie de vomir.

Elle sut que le jeu avait cessé lorsqu’elle put tomber lourdement sur le sol. Les monstres étaient plus près que jamais, leurs pupilles et leurs crocs brillant dans l’obscurité.

Yume était hors d’haleine. Elle n’arrivait plus à bouger le moindre de ses muscles, son corps était totalement paralysé. Ses yeux furent de nouveau embués de larmes, mais elle les refoula rapidement. Avec une détermination qui lui était autrefois inconnue, elle planta ses yeux dans ceux de Gora. Même s’il était mille fois plus puissant qu’elle, même si la vue de ce monstre la glaçait, elle ferait preuve de courage avant de quitter ce monde. Même si elle n’avait pu que lui lancer un pitoyable coup de pied inefficace, elle ne se laisserait pas abaisser. Les prunelles rouges sang du chef du clan renvoyaient l’expression haineuse qui masquait le visage de la jeune fille. Elle pouvait voir ses cheveux décoiffés, le sang le long de son visage…une apparence lamentable. Inconsciemment, un rictus se dessina sur ses lèvres. Gora haussa un sourcil.

-Tu deviens folle à l’approche de la mort, ma pauvre.

-Mourir de la main d’un caniche…j’aurais pas pu rêver mieux.

Pour la première fois, elle avait réussi à susciter de la colère chez son ennemi.

-Si tu y tiens tant…bon appétit !

Yume ne lâcha pas son regard et salua mentalement ses amis, sa tante, sa vie.

« Je n’aurais même pas pu visiter Sunight…ça m’aurait peut-être plu un peu… »

Elle vit du coin de l’œil les griffes fuser vers son visage à une vitesse fulgurante…avant de s’arrêter brusquement à quelques millimètres de sa joue.

Les cris fébriles des loups garous s’étaient arrêtés en même temps. La main était enveloppée dans une couche de glace. Une tension palpable régnait entre les membres du clan. Yume était aussi intriguée que Gora : que se passait-il ?

Les narines de ce dernier frémirent, ses pupilles brûlèrent de rage et un cri féroce s’éleva de sa gorge. Il brisa violemment la glace afin de libérer ses griffes.

Une voix s’éleva derrière lui. Une voix qui fit bondir le cœur de Yume.

-Regardez-moi ça, tout un troupeau de cabot sans cervelle.

Tous se retournèrent vivement. Yume ne voyait rien à cause des corps massifs de ces bourreaux, mais elle arrivait à percevoir les jambes de Shiro. Sa présence entraina une série d’émotions chez elle. L’hébétude fut remplacée par le soulagement suivi de la joie pour faire ensuite place à l’incompréhension. Pourquoi était-il là ? N’était-il pas parti avec Sora ? Elle décida de chasser toutes ces questions de sa tête. Shiro l’avait sauvée, elle allait peut-être pouvoir s’échapper ! Ce garçon était remonté dans son estime. Même s’il pouvait être très irritant, ce n’était pas quelqu’un de mauvais. Elle se surprit à sourire béatement et se reprit aussitôt. Ce n’était pas le moment de rêvasser, elle devait encore s’échapper.

-Sale gamin, t’as osé…siffla Gora, la voix tremblant de fureur non dissimulée.

-Si je m’attendais à tomber sur vous, dit Shiro, indifférent.

Yume tenta de se frayer un passage entre les pattes, en retenant sa respiration. Elle ne pouvait plus supporter leur odeur ! Lorsqu’elle réussit à dégager son buste, son regard croisa celui de Shiro.

-Ah, il me semblait bien voir une touffe rouge. Qu’est-ce que tu fais là à imiter le chien ?

Gora reporta son attention sur elle. Elle contempla les yeux de celui-ci avec horreur. Ils étaient injectés de sang et on pouvait aisément y lire la cruauté de son propriétaire. Elle détourna la tête et regarda Shiro.

-Bon sang, tu pouvais pas la fermer ? Lui lança-elle.

-C’est comme ça que tu me remercies ? S’enquit-il d’un air narquois.

Un loup garou s’apprêta à la prendre mais Gora l’arrêta :

-Pas besoin…de toute façon, elle ne pourra pas nous échapper.

Tandis que Yume se releva tant bien que mal et s’éloigna d’eux en direction de Shiro, Gora retrouva son sourire habituel.

-Deux gamins en une soirée…pour un début, c’est plutôt pas mal.

Ses compères approuvèrent par un tonnerre de rugissements enthousiastes.

-Tu n’étais pas rentré dans ton monde ? Demanda Yume au magicien.

-Si, mais je voulais te demander où tu habitais. Histoire de ne pas me casser la tête le jour J. Contrairement à ce que tu penses, même si on a de supers pouvoirs, on n’est pas des GPS.

-Et Sora ?

-Il s’en fiche, il était sûr de trouver le chemin sans problème. Tu as une mine affreuse.

-Merci, je le savais.

-Je t’ai peut-être un peu sous-estimé. Ne pas fondre en larmes devant ces monstres, c’est plutôt courageux.

-Il n’en était pas question que je meure dans cet état.

-Bien dit.

Ils étaient sur la même longueur d’onde pour la première fois. Gora ne tarda pas à intervenir :

-Eh, gamin. Attends-toi à ce que je te torture bien comme il faut avant de t’achever.

-C’est quand tu veux.

Deux loups garous chargèrent sur eux, leurs museaux tremblant d’excitation, vision qui fit frémir Yume. Shiro, lui, réagit rapidement : en deux mouvements avec son index et majeur, il fit un signe qui sembla être une étoile de glace à quatre branches, puis de sa main gauche, propulsa la magie qui s’agrandit jusqu’à toucher de plein fouet les monstres. Ils retombèrent lourdement sur deux de leurs compagnons qui s’écroulèrent sur leurs poids. Les autres ne perdirent pas plus de temps et prirent le relais.

Yume se retrouva en un rien de temps dans les bras de Shiro qui se propulsa sur la branche la plus haute d’un arbre en l’espace de quelques bonds inhumains. Il la reposa et fit apparaitre une  longue stalactite de glace qu’il donna à Yume.

-Au cas où si je n’arrive pas à te protéger. Je m’excuse d’avance si tu meurs.

-Pas de problème.

-Bon, adieu, peut-être.

Il sauta sur le sol qui devait être à 8 mètres, et attaqua déjà avec le bleu froid de sa magie. Yume le vit tournoyer au milieu de ces monstres, sa silhouette entourée d’une sorte de buée étincelante. Elle voyait les loups tomber petit à petit, et Gora légèrement en retrait, en train de gronder :

-Mais bon sang, qu’est-ce que vous foutez ?

Yume se ressaisit malgré ce spectacle inhumain et réfléchit à une solution. Ses yeux se posèrent sur la stalactite puis le chef des loups garous. A quelle distance était-il ? Pourrait-elle le toucher ? Il ne faisait plus attention à elle, trop préoccupé par Shiro. Elle décida d’attendre qu’il s’approche un peu. Si seulement elle pouvait communiquer avec son compagnon et lui dire de provoquer Gora pour le rendre plus imprudent ! Mais visiblement, elle n’avait pas besoin de parler. Shiro ne tarda pas interpeller Gora :

-Ben dis-moi, mon petit Gory, t’as la frousse que je te fous une tarte ? Viens t’amuser avec nous au lieu de rester en retrait, tu me fais de la peine !

L’intéressé grogna et bondit dans sa direction. Les autres loups s’écartèrent et, bientôt, le combat ne concerna plus que lui et le mage de glace. La vitesse de leurs mouvements donna bientôt la migraine à Yume, qui s’était efforcée de suivre leurs attaques. A présent, elle ne pouvait utiliser son arme sans risquer de toucher Shiro.

Elle se sentit soudain légèrement secouée. Elle baissa la tête pour découvrir un loup garou s’accrocher au tronc d’arbre, ses dents luisantes de bave. Elle se cramponna à la branche et s’efforça de ne pas paniquer, malgré le fait que son ennemi commençait à grimper. Et, malheureusement, il était plutôt agile pour son gabarit. Elle serra la stalactite jusqu’à ce que les os de sa main blanchissent. Cela la rassurait de savoir qu’elle n’était pas sans défense et elle remercia intérieurement Shiro. Elle remarqua avec un frisson qu’en un rien de temps, l’animal avait déjà grimpé la moitié de l’arbre. Elle inspira un bon coup et cria à son intention :

-Hé, le clébard, le temps que tu montes jusqu’ici, il commencera déjà à neiger! Même un escargot te battrait haut la, euh, tentacule !

« Allez, approche, encore. » pria-elle dans sa tête.

Comme elle l’espérait, le loup-garou accentua la cadence. Elle concentra la majeure partie de sa force dans son bras qui tenait l’arme. Ses mains n’avaient jamais été aussi moites. Son cœur battait si fort qu’elle avait peur qu’il lâche pour de bon. Son estomac se tordait sous le coup du stress. Une goutte de sueur s’échappa de ses cheveux pour couler le long de sa tempe. Son esprit commença à se vider de toute pensée et elle sentit qu’elle perdait progressivement ses sens. Seule la vue restait intacte.

Elle ignora si c’était le bon moment, mais lorsqu’elle put clairement voir le museau de son adversaire remuer de plaisir, elle décida de porter le coup. A ce moment-là, il lui sembla que son bras bougeait indépendamment, sans qu’elle y fasse le moindre effort. Elle n’eut qu’à seulement propulser toute son énergie. La stalactite fonça vers le torse du loup et tout lui paraissait être au ralenti. Elle sentit clairement la pointe percer la fourrure, la chair, pénétrer dans le corps, un peu de sang giclant sur sa main. Elle sut que l’ouïe lui était revenue quand elle entendit le cri douloureux et enragé de la bête. Son esprit retrouva son état habituel. Elle se demanda si c’était normal que le rugissement du loup soit le seul son qui emplissait la nuit, hormis sa respiration haletante, comme si elle sortait d’une séance d’apnée. Elle voulut lever la tête pour voir ce qui se passait du côté de Shiro et des autres, s’ils n’avaient pas disparu. Mais elle s’aperçut que tous ses membres étaient figés, ses muscles étaient contractés. Elle se contenta alors de garder les yeux fixés sur les poils ensanglantés, avec ce liquide d’un rouge si pur qui coulait paisiblement. Le cri s’estompa doucement et se transforma en un petit gémissement, semblable à celui d’un chiot.

« Qu’est-ce que je fais… »

Bon Dieu, après avoir poignardé un loup-garou (elle venait de poignarder un loup-garou avec une stalactite magique !), quelle était la suite des opérations ? Rester ainsi ? Enlever l’arme du blessé, pour aboutir à une hémorragie ? Elle n’eut pas besoin de réfléchir un peu plus. La voix de Shiro lui indiqua qu’il était toujours là.

-T’assures, Yume…

Suivit ensuite un coup lancinant qu’elle reçut à la joue. C’était comme si des griffes acérées l’avaient…ah ben oui, c’était tout à fait ça. Elle se mordit la lèvre inférieure pour ne pas hurler de douleur. La blessure lui semblait tellement profonde, sa joue lui semblait tellement humide qu’elle fut angoissée à l’idée de perdre tout son sang, ou bien que l’intérieur de sa joue soit aussi percée. Encore étourdie par la violence du coup, la remarque de Shiro lui sembla venir de lointain :

-….Ou pas.

Elle ignora d’où lui venait la force de répliquer.

-T’aurais pu t’arrêter à mon prénom, ça aurait été parfait.

Elle regarda la stalactite encore fixé dans le corps. Elle compta jusqu’à trois dans sa tête puis la retira, arrachant ainsi un nouveau cri de souffrance au loup. Celui-ci se plia en deux, ses pattes appuyées sur son torse.

-Il me semblait que c’était pas enfoncé si profondément, murmura-elle pour elle-même.

-C’est une stalactite spéciale. Une éraflure suffit à faire gémir de douleur une bêbête comme celui-là. Je me devais quand même de te donner une arme facile à manier, pour une débutante aussi nulle que toi.

-Il y a deux mots de trop dans ta dernière phrase.

-Et c’est pas tout, elle a aussi la particularité de soigner les blessures humaines. Passe la glace sur ta joue.

Effectivement, la fraicheur dissipa toute douleur, en plus d’un doux sentiment de bien-être.

-Bon, je te pardonne pour cette fois, docteur ShiShi.

-Tu m’appelles encore comme ça et je leur dis de partir pour que les loups les remplacent.

-Quoi ?

Trop concentrée sur son adversaire, elle remarqua seulement maintenant que les loups avaient disparu, que les ombres qu’elle avait aperçues sous ses cils n’appartenaient pas à eux, mais à d’autres créatures… des créatures non moins excentriques.

-Des chev…des centaures, souffla-elle.

Elle dévora du regard ces corps à tête d’hommes, pour la plupart barbus et avec des cheveux longs, avec un torse humain à découvert et divers armes accrochées dans leurs dos, du carquois avec l’arc à la hache, mais dont le bas du corps appartenait à celui d’un cheval, leurs queues fouettant frénétiquement l’air, leurs sabots martelant le sol. Tous observaient les environs, hormis un qui était près de Shiro. Il avait des cheveux sombres attachés en une longue queue de cheval et un carquois. Ses yeux d’une couleur entre le gris et le blanc étaient posés sur elle. Malgré la tranquillité qui transparaissait dans son regard, Yume sentait une force oppressante écraser sa poitrine à travers ses pupilles.

-Tu vas continuer à faire le singe encore longtemps ? Brailla Shiro. On a pas que ça à faire, prends au moins la peine de les remercier. S’ils étaient pas arrivés… bah on s’en fout en fait, je les aurais tous rétamer.

-Euh…

Elle n’eut pas le temps d’ajouter quoi que ce soit. L’action qui se passa juste après la prit au dépourvu. En un rien de temps, elle vit une flèche en argent, dont l’éclat resplendissait dans la pénombre, introduite dans la fourrure du loup-garou. Ce dernier lâcha une dernière espèce de gargouillement avant de rester immobile et silencieux. Yume reporta lentement son attention sur le centaure aux yeux brouillards. Le léger mouvement qu’il fit pour réajuster son arc prouva que c’était bien lui l’auteur de cette attaque plus rapide que l’éclair elle-même. Elle n’arriva plus à émettre le moindre son et se contenta de rester assise sur la branche, bouche bée. Elle entendit distraitement un centaure lui apprendre :

-Rimfaxe, aucun ennemi à l’horizon. Ils sont bien tous rentrés.

Le centaure aux yeux brouillards hocha la tête. Rimfaxe ? Appelait-on le chef par son nom ? Ou bien était-ce une marque de politesse ? Etait-ce bien son prénom au moins ?

-T’as vu Rim, dit Shiro, les bras croisés derrière la tête, c’était une bonne idée de la laisser se débrouiller.

-Elle a du potentiel, acquiesça-il.

« C’est vraiment son nom… » pensa-elle.

Elle décida de se ressaisir et entreprit sa descente de l’arbre. Ce fut une épreuve atroce, à cause de ses jambes trop engourdies à force de rester assise. Elle avait l’impression que chaque branche était la marche d’une échelle de plus de cinquante mètres. Elle atterrit finalement lourdement sur le sol, soulagée et en sueur, tandis que Shiro et Rimfaxe s’approchait d’elle. Ce dernier lui tendit une main, qu’elle accepta, hésitante. Il avait la peau tiède.

-Euh, merci…je peux vous appeler Rimfaxe ?

-Ben comment tu veux l’appeler ? Demanda Shiro.

-Euh…chef ?

Le centaure secoua la tête.

-Ce n’est pas moi, le chef est à Sunight pour tenter d’attraper Gora et son clan. Je suis seulement son bras droit.

Si celui-là parvenait à tuer en un rien de temps, de quoi était capable ce mystérieux chef? Yume déglutit.

-Gora allait me faire je-ne-sais-quoi quand un de ses sbires s’est fait attaquer par un centaure et a atterri sur lui, expliqua le mage de glace. T’aurais dû voir ça, c’était tordant. Les centaures sont venus parce que, comme Gora n’est pas très crédible, ils se doutaient de quelque chose et quand ils se sont aperçus de l’absence des loups garous à Sunight et que le vieux a senti leurs pouvoirs ici, c’était devenu évident qu’ils nous ont trahis. C’est pour ça qu’ils sont là.

-Et on va assurer ta sécurité jusqu’à ton arrivée à Sunight, ajouta Rimfaxe.

-Ouais, y a intérêt. Si tu te voyais dans une glace, tu ferais direct une crise cardiaque. Je peux t’en donner une pour montrer à quel point ta mine est…

-Tu l’avais déjà dit, pas besoin de faire le perroquet. Et dis-moi, comment ça se fait que tu sois presque intact ? T’es peut-être fort mais…

Shiro agita ses doigts pour faire apparaitre deux glaçons.

-Ah oui… pratique pour guérir. En parlant de magie, comment ça se fait que je n’y suis pas arrivée, tout à l’heure ?

-Donc, t’as essayé. Bah tu sais, les débutantes n’arrivent pas toujours, il faut beaucoup d’entraînement. Mais ça se peut aussi que c’est parce qu’il ne s’agit pas de ton atout principal.

-Mon atout principal ?

-Je te retourne la remarque, ne joue pas au perroquet. Je t’expliquerai tout à Sunight, pour le moment, le plus important est d’y retourner.

-Ah mais, maintenant ? Mais tata, Kyo…

-Je suis désolé que ce soit aussi précipité mais on n’a pas le choix, intervint Rimfaxe. Depuis que les loups garous nous ont officiellement trahis en tentant de te tuer, le temps presse. En plus du Lanrô, on a plus que jamais besoin du plus grand nombre de combattants possible. Ne t’inquiète pas pour tes proches, tu disparaitras de leur mémoire peu à peu. Et s’ils préviennent la police, l’enquête va un moment donné se dissiper et s’évanouir en même temps que les souvenirs te concernant dans ce monde.

Ce n’était guère rassurant de se savoir destinée à tomber dans l’oubli, mais Yume se garda de le faire remarquer. Elle s’obligea à refermer son cerveau, à ne pas trop penser, de peur de se défiler. Elle inspira une grande bouffée d’air et, tout en mettant de l’ordre dans ses cheveux, lâcha d’un ton qu’elle voulut déterminé :

-Okay, c’est quand vous voulez.

-Bien, approuva Rimfaxe.

Il émit un sifflement et les autres centaures vinrent former un cercle autour de lui. Yume se sentit légèrement intimidée par leur présence imposante, malgré elle.

-On retourne à Sunight, leur dit-il. Quilès.

Celui qui répondit à ce nom sortit un petit sachet marron de son carquois. Il déversa le contenu, et Yume constata qu’il s’agissait d’une poudre verte. Elle ne put s’empêcher de remarquer que c’était la même couleur que celle des brouillards qui hantaient les villes dernièrement, et également celle de l’explosion lorsque Shiro était apparu.

Il dispersa la poudre, de sorte à former un cercle autour d’eux. Puis il récita une sorte d’incantation dans une langue parfaitement étrangère, semblable à du latin, se disait la jeune fille. Une question surgit dans son esprit, qu’elle posa à Shiro :

-Au fait, Gora m’a dit que tu l’avais fait quelque chose. Qu’est-ce qui s’est passé ?

-Rien de spécial, il est juste de nature rancunière. J’ai juste transformé sa forêt en igloo géant indestructible, pour seulement deux semaines.

-Pas mal.

Les grains verts s’allumèrent petit à petit, illuminant la nuit d’une lumière aveuglante.

« Si les gens voyaient ça, ils penseraient tout de suite à des extraterrestres. »

La lumière s’éleva, telle une tour, et Yume se sentit comme aspirée par elle. La gravité sembla avoir disparu et une sensation étrange, qui mélangeait légèreté et poids lourd, s’empara de son corps. Elle ne sentit plus la terre sous ses pieds. Elle avait voulu jeter un dernier regard en direction de sa maison, mais tout autour d’elle semblait disparaitre, se confondre pour former des spirales interminables, des distorsions de toutes sortes. Elle ne put bientôt plus suivre le rythme, consciente que le cadre spatio-temporel changeait de façon trop extraordinaire. Elle entendit vaguement la voix de Shiro lui conseiller :

-Laisse-toi aller, il vaut mieux.

Elle obéit, ferma les yeux et se laissa transporter dans ce monde nouveau, le cœur battant…

Alice Rayers: Le Serpent 3

Chapitre 3

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Petite musique qui peut s’écouter avec le chapitre =)

‘’…A jamais.’’

J’étais ballottée dans un espace sombre empli seulement d’obscurité et de ténèbres, dépourvu du moindre filtre de lumière. Je perdais progressivement la vue, l’odorat, le goût, le toucher. Il ne me resta plus que l’ouïe. Néanmoins, hormis un lourd bourdonnement incessant comme si j’étais sous l’eau, il s’agissait des mêmes paroles qui continuaient à faire battre mes tympans et mon cœur.

‘’Je te…’’

Mon esprit s’obstina à bloquer tous les souvenirs, si bien que je commençai à oublier ma propre identité.

‘’Sois…A jamais’’

Cette voix rauque, légèrement caverneuse, contrastait avec le silence assourdissant. Il me semblait la connaître depuis des lustres. Comme si elle m’avait côtoyée durant toute mon existence. Si j’en avais eu une un jour.

Lentement, je constatai que je perdais également l’usage de mes membres. Bouger mes mains et mes jambes devint bientôt difficile, puis impossible. A présent, elles pouvaient tout aussi bien disparaître, je ne m’en rendrais pas compte.

‘’Sois mon épouse. A jamais.’’

Une boule se forma à l’intérieur de ma gorge, qui commença à m’incendier. Cette brûlure intolérable se propagea dans tous les recoins de mon corps, remuant mes entrailles impitoyablement, pire, les broyait. Je fus très vite saisie de spasmes et secouai la tête, à la recherche d’un quelconque répit.

‘’Sois mon…’’

Non…non ! Un désir tout aussi ardent que les flammes qui me consumaient de l’intérieur, un désir de fuir cette voix,  déversa dans mon cœur une vague d’effroi et d’anxiété extrêmes. Au plus profond de mon être, je sus que si je ne m’échappais pas maintenant, il n’y aurait plus aucun retour en arrière possible. Je serais à jamais prisonnière d’un destin funeste, immuable, qui me plongerait dans un abîme de désespoir et m’enlèverait toute chance de lutte.

Mais avant que je ne puisse tenter quoi que ce soit, mes poumons se compressèrent douloureusement. Ils manquaient d’air, je manquais d’air.  Instinctivement, j’ouvris la bouche, inspirai à la recherche d’oxygène. Il n’y avait rien, seulement la souffrance dangereusement croissante. Je voulus avaler ma salive mais mes lèvres étaient cruellement sèches. Le mal de tête s’amplifia. Mes abdos se contractèrent et je suffoquai violemment mais silencieusement. Aucun son ne se résolvait à sortir. Je me mordis instinctivement l’intérieur de la joue. Tout ce qui me blessait s’intensifia d’un degré supérieur et je ne pus m’empêcher de me tordre de douleur. Mon esprit se dilua, se dispersant en de petits fragments.

‘’A jamais…à jamais.’’

Insoutenable…Insu…pportable…

‘’Je te veux.’’

Que quelqu’un…

‘’Sois mon épouse. A jamais.’’

Vienne…Par pit…

‘’Alyana.’’

Tout explosa. J’explosai.

 Un plafond gris se matérialisa brusquement devant moi et j’entendis une respiration tranchée par des soupirs saccadés. Il me fallut plusieurs secondes pour m’apercevoir que j’étais dans ma chambre, que c’était moi qui était si essoufflée. J’avais agrippé vivement ma couverture que je relâchai doucement. J’avais étrangement chaud et je passai machinalement une main sur mon front. Je transpirais. J’étais toute moite de sueur. Mon rythme cardiaque ralentit tandis que je me redressai et m’adossai contre mon coussin. Le soleil filtrait par filets éclatantes à travers mes rideaux et se transformait en de petits boutons lumineux sur le bord en bois rugueux de mon lit.

Je laissai le temps à mon esprit de s’apaiser pour mieux comprendre que ce n’était qu’un rêve, qu’un mauvais rêve, qu’un maudit cauchemar. Rien qu’un de plus. Mon regard se posa sur mon carnet, ouvert sur le tapis. A la vue de la page noircie par mes Ecrits, tous les souvenirs de la veille me frappèrent de plein fouet, tels des poids lourds que j’aurais reçus dans le visage. Le visage d’Hugo, des victimes, de Diego, du Serpent, tournoyèrent en moi avec une telle puissance qu’ils entrainèrent à leur suite une migraine. Juste avant que ce soit le trou noir, je me remémorai les dernières paroles de cet être dont l’étrangeté n’avait d’égal que l’effroi qu’il suscitait.

« Je suis le Roi Serpent, l’homme, la créature la plus puissante qu’il n’ait été donné de voir depuis l’apparition du Fantastique, ainsi que bien avant même. Vous avez ici, devant vous, celui qui règnera sur votre peuple durant les prochaines décennies qui suivront. Que ceux qui s’y opposent avancent d’un pas, la souffrance ne durera qu’une demi-seconde. Personne ? Très bien.  Les raisons de ma venue ici ne vous concernent guère, ne vous préoccupez plus que de la nouvelle vie que vous mènerez dès ce soir sous mon pouvoir.

 N’ayez crainte, si tout se passe bien, je ne vous ferais aucun mal. Oubliez la Réalité, elle n’est plus qu’un gouvernement aujourd’hui bien éphémère. Elle est loin d’être capable de mener à bien votre protection. Voyez par vous-même, regardez cet homme que vous appelez Maître, regardez cet homme recommandé par la Réalité pour assurer l’éducation des futurs combattants de la Sphère. Regarder cet homme s’être fait réduit en poussière en un seul instant, sous vos yeux, n’est-ce pas un argument convenable pour vous persuader de l’inutilité de la Réalité ?  Oui, c’en est une.

Dès à présent, je serai votre nouveau guide, votre roi, votre seigneur à tous, et vous préserverai de tous les maux du monde.  Cette nuit est la naissance d’une nouvelle vie, d’une nouvelle Sphère, bien meilleure que toutes les générations qui lui ont précédée jadis. Jusqu’à aujourd’hui, vous ne viviez que sous la contrainte d’une seule autorité, qui réprimait votre existence à chacun sans que vous ne vous rendiez compte. Mais avec moi, vous ressentirez une liberté sans nom, une liberté pareille à celle des oiseaux qui volent au-dessus de vous, une liberté de rester vous-même. Des choses vont évoluer, certes, mais pour devenir meilleures… »

La suite de son discours effarant s’évapora en fumée dans mon esprit, mais ce qui était sûr, c’était que tout était bouleversé. Ce qui était sûr, c’était que le monde changeait. Ce qui était sûr, c’était que la Réalité avait été remplacée….

Mon regard toujours focalisé sur mon carnet, sur la dernière page où je n’avais pas terminé, je réussis à me souvenir très clairement de mes derniers Ecrits, comme si je les avais juste sous les yeux.

‘’ J’aimerais tant faire goûter à tout le monde la liberté que j’avais- soi-disant- connue, enfant. Mais leur offrir une vraie liberté. Et pour Diego et moi nous défaire de ce cauchemar entièrement. Si la Réalité disparaissait, n…’’

Nous serions vraiment libres ? Vivants ? Heureux ? Epanouis ? Suite à l’ébranlement inattendu de notre quotidien, la révolte que je voulais mener me paraissait à présent bien futile. Mon cerveau semblait devenir du coton, et je voulais abandonner la force de penser, ne plus avoir cette faiblesse de se laisser tourmenter par nos souhaits, par nos échecs. Le bruissement d’ailes, le chant des oiseaux sous cette journée radieuse éclairée par la clarté épanouissante de l’étoile aux milles rayons flamboyants…tout cela me révélait comme inconvenant vis-à-vis de la situation.

« Mais avec moi, vous ressentirez une liberté sans nom, une liberté pareille à celle des oiseaux qui volent au-dessus de vous, une liberté de rester vous-même. »

Je frappai du poing sur le matelas. De pareils mensonges ne devraient même pas exister ! Une liberté, où ça ? Une prison plus oppressante que la Réalité venait de nous enfermer, en un seul petit instant ! Sans que nous ayons le temps de respirer, des barreaux en acier nous retenaient dans une cage qui semblait indestructible, maintenue par une force invincible. Nous nous étions retrouvés entre les mains d’une créature absolument lugubre, cauchemardesque avec sa carrure plus imposante qu’une statue, ses longs cheveux blancs pareils à des fils affilés, ses yeux d’un vert terrifiant de prédateur sauvage,  son serpent en guise de langue avec ses sinistres sifflements…

…prononçant des paroles…qui me saignaient le cœur, comme si on les avait gravé en moi avec un poignard bien aiguisé, les enfonçant au plus profond de mes organes, de mon âme…

« Toi, Alyana… Jeune et forte…Tes compétences remarquables, ton talent inné pour le combat, tes qualités indiscutables, ton intelligence admirable…et par-dessus tout, ce deuxième nom dont tu es dotée. Tu es inévitablement celle que je cherchais. Tu es la personne qui m’est destinée. Tu viendras avec moi, resteras à mes côtés, en tant que mon épouse. Je l’ai senti, je le sais, tu accompliras beaucoup de choses à l’avenir. Et tout cela se déroulera près de moi. Ne crains rien, je comblerai avec plénitude tous tes désirs.

Et il me semble clair que je n’ai pas besoin de t’avertir ce qui coûtera à ces villageois si tu ne réponds pas dignement à ma demande. Ta grandeur d’âme m’informe déjà sur ton choix, n’est-ce pas ? Je te laisse jusqu’à demain soir pour préparer ton départ, et offrir tes adieux à ton ami. Sois satisfaite de ce que je t’accorde. »

Je fus pris d’un haut-le-cœur. Mon estomac me remonta à la gorge et je me précipitai vers la salle de bain. Penchée sur la cuvette, j’essayai de vomir mais rien ne voulut sortir, même avec deux doigts dans la bouche. Les larmes me montèrent aux yeux, me piquèrent les joues, mes mains empoignaient le bord avec force comme à une bouée de sauvetage, je me noyais dans un abîme de désespoir, j’avais des fourmis dans les jambes, mes membres tremblaient, mes entrailles me brûlaient, ma tête bourdonnait, la pièce tournait…

Je murmurais non…non…tout en sombrant…non…

***

…un léger poids sur mon corps, doux, qui me réchauffait…

L’obscurité qui commençait à s’éclairer…

…allongée sur un matelas dur…

Et surtout…un contact tiède dans un de mes membres…ma main…gauche… des doigts, d’une chaleur rassurante refermés sur les miennes…qui les étreignaient…

J’ouvris lentement les paupières. Mon esprit était encore embué d’une vapeur de fatigue, d’inconscience mais s’éclaira peu à peu.

-Alice.

En entendant sa voix calme et profonde comme un puits d’eau, je renforçai instinctivement ma prise sur sa main et il se laissa faire.

-Calme-toi, je suis là.

-Diego…

-Oui. Je reste près de toi.

Je voulais voir son visage. J’avais besoin de le voir.

Je me redressai à l’aide de mes pieds et il m’aida en m’adossant à mon coussin. Mon cœur s’allégea directement quand il entra dans mon champ de vision, quand je vis ses yeux sombres si familiers sur sa peau hâlée encadrée de ses cheveux ondulés, ses traits si réguliers, presque parfaits.

-Diego…Diego…

Pendant ce petit moment où je le retrouvais, où je prononçais son nom, j’avais l’impression d’être écartée de ce monde, de n’être qu’avec lui, à ses côtés, main dans la main, ensemble, dans une sérénité indestructible. De ne vivre que pour ce sourire tranquille qu’affichait habituellement mon ami.

Mais presqu’aussitôt, en voyant le pansement légèrement dissimulé sous ses mèches noirs, la vérité rattrapa le songe, l’horrible réalité que je peinais à croire, que je fuyais. Je ne pouvais plus être avec lui, comme si de rien n’était, comme si j’étais normale. Malgré tout ce qu’on avait traversé, malgré ce lien puissant entre nous qui m’avait empêché de m’éloigner de lui, le moment était arrivé. Je ne pouvais plus le lui cacher. Néanmoins, je ne voulais pas que tout s’arrête et tout quitter maintenant. Rien qu’un petit instant encore à passer avec lui, rien qu’un tout petit…

Mais je devais faire face, combattre la réalité. Je ne devais pas être aussi faible, et le mettre en danger, ainsi que les autres, par ma simple peur et mon égoïsme. Il y avait déjà eu trop de dégâts.

-Je dois…

-Tu dois te reposer, oui. Je m’occupe de tout.

Je ne pus m’empêcher de demander :

-Tu parles du Roi Serpent ?

Les lèvres pincées dans une mine contrariée, il baissa la tête.

-Et dire que j’étais dans les pommes quand il…

-D’ailleurs je ne me souviens plus trop de ce qui s’est passé. Comment t’es-tu réveillé ?

-Cet enfoiré m’a réveillé et j’ai vu que tu étais étendue par terre, immobile. Il m’a expliqué un truc bizarre, comme quoi il est notre nouveau seigneur avant de disparaitre…en tout cas, ça a provoqué un sacré grabuge. Je me suis tenu à l’écart alors je ne suis pas très au courant.  Je t’ai transporté jusqu’à chez toi et, j’espère que ce n’est qu’une impression, mais les habitants semblaient nous, enfin notamment te, regarder étrangement. J’ai même cru entendre ‘’maudite sorcière’’. Tu te rends compte, je commence à avoir des hallucinations auditives ! Et aussi…

Il marqua un silence avant de poursuivre, d’une voix légèrement tremblante qu’il s’efforçait surement de maîtriser:

-J’ai vu le corps du Maître. Je pensais vraiment rêver… Purée même là j’arrive pas à y croire, c’est impossible !

-Le Roi Serpent l’a tué. En un rien de temps.

Mes mots étaient hachés.

-Alors ce que j’ai entendu n’était pas un mensonge.

Le regard dans le vide, je demandai :

-Il ne t’a rien dit d’autre ?

-Qui, le Maître ?

-Non, le Roi Serpent.

-Non…ah si, que je devais te faire mes adieux ou un truc dans ce genre. D’ailleurs, il ne t’a pas fait de mal ? J’ai remarqué que tu n’avais pas de blessures externes.

-Non.

-Et d’ailleurs, pourquoi l’appelles-tu par roi ? Il va disparaitre aussi vite qu’il est apparu, j’ai commencé à préparer les armes pour me débarrasser de lui. Il va payer cher pour ce désastre, je te le garantis.

Ses yeux brillaient d’une rage profonde. Ainsi, il considérait la situation comme mineure et n’était pas au courant de la décision du Roi Serpent me concernant. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour être aussi insouciant.

Tandis que je portais mon attention sur son entaille cicatrisée sur son poignet droit, il poursuivit :

-J’ai toqué mais comme tu ne répondais pas, je me suis permis d’utiliser le double des clés. Je t’ai trouvé évanouie dans la salle de bains, tu ne sais pas à quel point ça m’a inquiété de te voir dans un tel état.

-Désolée.

Il étreignit ma main davantage et son sourire m’apaisa comme une étreinte.

-L’important, c’est que tu sois saine et sauve. Quand je retourne la situation de la veille dans ma tête, je me dis que ça aurait tellement pu être pire ! Durant mon inconscience, cet enfoiré aurait pu gravement te blesser…ou…

Sa mâchoire douloureusement crispée m’incita à intervenir, sans lui dire la vérité :

-Mais ce n’est pas arrivé, je ne suis pas morte.

Il se pinça les lèvres à ce dernier mot et je m’empressai d’ajouter :

-De toute façon, tu dois savoir que je suis trop tenace pour disparaître si facilement ! Même sa maudite magie n’aurait pas eu raison de moi.

Les coins de ses lèvres s’élevèrent brièvement avant de retomber, comme balayés par le vent.

-Ce qui m’agace, c’est la Réalité. Elle vient de perdre son autorité et ne prend même pas la peine de réagir. Je veux bien comprendre qu’ils sont déroutés, mais ils peuvent quand même se manifester, tenter de rassurer ces pauvres gens ! Je ne compte pas sur les agents du gouvernement pour arranger les choses : de toute façon, ils nous ont formés pour régler les problèmes à leur place. C’est bien ce que je compte faire. Avec des gars, on va rassembler les armes avec le peu d’hommes en état de se battre, mais on réussira.

Il fallait que je le lui dise. Que je lui dise qu’il n’avait pas besoin de planifier la moindre attaque, que malgré la formation des garçons pour arrêter le Fantastique, ce n’était cette fois-ci pas à eux de protéger le peuple. Il fallait que je lui avoue mon identité, que je lui avoue que c’était moi qui ait amené l’ennemi ici, que c’était moi la responsable de toutes ces…ces victimes innocentes.

Lorsque j’ouvris la bouche, ce fut pour laisser place à d’autres mots :

-On va dans la forêt ?

-Tu es en état de marcher ?

J’acquiesçai en esquissant un sourire.

-Ça nous ferait du bien.

Je m’obligeai à jurer intérieurement que je lui révèlerais tout là-bas, où les ombres des feuillages m’étaient si familières.

Le regard de mon ami sa fixa au-dessus de mon front et un rire lui échappa.

-Par contre, n’oublie pas de passer un coup de peigne. Et je félicite tes cheveux pour avoir réussi à former un magnifique nid sur ta tête !

***

Si un regard empli de haine, où les pupilles brillaient d’une répulsion profonde, pouvait consumer quelqu’un, il ne resterait même pas quelques cendres de moi. A peine suis-je sortie que je sentis des yeux me picoter le corps, malgré mes couches de vêtements, comme si je recevais une multitude de décharges électriques. Je baissai la tête par réflexe et fixai le sol calciné par l’incendie, où noircissaient les restes de la végétation défrichée. Ainsi, le feu s’était propagé jusque-là… Je serrai les dents et m’obligeai à affronter le regard des villageois. A peine eus-je levé les yeux qu’un caillou vint me frapper le front.

Diego s’interposa.

-Hé, ça va pas ?

-Maman m’a dit que c’est une sorcière, répliqua l’enfant.

-Moi, la mienne m’a dit que c’était un monstre déguisé, rapporta un autre petit.

-Qu’est-ce que vous racontez ?

-Diego, j’ignore pourquoi tu traines encore avec elle, mais il est toujours temps de t’éloigner avant de subir la malédiction, dit un homme robuste d’une quarantaine d’années. D’ailleurs, c’est un miracle que ce ne soit pas déjà fait vu tout le temps que tu as passé auprès de…cette chose.

-Je ne comprends pas le moindre de vos paroles.

-Je vois…elle ne t’a pas encore dit la vérité.

-Il fallait se rendre à l’évidence, intervint une femme, elle veut le tromper le mieux et le plus longtemps possible. N’oublions pas que derrière ce masque de jeune fille peut se cacher l’enfant de je-ne-sais-quel diable.

A ces mots, elle cracha par terre dans ma direction, imitée bientôt par les autres.

-Sale démon !

-Retourne dans ton monde !

-Eh oh, calmez-vous !

Roben, un ami de Diego, se détacha de la foule pour s’avancer vers nous, un râteau à la main.

-Diego, laisse-la. Tu te trompes sur son compte, elle t’a manipulé comme elle l’a fait avec nous tous. C’est…

-Tu t’entends ? Vous vous entendez ? Vous perdez la tête, ressaisissez-vous !

-Mec, c’est elle qui a amené l’enfoiré qui a causé tout ça ! C’est elle qui a tué Jack, Perry, Matt, Jasper, Laurent ! Et elle va vivre avec lui !

-La ferme, ou je te…

-Calmez-vous !

Mon intervention interrompit le début de l’émeute qui s’était formée. Je m’agenouillai et baissai la tête jusqu’à ce que je sente la chaleur du sol sur mon front avant de poursuivre d’un ton que je souhaitais posé et non chevrotant :

-Je m’apprêtais à expliquer à Diego l’entière vérité, sans omettre le moindre détail important. Je vous en prie, même si cela vous est difficile, faites-moi confiance. Sachez que je regrette sincèrement, de toute mon âme, d’avoir été la cause de la perte de vos proches. Il n’existe aucun mot qui me permettra de m’excuser convenablement. Je n’ai jamais voulu un tel désastre et, bien que vous me considérez comme la démone à l’origine de tout ce désastre, croyez-moi, je comprends votre douleur. J’imagine qu’essayer de me faire pardonner est impossible, aussi ferai-je de mon mieux pour venger la mort des pauvres victimes. Je…je…

M’efforçant de contrôler les tremblements qui perçaient dans ma voix, j’inspirai une bouffée d’air et continuai, surprise de n’entendre qu’un silence brisé par le miaulement d’un chat :

-Je vous promets que plus jamais je ne m’interférai dans vos vies. J’en profite également pour vous remercier de m’avoir accordé votre bonté et votre présence à mon quotidien jusqu’à présent. J’ai vraiment été heureuse d’avoir pu vivre dans ce village, à vos côtés.

Je me relevai lentement, et découvris diverses expressions. Ceux avec qui je discutais régulièrement exhibaient un air légèrement peiné, les sourcils abattus, les lèvres pincées. Ceux qui m’accordaient à peine un regard n’hésitaient pas à afficher une mine dégoûtée, comme si j’avais encore les cheveux en forme de nid. Quelques-uns, particulièrement les camarades de Diego, avaient un visage presque neutre. Seuls leurs regards durs témoignaient leur colère. Je n’osai croiser les yeux de mon ami, trop terrifiée de voir ce qu’ils pouvaient refléter.

Javert, un homme que je connaissais assez bien, poussa un soupir et se gratta la tête.

-De toute façon, elle va partir, on ne la reverra plus jamais. Et si on s’en prend à elle, qui sait ce qui s’abattra sur nous.

Puis il tourna les talons, et peu à peu, les autres firent de même et retournèrent dans leurs maisons, certains après m’avoir jeté un dernier regard. Il ne resta que Diego et moi.

-Allons-y, murmurai-je.

Je partis devant. Il ne répondit pas mais je savais qu’il me suivait, non pas par ses pas, qui étaient étouffés par son agilité féline, mais grâce à sa présence familière. Je concentrai mon attention sur le crissement des brins d’herbes sous nos pieds. Je fus presque soulagée d’arriver dans la forêt, d’éprouver à nouveau ce sentiment de protection au milieu des arbres massifs, où les feuillages dissimulaient tant bien que mal les rayons de soleil. Bien que je n’avais rien contre les lieux pleinement éclairés, je me sentais toujours plus à l’aise à l’ombre.

Je m’arrêtai pile à l’endroit où nous nous étions entrainés, il n’y avait même pas vingt-quatre heures. Pourtant, il me semblait que cela remontait à des décennies. J’aurais voulu faire un ultime combat mais nous avions déjà perdu trop de temps.

Je m’efforçai de m’étirer. J’aimais imaginer que je pouvais toucher les feuilles qui semblaient dominer le ciel, que je sentais leur contact frais sur mes mains, qui me chatouillaient les doigts. Mais mes bras et mes épaules étaient trop raides.

-Alice.

Ce fut le ton calme de sa voix qui me fit sursauter. Ainsi que son souffle sur mon cou qui m’informait de sa proximité. Je pris mon courage à deux mains pour me retourner et planter mes yeux dans les siens. Ses pupilles ne trahissaient aucun sentiment particulier. Seulement de la patience.

-Pourquoi tu me regardes comme ça ? Voulus-je savoir.

-Que veux-tu dire ?

-Après tout…ça, je pensais que tu serais plus…perplexe, au moins.

Il croisa les bras.

-Je me doute qu’il s’agit d’une grosse histoire qui, de un, force les autres à te rejeter et, de deux, est assez dure pour te mettre dans un tel état. Je ne te cache pas que je suis absolument perdu, mais je me rends compte que plus je m’énerve, plus les autres s’énervent et moins les choses avancent. Je pense qu’il vaut mieux alors que j’attends que tu m’expliques sans te brusquer.

Son attention me serra le cœur et, sans que je ne m’en rende compte, ma vue se brouilla par les larmes.

-Oh non, Alice…

Il voulut me prendre dans ses bras mais je m’écartai, m’obligeant à me reprendre, malgré la pensée que, dans quelques minutes à peine, il se mettrait à me haïr.

-Désolée de t’avoir offert un spectacle aussi pitoyable.

-Tu peux m’expliquer plus tard, on…

-Non, non…je n’ai plus le droit de repousser le moment, bien que la proposition soit tentante. Diego, je ne suis pas celle que tu crois. Roben e raison.

Je fis une pause afin de rassembler mes mots et former des phrases correctes. L’image du Roi Serpent trônait dans mon esprit, ses yeux perçant dans la nuit.

-Diego, je ne suis pas normale. Tu connais la légende concernant ceux qui portent un deuxième prénom ? On dit qu’ils sont porteurs d’un esprit maléfique, qu’ils sont ainsi dotés de deux visages et qu’ils sont maudits. Mais il est quasiment impossible d’en rencontrer un, alors les gens se contentent de raconter cette histoire aux enfants pour les dissuader de faire des bêtises, au risque de se faire enlever par ces créatures. Evidemment, on ignore à quand remonte cette légende et qui l’a créée. Mais s’il s’agissait d’une réalité ? S’il existait vraiment des gens porteurs de deux prénoms ? Ces démons… Diego, je m’appelle Alice Rayers. Ainsi qu’Alyana Rayers. C’est mon deuxième nom.

Je marquai une pause, le temps de sonder la moindre frayeur sur son visage ou dans son attitude. Il se contenta de mettre ses mains dans les poches arrière de son jean.

-Je ne l’ai révélé à personne, pour pouvoir vivre normalement, dans ce village. Je me disais parfois qu’un jour ou l’autre, je serais découverte, ou bien j’emporterais un lot de malheurs, comme dans la légende. Mais j’étais égoïste et je n’ai pas pu me résoudre à partir. Et voilà les conséquences. C’est bien moi qui ait amené le Roi Serpent, pour qu’il saccage tout, c’est bien moi la coupable de tous ces morts, du Maître, de tes amis, de ces innombrables victimes. C’est à cause de moi qu’il est venu ici pour se proclamer comme notre seigneur, qu’il a pris la place de la Réalité sans que nous ayons pu faire quelque chose. C’est moi qui aie gâché tout votre quotidien. Seulement avec mon égoïsme. Et mon existence.

-N…

-C’est pourquoi je dois tout faire pour réparer mes erreurs. C’est à moi que revient la tâche de tuer le Roi Serpent. Apparemment, le fait que je sois porteuse d’un démon l’intéresse et il m’a demandé de vivre à ses côtés. Donc ça va me faciliter la mission ! Je pars dès ce soir et…

La violence avec laquelle il m’attira dans une étreinte me prit au dépourvu. Que voulait-il me faire ? M’étouffer ? Durant mon discours, je m’étais demandée comment il exprimerait sa haine. Je m’étais préparée à tout, sauf à sentir sa chaleur rassurante. Sans m’en rendre compte, j’avais employé des mots qui, j’espérais, auraient peut-être le pouvoir de l’éloigner plus facilement de moi. Mais ses paroles au creux de mon oreille m’apprirent qu’il n’en fut rien.

-Arrête de déblatérer des choses aussi stupides. Je te croyais plus intelligente.

-Diego, tu ne comprends pas ? Je suis maudite, je suis une meurtrière ! Insistai-je. J’ai profité de toi et… j’aurais même pu te tuer !

Cette idée me glaça et me remplit d’effroi, comme si je regardais la Mort en face.

-Si tu essaies de faire en sorte que je te déteste, c’est peine perdue. Je n’ai jamais pris au sérieux cette histoire de noms à dormir debout et ce n’est pas aujourd’hui que ça changera. Ok, tu as deux prénoms et je trouve Alyana très joli. Je ne te considère en aucun cas comme la fautive, c’est seulement cet enfoiré qui a débarqué avec ses gros sabots, de son propre chef, pour nous pourrir la vie. Je t’interdis donc de porter la mort des gens sur ta conscience. Tu es Alice, une fille balèze, entêtée mais sympa, prête à protéger son village et, par-dessus-tout, ma meilleure amie, la fille qui m’est plus précieuse que n’importe qui.  Et ça ne changera jamais, même si tu étais vraiment habitée par un soi-disant démon. Donc compte sur moi pour ne plus laisser l’enfoiré t’approcher. Chut, calme-toi, ajouta-il en caressant mes cheveux.

Mes épaules étaient secouées par mes sanglots de plus en plus forts. Je m’agrippai au T-Shirt de Diego comme s’il était la dernière chose qui m’évitait d’exploser entièrement face à ce déluge d’émotions qui mélangeaient le soulagement à la peur. Il m’était impossible de me maitriser, comme si mon corps était indépendant de mon cerveau. Les paroles de mon ami avaient brisé tous les boucliers dont je m’étais dotée. Mais apparemment, ces derniers n’étaient efficaces que face à des insultes emplies de rancune et non contre l’amitié ou l’amour. Il me semblait que j’étais redevenue une enfant, dont la seule protection était les bras de Diego. Je m’écriais que je n’avais pas le droit de m’apitoyer ainsi, mais sa présence m’empêchait de réfléchir clairement. Lentement, elle m’incita à m’apaiser, ce que je fis malgré moi. Sa présence comblait toutes les gouffres que les maux de la Sphère creusaient en moi, et avait le pouvoir de me calmer autant que de me bouleverser…  Son odeur, si familière, si rassurante, libérait mon corps des tensions qui l’avaient maintenu prisonnier. Sa voix, à la fois grave et douce, était la plus belle mélodie qui puisse exister.

En entendant ses paroles, j’avais pris conscience de l’importance de sa vie pour moi, qu’il n’existait aucune limite pour le démarquer de ma propre vie,  qu’il était le seul qui pouvait me prouver que j’avais également une place sur cette planète, que j’étais humaine, tout comme lui. Le flot de mes sentiments déversés m’avait donné l’impression que, si le monde entier disparaissait hormis lui, je survivrais. Mais s’il s’était avéré être le cas contraire, je ne deviendrais qu’une coquille vide, car mon âme se serait envolée avec la sienne. Etait-ce cruel de ma part de penser ainsi ? Tenir à quelqu’un à ce point faisait-il sortir le côté néfaste de l’être humain ? Toutes ces questions m’épuisaient, ajoutée à l’implosion qui s’était faite en moi.

Doucement, la cruauté et l’injustice du monde qui nous condamnaient inéluctablement me parurent moins évidentes, comme si elles s’enfouissaient peu à peu sous un amas de sérénité…

Doucement, mes sanglots se transformèrent en de petits hoquets…

Doucement, ma prise sur son T-Shirt se relâcha…

Doucement, son torse ferme, sa main dans mes cheveux devinrent des détails de moins en moins nets, de plus en plus lointains…

Doucement, sa voix se résuma à un murmure étouffé…

Doucement, je me sentis légère, flottée, comme libérée d’un poids que je supportais depuis des années…

Je laissai mon esprit vagabonder au-dessus de la réalité, puis se refermer sur lui-même, juste après avoir remercié intérieurement mon ami d’avoir accepté de me tenir dans ses bras…

A suivre…

25/02: Dramas

Coucou à tous! Alors, comme je suis libre cet aprem’…

25/02: Dramas dans Yosh!! manga-2918-300x225

Snif, pas besoin d’en rajouter…

Donc il m’est venu l’envie de vous parler de dramas, des séries asiatiques!

En plus des mangas, je suis une grande bouffeuse de dramas, notamment japonais! Je suis particulièrement intéressée par ceux qui sont comiques, comme vous le verrez bientôt!

Donc je commence avec un drama que je viens tout juste de finir, Hanazakari no Kimitachi e… ou en plus court Hanakimi!

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Il s’agit d’une fille habitant en Californie, Ashiya Mizuki, qui est fan de Sano Izumi, un champion de saut en hauteur. Mais à cause d’elle, pour une raison qui vous sera révélé dans un épisode, il ne peut plus sauter. Prise de remords, elle décide de revenir au Japon et intégrer son lycée pour l’aider à reprendre ce sport. Le seul bémol, c’est qu’il s’agit d’un lycée pour garçons, très connu pour ses beaux gosses. Mais cela n’arrête pas notre héroïne qui va se déguiser en garçon pour y entrer.

Chaque épisode est une concentration de fous rires, de situations dingues! Le lycée est divisé en trois dortoirs, qui sont toujours en compétition, ce qui ne les empêche pas de se serrer les coudes en cas de problèmes. Les élèves organisent souvent des défis, des concours, des festivaux, ce qui nous donne envie d’être avec eux! Je vous conseille vraiment ce drama, chaque personnage est intéressant, tant par son originalité que par son caractère loufoque! L’actrice qui joue le rôle de Mizuki, Maki Horikita, est une de mes actrices préférées car elle est vraiment talentueuse (et que son manga préféré est ONE PIECE MWAHAHA keurf keurf…). Il y a aussi Shun Oguri dans le rôle de Sano Izumi, et je suis sure que tous le connaissent, enfin pour ceux dont l’univers de drama n’est pas inconnu!

En parlant de Maki Horikita, elle a aussi joué dans un autre drama, Atashinchi no Danshi. C’est un de mes premiers dramas, et un de mes préférés! 

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Chisato est une jeune SDF de 20 ans qui croule sous les dettes de son père, ce dernier s’étant enfui. Un jour, en se faisant poursuivre, elle rencontre un homme riche, Shinzo, qui la sauve. En échange, il lui demande de s’occuper de ses six enfants adoptifs. Chisato va dont faire la rencontre de six garçons, beaux gosses, certes, mais avec des personnalités bien différentes.

L’histoire est très intéressante et est plus profonde qu’elle en a l’air, on a droit à une bonne dose d’humour, des moments émouvants, et beaucoup de surprises! Je vous assure que vous ne vous ennuierez pas, bien au contraire!

Je viens de terminer Hana Yori Dango (les deux saisons+le film), une histoire assez agréable.

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Makino Tsukushi est une élève d’un lycée privé où sont réunis les ados les plus riches du pays. Notre héroïne, elle n’est pas de ce monde et est plus modeste. Elle désire passer sa scolarité tranquillement mais, un jour, son espoir se volatilise lorsque le F4 la remarque. Le F4 est un groupe des quatre garçons les plus influents du lycée, qui font régner la terreur dans l’établissement. Leur leader, Domyoji Tsukasa, se confronte directement à Tsukushi…

Il s’agit d’une romance simple mais bien cherchée, qui nous fait passer un agréable moment^^J’ai bien ri, pleuré à des moments! Quelques problèmes résident tout de même, comme le fait que c’est parfois répétitif et la lenteur de l’histoire… Mais tout ça est rattrapé par les personnages qui sont attachants! Tsukushi est une héroïne forte, qui n’hésite pas à tenir tête au Big Boss pour défendre son amie! Ses aventures sont agréables à suivre, donc pour tous les mordus d’histoires d’amours, ce drama est fait pour vous!

Même si j’adore rire, j’apprécie aussi les dramas qui peuvent nous émouvoir…et peut-être un peu trop même! Par exemple, je peux citer Ichi Rittoru no Namida, un drama basée sur une histoire vraie…de quoi rendre l’histoire encore plus triste! Le titre peut se traduire par  »un litre de larmes », ce qui est tout à fait vrai!

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Aya Ikeuchi est une jeune fille de 15 ans enjouée et sympa. Mais petit à petit, elle rencontre quelques problèmes physiques, accompagnée de pertes d’équilibres. Après s’être blessée en tombant, elle est transportée à l’hôpital où elle subit des examens. Elle apprend alors qu’elle souffre d’une maladie incurable, qui touche son cerveau pour le détériorer progressivement. A cause de ça, elle peut avoir des difficultés pour bouger ou parler, mais elle reste tout de même consciente du monde qui l’entoure. Sa famille va l’aider à vivre le mieux possible, malgré cette maladie qui la consume petit à petit…

Si vous décidez de regarder ce drama, si vous ne voulez pas éclater en sanglots devant tout le monde, alors je vous conseille de vous enfermer dans votre chambre, un paquet (ou deux) de Kleenex à portée de main, qu’importe l’épisode que vous regardez! Malgré le risque d’être triste pour le reste de la journée, cette histoire est très touchante et nous fait prendre conscience sur la valeur de la vie! De plus, Aya Kito, la personne dont s’est inspirée, est une des femmes que j’admire le plus, pour avoir réussi à supporter tout ça et profiter de sa vie! RIP

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LAAAAALALALALALALALALALA JE N’ENTENDS RIEN, VOUS N’ENTENDEZ RIEN!!! Heum heum, reprenons…

Bon, je fais un petit…

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RHHHAAAAA ARRETE DE PARLER ARRETE ARRETE ARRETE ARRETE JE SUIS MOCHE, JE SAIS, PAS BESOIN D’EN RAJOUTER!

Donc je disais: je fais un petit bond pour passer du côté des dramas un peu plus violents. Je cite notament Sugarless!

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Pour faire court, au lycée Kushima, c’est la loi du plus fort qui règne. Shiiba est un garçon qui souhaite devenir le maître de l’établissement et, pour cela, veut provoquer en duel le chef actuel, Shake. On suit alors la progression de Shiiba, sa rencontre avec des personnages classes, avec une ambiance prenante et des musiques entraînantes! 

Et pour terminer, je vous présente le drama, qui est aussi génial que le manga: GTO!

Bon, pour ceux qui s’y connaissent un peu en matière de mangas, je ne doute pas que vous connaissez ce légendaire et très cher Eikichi Onizuka (22 ans, célibataire et libre comme l’air!) Et pour les autres, ben voici le résumé: Onizuka est un homme de 22 ans avec un passé de voyou très marquant, ce qui ne l’empêche pas de vouloir devenir prof! Son but principal? Se marier avec une lycéenne de 16 ans! Il voit déjà son avenir tout tracé mais est pris au dépourvu lorsqu’on lui confie la classe à problèmes de l’établissement! Chaque élève est spécial avec une histoire propre à eux, et n’accepte pas facilement les adultes. Mais Onizuka va devenir leur nouveau Superman et les aider dans les difficultés de la vie.

Il existe un drama en 1998, qui est vraiment pas mal, aussi émouvant que drôle!

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Le manga a été réadapté en drama en 2012, où j’ai encore plus ri et pleuré!

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Les aventures sont géniaux, il n’y a pas de place pour l’ennui, les idées d’Onizuka sont originales, les élèves tous plus attachants les uns que les autres…On suit avec plaisir leur évolution, leurs histoires… Je l’ai regardé quatre-cinq fois, sans me lasser! On retrouve l’acteur qui joue Onizuka dans cette adaptation, AKIRA du groupe Exile, dans un GTO 2014, où il retourne dans sa ville natale, Shonan, pour s’occuper d’une autre classe spéciale. C’est agréable à suivre, mais le problème, c’est que l’histoire est trop répétitive, les aventures sont pratiquement les mêmes… Mais bon, quand il s’agit d’Onizuka, c’est toujours drôle et rafraîchissant!

Voilà voilà, j’ai encore pleins d’autres dramas en tête, donc si vous voulez quelques conseils, n’hésitez pas! J’espère que ceux que je vous ai proposés vous plairont! Pour ma part, ils m’ont permis de passer un agréable moment, autant que les mangas!

Sur ce, je vous laisse avec l’opening qui déchire de Hanakimi! Tschüss!!

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Ansatsu Kyoushitsu (Assassination Classroom)

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Résumé:

Une jour, la Lune est presque entièrement détruite par une étrange créature jaune doté de tentacules. Il projette d’anéantir la Terre l’année prochaine, en mars.

Le gouvernement, bien entendu, déploie tout ce qu’il peut pour tuer ce personnage mais ce dernier est invincible par sa vitesse et sa puissance inhumaines.

Il propose alors un marché: il va s’occuper de la classe 3-E du lycée Kunugigaoka, et les élèves devront tenter de le tuer, grâce à des armes qui leur sont inoffensifs, mais dangereux pour le nouveau professeur. Si, d’ici l’année prochaine, ils ne réussissent pas, alors la Terre subira le même sort que la Lune. Petit détail: cette classe regroupe les élèves rejetés par leurs professeurs à cause, en particulier, de leurs mauvaises notes et est exclue dans les montagnes, loin de l’établissement scolaire. 

Ainsi, les enfants vont apprendre les différentes manières d’assassiner, afin de remplir leur objectif et empocher les 10 milliards de yens!

Critique:

Une fois de plus, me voici confrontée à un anime complètement déjanté! Le résumé donne déjà une impression de wtf?!, mais ce n’est rien comparé aux aventures de Koro-Sensei, ce nouveau prof bizarroïde, et les élèves de 3-E. Dès les premières minutes de l’anime, on est confronté à une situation complètement dingue, qui nous fait penser:  »Okay…je crois que je vais bien m’amuser avec ce manga! »

Koro-Sensei est un personnage excentrique, assez enfantin, ce qui contraste avec sa puissance extraordinaire. Il semble tout de même cacher quelque chose de profond, et c’est surement ce mystère qui l’a poussé à devenir professeur.

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Les élèves, quant à eux, ben…on s’attache petit à petit à eux, et on a envie de leur venir en aide. En effet, ils sont discriminés par les professeurs. Ces derniers pensent qu’en rejetant les 5% des élèves considérés comme des bons à rien, cela poussera les 95% à travailler, et augmenter ainsi le niveau de l’école (rien qu’en écrivant ça, j’ai envie de leur foutre une méchante tarte, puis de l…heum heum). Je m’attends à ce que chacun cache un secret enfoui au fond de soi, car, la plupart du temps, il y a toujours cette part de mystères dans les animes qui nous font la plupart du temps mourir de rire (Fight girl, Gintama…).

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Une chose qui me plait beaucoup: les conversations qu’ils ont, en se saluant par exemple, le tout dans une ambiance chaleureuse avec une musique tranquille:

Les élèves: Au revoir, Koro-Sensei!

-Au revoir, les enfants! Je me demande comment vous essayerez de me tuer demain!

Bref, attendez-vous à des situations encore plus loufoques!

Au fur et à mesure, même s’ils essayent d’assassiner Koro-Sensei, ils commencent à créer des liens avec lui et le considérer comme leur prof.  On a aussi droit à quelques agréables leçons de vie qui calment l’atmosphère…même si peu après, il y a toujours un truc complètement déjanté! 

L’opening est chanté par les élèves eux-mêmes, et c’est vraiment sympa à entendre!

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Note de l’anime:

18/20

Le manga:

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L’anime suit le manga assez fidèlement, donc il a à peu près les mêmes appréciations!

Note du manga:

18/20

J’espère que je vous ai donné envie de regarder cet anime, ou lire le manga! A bientôt!

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St Valentin 2014

St Valentin 2014 dans Histoire spéciale: St Valentin 2014 manga-2912

Hello à tous! En ce magnifique jour pour certains, et triste pour d’autres, ou bien encore tout à fait banale (comme pour moi), voilà comme promis l’histoire spéciale St Valentin! 

Je ne m’y connais pas beaucoup en l’amour…

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Heum heum, correction tout à fait inutile… bref, donc je n’ai pas l’habitude d’écrire des histoires pleins de romances etc… J’espère qu’elle vous plaira tout de même, qu’elle vous fera passer un moment agréable, célibataire ou pas!

En bonus, je mets à disposition quelques musiques que vous pouvez écouter tout en lisant^^ Il s’agit de chansons dont le rythme enjoué ou tranquille m’a un peu inspiré pour écrire.

ClariS- Click

HoneyWorks feat Chico- Sekai wa koi ni ochiteiru

Azu feat Seamo-Jikan yo tomare

Asami Seto- Akanezora

Hey! Say!- Bon Bon

Rainie Yang-Que yang

Kaoru Amane-Taiyou no Uta

Amazarashi- Kisetsu wa Tsugitsugi shindeiku

Lovely complex-Love Con

Back-on-Wimp

Bonne lecture!

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C’est ça, on s’en souviendra…

 

 

-Aide-moi.

Un ange passa.

Un souffle frais déposa une mèche brune, qui s’était échappée de ma queue de cheval, sur mon nez et se laissa aussitôt glisser le long de ma joue, telle une caresse. Ses cheveux à lui étaient aussi ébouriffés par le vent, ce léger mouvement contrastant avec son regard perçant, mais qui ne laissait rien paraître de ses pensées. Je me voyais refléter dans ses sombres pupilles, les sourcils levés, le nez plissé, la bouche ouverte. Remarquant que j’arborais ainsi une grimace incrédule, il interpréta mal ma réaction et crut bon d’ajouter :

-S’te plaît.

-Euh…c’est pas ce que j’attends.

Il réfléchit un instant.

-Merci d’avance.

-Non plus.

-T’es jolie.

-Toujours pas.

-Je t’offre un bonbon…au choco.

-C’est tentant, mais avant toute récompense, ce serait plus facile si je savais ce que tu veux exactement.

Devant son silence, je dis :

-Des explications.

-Ah, je pensais que ce serait évident.

-J’ai le plaisir de te révéler solennellement que nous ne sommes pas télépathes, pas moi en tout cas.

A ma surprise, il se mit à dandiner d’un pied à l’autre et fixa ses yeux sur le sol goudronneux du trottoir, devant le lycée, une expression furtivement gênée ornant ses traits délicats. J’eus l’impression de l’avoir déjà vu quelque part. Evidemment, c’était sans doute le cas puisqu’il se trouvait dans mon lycée, mais il y avait quelque chose de plus que je n’arrivais pas à attraper… Ma réflexion n’alla pas plus loin. Une poignée de secondes après, il retrouva son air inaccessible.

-J’ai eu le coup de foudre pour ton amie, Becky.

-Becca, rectifiai-je.

-Et j’aimerais que tu m’aides à me rapprocher d’elle.

-Oh…

Ainsi, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer en voyant son visage fermé et impénétrable, il était assez romantique et déterminé pour demander à une étrangère un service de ce genre. Je ne pus réprimer un sourire.

-Quoi, c’est trop bizarre, t’es pas d’accord ?

-C’est pas ça, t’inquiète. Je suis juste contente que quelqu’un soit aussi intéressé par mon amie, ça va la flatter !

-Qu’on soit bien clair, je ne veux pas qu’elle le sache. Pas maintenant.

-Te fais pas de mourons, je t’aiderai de manière discrète. T’as pas l’air d’un mauvais bougre.

-T’acceptes alors ?

-Bien sûr !

Je m’attendais à ce qu’il saute de joie, ou au moins un sourire, mais il ne fit rien de tel. Sa réaction se résuma à un soupir, de soulagement je suppose, avant de me remercier.

-Juste une question, dis-je, comment tu t’appelles ?

***

 

Ainsi, je fus chargée d’une mission assez amusante. Evidemment, j’avais d’abord appris à le connaître, en commençant par son prénom. Deux jours me suffirent pour être convaincue de la sympathie de Gilles, ce qui me motiva dans ma mission.

Depuis sa rupture il y avait trois mois, Becca s’était plaint du manque d’amour, donc elle ‘’souffrait douloureusement’’. J’estimai alors qu’une nouvelle histoire ne lui ferait pas de mal.

Je comprenais pourquoi Gilles s’était intéressé à Becca. Sa petite taille menue et sa douceur enchantaient bon nombre de personnes. D’ailleurs, j’ignorais par quel miracle deux filles aussi différentes que nous aient réussies à devenir aussi proches. J’étais trop grande pour être qualifiée de mignonne, dépassant même certains garçons de ma classe de première, et trop masculine pour être définie comme gracieuse. Effectivement, je ne pouvais pas vanter mon caractère, euh, dérangé. Je ne possédais pas une once de douceur, que dis-je, de féminité en moi. J’étais pratiquement semblable à ces garçons robustes, fort d’esprit, pratiquant un ‘’Kamate Kamate Ha ! Ha !’’ au réveil (non, rassurez-vous, je ne le faisais pas). Bref, je n’étais même pas une vraie fille.  Pourtant, cela ne me dérangeait pas plus que si on me traitait de travesti… Bon, si un peu, mais sans plus !

Cependant, ce dont j’étais sure, c’était que j’étais prête à aider mon amie, peu importe comment.

Aujourd’hui, après la pause, Gilles devait faire ‘’officiellement’’ connaissance avec Becca. Même si j’étais prête à le soutenir, je ne savais pas comment il allait procéder. Malgré sa gentillesse évidente, il semblait mystérieux par certains moments. Lorsque je l’avais demandé comment et quand avait-il eu le coup de foudre pour Becca, il m’avait offert une réponse assez vague.

-C’était comme ça, il y a quelques temps, je l’ai vu et voilà.

Je l’avais laissé passer car je ne pouvais pas trop douter de lui là-dessus. Je ne connaissais rien en l’amour, c’était à peine si je savais écrire le mot.

L’heure précédant la pause, j’étais si excitée que je ne pouvais m’empêcher de faire des gribouillis dans la marge de mon cahier de maths, ne captant que des brides de phrases incompréhensibles du prof. Je frappais du pied au rythme de la musique de Mulan qui battait mes tympans intérieurement.

‘’Sois plus violent que le cours du torrent…Comme un homme !’’

La sonnerie fit vibrer mon cœur et j’entraînai Becca par le bras à travers le couloir, maitrisant tant bien que mal ma force pour ne pas lui laisser une marque.

-Ralentis, Sasha !

-Faut que je te présente un pote, il est super !

Un enthousiasme d’une telle envergure aurait pu paraître suspecte, mais venant de moi, je savais que cela passait inaperçu. D’après les autres, j’étais toujours ainsi, même pour des détails futiles.

Nous arrivâmes devant le distributeur automatique. Gilles était appuyé contre le mur, discutant avec une fille élancée aux longs cheveux blonds qui ondulaient gracieusement sur son dos. C’était idiot, mais je projetai mon esprit rempli de pensées ténébreuses vers elle, priant pour qu’elle les reçoive.  J’ignorais si cela avait marché, mais je captai leur attention. Je vis alors la mine affligée de la fille.

-Pars maintenant, lui dit Gilles. N’insiste pas, ça ne me saoulera que davantage.

L’intéressée baissa la tête et je sentis une pointe de pitié pour elle. Quand elle s’éloigna, Gilles reporta son attention sur nous. Je voulais lui demander ce qu’il se passait mais une part de moi me disait que ce n’était pas le moment, que la priorité était Becca.

-Salut ! Becca, je te présente Gilles, c’est le pote dont je t’ai parlé, il m’a aidé hier, il est super sympa ! Gilles, j’ai pas besoin de te présenter mon amie.

-Non, je la connais déjà. J’avais déjà remarqué sa beauté dans un couloir.

Wow ! Je fus frappée par la rapidité de Gilles. Becca avait l’air d’avoir apprécié ce compliment assez direct. Elle baissa les yeux avec un sourire timide.

-Merci…

-Eh ben, t’es douée avec les femmes ! M’esclaffai-je. Je vous laisse faire connaissance, je dois, euh, rendre un livre au CDI.

Un bien piètre mensonge, mais qui sembla marcher. Je me disais que les laisser seuls faire connaissance était le meilleur moyen pour les rapprocher le plus rapidement. Au cas où, pour paraitre plus crédible, je restai dans le CDI, à gambader dans tous les rayons comme une petite fille. Visiblement, Gilles savait très bien s’en sortir !

Je croisai dans les BD Florian.

-T’es pas avec Becca ?

-Tu espérais tenter ta chance une fois de plus ?

-Non…non…murmura-il.

Ses joues rosies le rendit encore plus adorable.

-T’en fais pas, pour te requinquer, je t’offrirai un kebab, okay ? Avec Becca bien sûr !

-C’est bon, pas besoin d’essayer de me remonter le moral, je suis pas un bébé !

-Si t’étais un bébé, je t’aurais proposé un biberon. Tant pis pour le kebab, je connaissais un nouveau coin pas cher et trop bon, dis-je en haussant les épaules.

-C’est bon, j’accepte ! C’est où ?

-Sur la place de St. Rafael.

-Eh, mais je connais, c’est pas du tout nouveau !

Je m’éloignai en riant.

***

-Alors, tu penses quoi de lui ?

Je renonçai après les premières minutes du cours d’allemand à écouter le prof déblatérer. Je m’intéressai plutôt à la rencontre entre mes deux potes.

-Il est cool, t’avais raison. Mais je n’ai pas eu le temps de bien connaitre. 15 minutes, c’est un peu speed. Et j’ai l’impression qu’il a pas mal de succès avec les filles.

-Oh bon.

-Il faudrait qu’on organise une sortie avec lui, et un de ses amis pour qu’il sente plus à l’aise, suggéra-elle.

J’étais à deux doigts de bondir de joie. Le plan fonctionnait encore mieux que prévu !

-Oui, le plus tôt possible ! Répondis-je sans masquer mon impatience.

J’avais remarqué que j’étais plus convaincante lorsque j’étais moi-même, aussi devais-je mentir sans masquer mon énergie pour ne pas être suspecte.

A la fin de la journée, en rentrant chez moi, j’appelai Gilles. J’attendis qu’il réponde en admirant le ciel nimbé d’un bleu foncé, presque noir, avec encore quelques couches de couleur de la journée ensoleillée.

-Ouais ?

-Becca a elle-même proposé qu’on fasse une sortie ! Tu lui as fait une super impression, bravo !

-Tant mieux, alors.

-Je suis curieuse de savoir comment tu t’es pris.

Son silence parla pour lui.

-S’il te plait, dis-le moi ! Insistai-je.

-J’ai rien fait de spécial, je suis resté moi-même. J’ai essayé de faire ressortir mes bons côtés.

-Mouais…

De toute façon, durant notre sortie, j’allais surement voir comment il faisait.

-En tout cas, je suis sure que tout va se passer comme sur des pneus !

-Des roulettes.

-Ouais, voilà ! En plus, tu sais t’y prendre avec les filles !

-Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

-T’as du succès auprès d’elle, c’est pas rien ! D’ailleurs, la fille pendant la pause, c’était une de tes admiratrices ? Elle était vachement jolie !

-Qu’elle le soit ou pas, c’est sans importance. Il ne se passait rien de spécial, elle m’a seulement saoulé, je ne l’aime pas si c’est ce que tu veux savoir.

-Eh, je ne t’en demandais pas tant !

-Ouais, désolé, je sais pas qu’est-ce qui m’a pris.

-Pas besoin de te justifier, ce n’est pas parce que tu aimes Becca que tu es interdit de toute discussion avec une autre fille.

-Je sais pas si ça plairait à ton amie si une chose comme ça arrivait fréquemment. Et toi, qu’est-ce que t’en penses ?

-Rhoo, Becca ne va pas être jalouse pour si peu ! En sortant avec toi, elle saura que t’es quelqu’un de fidèle et elle aura confiance en toi ! Et puis, elle t’aimera encore plus en voyant à quel point tu es populaire !

Il y eut un silence.

-Gilles ? T’es mort ?

-C’est ce que tu penses, toi ? Finit-il par demander.

-Hein ? Ben, comme tu me réponds, t’es vivant, alors…

-Non, pas ça.

Je ne savais pas s’il s’agissait seulement d’un bourdonnement de mon oreille, mais je crus entendre une sorte de rire étouffé. Difficile à affirmer cela par téléphone.

-Je te parlais du fait que si ton copain trainait avec des filles, tu ferais quoi.

-Moi ? Euh, c’est une question piège ?

-Où tu vois un piège ?

-Euh, je sais pas, c’est juste que c’est un sujet qui me parait totalement étranger, je ne sais pas trop quoi penser. Bref, on fera la sortie ce week-end, t’es libre ?

-Ouais.

-Parfait, alors rendez-vous samedi, à 14h, devant le parc Rich-je-ne-sais-plus-quoi ! Et si tu veux, invite un pote, Becca pense que tu seras plus à l’aise ! T’es vraiment tombé amoureux de la bonne personne, sale veinard !

-A plus, Sasha.

Il raccrocha.

***

Samedi matin, il était presque 11h lorsque je me levai. Ce fut à ce moment que Becca m’appela.

-Tu penses que je devrais porter quoi ? Une robe ? Une jupe serait trop ?

-Viens normalement, je ne vois pas l’intérêt de chercher un vêtement spécialement pour ça !

-Sash’, on sort avec des garçons, le minimum serait d’être présentable, voire un peu mignonne, tu ne crois pas ?

-Si tu le dis…

Je pouvais facilement deviner que mon amie levait les yeux au ciel.

-De toute façon, je n’ai rien de particulier dans mon placard, seulement des survêts, des jeans et des T-Shirts.

-Prépare-toi à me voir débarquer chez toi.

-Hé ?

-J’arrive dans cinq minutes.

***

En effet, j’eus à peine le temps de me débarbouiller le visage, pendant que la trace de mon oreiller sur ma joue disparaissait, que la sonnerie retentit.

-Bien, alors je t’ai amené quelques habits qui devraient faire l’affaire. Ce qui est sûr, c’est qu’ils seront mieux que…ça, dit-elle en désignant ma penderie comme s’il s’agissait d’ordures.

Elle sortait déjà des robes et des jupes, les éparpillant sur mon lit, faisant apparaitre ainsi mille et une couleurs qui me donnèrent le tournis.

-Becca, c’est vraiment pas la peine, soupirai-je. Et tu sais bien que ça me va pas.

-C’est justement pour ça que j’en ai amené pleins ! Parmi tout ça, il y en aura forcément un qui t’ira !

-Mais ce n’est pas pour moi qu’on sort, c’est pour…

Je me retins de justesse. Je n’allais quand même pas lui avouer que mon intention était qu’elle soit avec Gilles ! Je me creusai les méninges pour trouver un autre argument.

-…pour que tu te rapproches amicalement de Gilles !

-Ça ne t’empêche pas de te conduire comme une fille ! Je vois dans cette sortie l’occasion de te changer un peu !

J’étais consciente de faire une tête bizarre, effarée. C’était comme si on m’annonçait que j’étais enceinte. Mais je savais qu’il ne servirait à rien que j’exprime mon mécontentement. Becca pouvait être aussi butée que moi.

Je me laissai alors entrainer dans son jeu de Barbie habillage. En moins de cinq minutes, j’avais perdu le nombre exact de robes essayés. Je gardais en mémoire un froufrou rose (Bweurgh…), un dentelle rouge, un sans-bretelles noir.

-Bon sang, Sasha, tout ça appartient à ma grande sœur, elle a presque la même silhouette que toi !

-‘’Presque’’, repris-je, c’est peut-être ça le problème. J’ai faim, je vais nous chercher un petit truc.

-Attends, encore un peu.

-Je n’ai pas encore petit-déjeuné, encore un peu et je vais péter un câble !

La bouffe et moi, c’était une grande histoire. Tandis que je fouillais les placards, une brioche dans ma bouche, j’entendis la sonnerie de mon portable à l’étage.

-Becca, c’est qui ? Criai-je.

-Gilles !

J’abandonnai la chasse au trésor pour monter les marches quatre à quatre.

-Wow, t’es rapide.

Je décrochai et entendis un ‘’Salut’’ à peine perceptible.

-Hello ! T’es en train de me sauver, je suis en pleine séance d’essayage avec toutes sortes d’armes redoutables qui m’effritent la peau, je vais pas tarder à succ…

Becca m’arracha le portable des mains.

-Oui, euh ne l’écoute pas, tu dois la connaitre, elle exagère beaucoup.

Elle laissa échapper un sourire.

-Ou, pas de problème. A plus.

Après avoir raccroché, son sourire se perdit sous un masque exténué.

-Sash’, j’ai encore tellement à t’apprendre ! Ne dis pas à un mec que tu te prépares, fais-lui la surprise !

-Je vois pas l’intérêt, mais bon. Qu’est-ce que vous vous disiez ?

-Oh, rien d’important.

Je n’insistai pas dessus, trop préoccupée par mon estomac qui poussait des gémissements de famine. Dans la cuisine, je pris cinq bonnes minutes à tartiner dix tranches de pains avec de la confiture et du Nutella… Ne vous inquiétez pas, je partageais avec Becca, je n’étais pas une si grande morfale ! J’ajoutai trois pommes et deux grands verres de jus d’orange. Il me fallut alors deux autres minutes pour monter les marches, en faisant bien attention de ne pas laisser ma maladresse tout gâcher. Arrivée en haut, j’eus l’impression d’avoir atteint le sommet d’une montagne. Je vis Becca, immobile, les yeux fixés sur le lit, silencieuse.

-T’as eu une révélation ? T’as compris que tout ça ne servait à rien ?

Elle se tourna vers moi, le regard brillant.

-Mets ça !

Les secondes qui suivirent me parurent floues. Je ne vis qu’un tissu noir qui disparut de mon champ de vision, remplacé par un autre bleu, plus doux, qui caressa mon visage. Je mis du temps à comprendre que l’on avait remplacé mon T-Shirt par…une autre robe ? Une autre robe. Elle m’obligea ensuite à remplacer mon pantalon de sport par une paire de collants noirs. Becca réajusta quelques pans de la robe et recula pour m’observer. Je vis un sourire émerveillé, satisfait éclairer son visage. Elle se mit ensuite derrière moi pour détacher mon chignon.

-Hé, tu…

-Laisse-moi faire.

Je la sentis disperser mes cheveux sur mes épaules, et passer un coup de brosse.

Elle embrassa ma chambre d’un regard et s’exclama :

-Bon sang, il faudrait que tu penses à placer un miroir ici !

-Euh, y’en a un dans la chambre de ma sœur.

Elle me prit par le bras pour m’y entrainer. Devant la glace, je vis refléter une personne qui m’était carrément inconnue, mais dont le visage me rappelait quelqu’un. Une cascade brune encadrait don visage interloqué, tombant sur sa silhouette. Cette dernière affichait une robe à manches longues, en tissu de velours bleu, serrée au niveau de sa taille, lui arrivant jusqu’aux genoux. Des sortes d’éclats rouges y étaient représentées, comme des feux d’artifices.

La robe était simple, mais elle lui allait agréablement bien. Je contemplai cette nouvelle créature et murmurai :

-C’est qui ?

-Sasha Bronard, en personne !

Je fis un mouvement avec la main, et le reflet m’imita. J’ignorais si j’étais heureuse de me découvrir ainsi, mais j’étais surtout perplexe. Comme si j’incarnais une nouvelle personne.

Becca sortit de son sac une boîte noire, ce qui me fit sortir de ma torpeur.

-Non, non, ça suffit maintenant !

Mon ami fit une petite moue mais je ne lâchai pas prise.

-Même pas un peu de mascara ?

-Non !

-Bon, d’accord, céda-elle.

Apparemment, je venais de trouver ma tenue pour la sortie. Je me sentais plus que mal à l’aise, j’étais carrément gênée ! Une multitude de questions se frayèrent un chemin, de mon cerveau jusqu’à mes lèvres.

-C’est pas trop bizarre ? C’est trop, non ? Ça va les effrayer ? Ils vont…

-Tu es PARFAITE, Sasha, donc calme-toi ! Contrairement à ce que tu penses, ils vont pas s’enfuir, ils vont plutôt se jeter à tes pieds !

Cette dernière remarque m’horrifia.

-Si c’est comme ça, je me change !

-Hé, je plaisantais ! J’ai un peu exagéré, désolée, je ne pensais pas que ça te déplairait.

-Et toi, tu vas porter quoi ?

-T’inquiète pas, c’est un problème réglé. J’avais surtout peur que tu sortes avec un survêt, une fois de plus.

-Pour tout te dire, je suis plus à l’aise que dans cette robe, j’ai l’impression d’être déguisée…

-C’est normal la première fois, surtout quand tu n’es pas du tout habituée. Bon, une petite pause s’impose !

***

Nous arrivâmes en premières devant le parc. J’avais insisté pour mettre un bandeau sur mes cheveux, afin d’éviter que mes mèches ne me gênent. Mais lorsque je vis les garçons venir, j’aurais tout donné pour cacher mon regard derrière mes cheveux. Je n’arrêtai pas de me tortiller et Becca dut me calmer d’une petite frappe sur la tête. Je fixai mes bottines marrons, que Becca m’avait prêtées, quand j’entendis Gilles.

-Salut. C’est Marc, un pote.

-Coucou, enchantée !

Je murmurai un ‘’Bonjour’’. Les regards insistant que je sentis sur moi m’obligèrent à lever la tête. Pour une raison qui me dépasse, j’évitai de croiser les yeux de Gilles et me concentrai sur Marc, sur ses yeux verts et ses mèches blonds rebelles.

-Je m’appelle Sasha. Et, euh…j’ai 16 ans.

-Haha, merci je m’en doutais !

Je forçai mon esprit à se calmer. Bon sang, quand j’étais gênée, je pouvais dire n’importe quoi ! Becca essaya de détendre l’atmosphère qui était tendue à cause de mon malaise.

-Alors, où pourrait-on aller ?

-J’ai entendu dire qu’il y avait un spectacle de rue, qui promettait d’être super, dit Gilles. Ça vous va ?

-Oui pourquoi pas ? Accepta Becca.

-Et toi, Sasha, t’en penses quoi ?

Je fixai mon regard sur la veste noire de Gilles et acquiesçai.

Je fis en sorte de laisser mes deux amis  marcher devant, Marc et moi restâmes soigneusement en retrait derrière.

-Alors, t’essayes de les caser ensemble, c’est ça ? C’est plutôt sympa de ta part. T’es plutôt jolie toi aussi.

Je me retournai vivement vers lui.

-Jolie ? Haha, mais Becca l’est plus ! Comparée à elle, je ressemble à un cochon, non ?

-Euh…mais non, ne te dévalorise pas tant.

-Désolée, c’est juste que…j’ai pas l’habitude de ce genre de compliments, ni même de porter ce genre d’habits. C’est Becca qui m’a forcée, pour elle je devrais ‘’être plus féminine’’. Etre une fille, c’est déjà assez !

Marc me regarda avec des yeux ronds, et s’esclaffa.

-T’es bizarre, toi, mais je vois à peu près pourquoi il t’apprécie.

-De quoi tu parles ?

-Dis-moi, est-ce que tu aimes quelqu’un ?

-Aimer ? Genre, l’amour ?

Ma question déclencha en lui un nouveau fou rire.

-Oui, ben amoureuse.

-Non, je pense pas. Pourquoi ?

A ce moment-là, Becca nous interpella.

-Hé, les gens, ça vous dirait qu’on achète des crêpes ?

-Ouais !

Je courus les rejoindre, mais cela déclencha une douleur aiguë dans mon pied. Je m’arrêtai subitement, ce qui intrigua mon amie.

-Sash’, ça va ?

-Oui, oui. J’ai trop mangé à midi, c’est tout.

Bon sang, j’aurais dû me préparer à cette éventualité ! Porter des talons était une nouveauté pour moi, pas étonnant que je me fasse mal. Je marchai vers eux, en m’efforçant de ne pas trop boiter.

Le trajet jusqu’au centre-ville me parut interminable. Arrivé là-bas, il y avait plus de monde que prévu. Décidément, ce fameux spectacle devait être grandiose pour attirer une foule pareille. Pour couronner le tout, il n’y avait aucune place où s’asseoir. Nous étions au dernier rang. Pour Marc, Gilles et moi, cela n’était pas un gros problème, notre taille nous permettait d’assister à la représentation. Mais Becca avait du mal.

-Attends, je vais chercher quelque chose qui pourra te permettre d’être en hauteur, proposai-je.

Ignorant la douleur qui s’accentuait à chacun de mes pas, je voulus partir à la recherche mais une main ferme m’agrippa le bras.

-Quoi, Gilles ?

-Marc, essaye de te frayer un chemin avec Becca, le mieux possible.

-Et vous ? Demanda Marc.

-On reste ici.

Il y eut un moment d’hésitation avant qu’ils ne partent. Je ne saisissais pas la situation.

-Euh, mais pourquoi tu la laisses partir ?

Gilles planta son regard d’acier dans le mien. C’était la première fois de la journée que je voyais clairement ses prunelles noires.

-Assieds-toi.

-Hein ?

-Tais-toi et fais ce que je te dis.

Je m’exécutai, un peu perdue. Il m’imita aussitôt et…commença à enlever une de mes bottes.

-Qu…

-C’est ce pied ?

Malgré mon étonnement, je parvins à comprendre ce qu’il disait.

-Ouais… Comment t’as remarqué ?

-C’était aussi évident que le fait que tu te sentes mal dans cette robe.

-Alors les autres aussi…

-Non, je ne pense pas. J’ai juste un talent pour percevoir les changements chez les gens.

-Wow, c’est trop cool !

-Bof, avec toi, faut pas avoir de talents pour te décoder.

Il cessa de masser mon pied pour m’observer, ce qui me déstabilisa. Je détournai les yeux malgré moi.

-Pourquoi t’étais bizarre avec moi ?

-Hein ? Euh, je suis toujours bizarre !

-Tu sais ce que je veux dire. On pouvait même dire que tu m’ignorais.

Sans que je ne le remarque, il s’était approché de moi. Son visage n’était qu’à quelques centimètres du mien, si bien que je pouvais remarquer un début de barbe. Je voyais mon reflet à travers ses yeux d’un gouffre sans fond. Mon cœur s’emballa soudainement, ce qui me fit sursauter. Je m’écartai vivement, essayant d’apaiser mon rythme cardiaque. Ben quoi, c’était la première fois que je voyais un mec de si près !

-Je ne sais pas trop…j’étais juste hyper gênée que tu me découvres dans cet accoutrement et j’avais peut-être peur de voir ta réaction, ou bien de t’effrayer, je voulais pas te dégoûter…

Ses traits se détendirent petit à petit. Je n’entendais plus que le brouhaha des cris et d’une musique festive qui emplissaient l’air.

Les plis de ses lèvres s’élevèrent lentement et un rire s’échappa de lui. De Gilles. Ce rire sembla faire évaporer les voix des autres, comme s’il était la seule mélodie.

-Tu penses à de ces trucs, parfois…

Je vis sa main se lever pour caresser mes cheveux, d’un geste tendre, affectueux.

-Te fais pas de mourons, je te trouve très belle. Magnifique.

Si j’avais l’impression que quelque chose pouvait arrêter le temps, c’était bien son sourire. Avec cette chaleur sur ma tête, rassurante, qui dissipait toutes mes craintes.

Le visage de Becca me vint à l’esprit et je retrouvai aussitôt mes esprits. Non, non, non, une partie de moi me criait que j’étais en train de commettre une gaffe.

-Tu sais, Gilles, tu peux me laisser ici. Va rejoindre Becca.

-Je vais chercher de la glace, j’en ai aperçu pas loin.

-Dis, tu m’as entendu ?

-Ouais, et je préfère ignorer une telle absurdité.

En moins de 10 secondes, il était déjà revenu avec un paquet de glaçons.

-Franchement, quelle idée de mettre des talons… C’est Becca, je parie.

-Oui, mais elle voulait me rendre service !

-Je sais. Mais préviens-là que c’est pas la peine. T’es peut-être jolie comme ça, mais je te préfère normale.

J’eus un petit bug.

-Normale ?

-Enfin, j’ai l’habitude te voir habillée de façon banale, donc te voir comme ça…ajouta-il en détournant les yeux. Et puis, si c’est pour être aussi mal à l’aise, vaut mieux que tu sois en survêt. Même si un petit changement, ça ne fait pas de mal. Enfin bref, tu m’as compris.

-Ouais…je crois.

Le silence entre nous dura le temps qu’il applique les glaçons sur mon pied. Il ne s’agissait pas d’un silence lourd de tension, juste un moment paisible. Malgré la température de mon corps qui s’était légèrement intensifiée. Je frappai de mon pied blessé, et la douleur emplit les moindres recoins de mon esprit. C’était le seul moyen pour que je me calme. Je grinçai des dents pour ne pas éviter d’éclater en sanglots.

-Hé, mais tu fous quoi ?!

-Rien, je m’amuse.

-T’as perdu la tête ! Avec ça, je risque pas de te laisser seule. Tiens, j’ai une idée.

Il me souleva par les aisselles, malgré mes protestations.

-Tu vas avoir mal aux bras, je te préviens !

-On parie ?

J’assistai alors au spectacle, portée par Gilles comme le singe qui porte Simba dans le Roi Lion (ne rigolez pas). Au bout de dix minutes, il ne me lâchait toujours pas, mais je me lassais de la danse des rappeurs. Je le fis savoir.

-Ah bon ? Tu déclares forfait ?

-Non, j’en ai vraiment marre de les voir gigoter de partout !

-Ça tombe bien, moi aussi. Le mec, il a même pas remarqué qu’on voyait son pingouin sur son caleçon.

-Rhoo, arrête il est mignon son pingouin ! S’il l’avait un peu plus exhibé, ça m’intéresserait un peu plus.

-J’ignorais que tu étais une perverse.

-Mais non, je…

-Ça va, arrête de gigoter, c’est de la triche.

-Héhé.

Il me reposa.

-Comme on est en train de crever sur place, ça te dirait qu’on va autre part ?

- Okay, je vais appeler Becca et…

-Laisse-les, ils doivent être en train de s’amuser, sinon ils seraient déjà venus vers nous.

-Mais tu perds une chance inespérée pour te rapprocher de Becca !

-T’inquiètes pas pour ça, j’ai encore du temps. Je suis prêt à tout pour me tirer d’ici, tu me suis ? Y a une salle d’arcade pas loin.

Ces mots firent palpiter mon cœur.

-Oui !!!!

La douleur commença à se dissiper, jusqu’à ce que je puisse marcher normalement.

Je ne pus compter le nombre de jeux que nous jouâmes. Un moment, j’avais perdu au basket d’un panier et réclamé une revanche, qui n’était pas allée en ma faveur. J’aurais voulu continué si Gilles ne m’avait pas défiée sur une table de Air Hockey. Cette fois-ci, je l’avais battu…de peu, mais je l’avais battu quand même !

J’avais ensuite essayé d’attraper le télétubbies avec la machine d’attrapes peluches. J’avais passé la majeure partie du temps à accuser à haute voix la grue de tricherie, ce qui avait déclenché un fou rire chez Gilles. Finalement, il avait réussi à me le prendre au bout de seulement deux essais. Même si je lui étais très reconnaissante, je ne pouvais m’empêcher d’être jalouse.

-Je te surpasserai un jour…

La salle d’arcade avait aussi présenté un karaoké, qui était tout sauf bondé. Je m’y étais précipité, entrainant Gilles qui n’avait pas l’air très enthousiaste. Mais, au bout de quelques minutes, nous étions en train de chanter (ou plutôt de crier) Hakuna Matata, captant l’attention petit à petit l’attention de quelques personnes qui formèrent rapidement une foule autour de nous.

Je voulais enchaîner avec ‘’Heigh Ho’’ des sept nains, mais Gilles m’avait fait signe que trois heures étaient passées et qu’on devait y aller.

Sur le chemin, je sautillais (je m’étais quelque peu habituée aux talons) en chantonnant tout de même la chanson, mon télétubbies rouge serré contre moi.

-Comment tu peux aimer une horreur pareille ? S’intrigua Gilles.

-Comment tu peux dire ça, il est trop mignon ! Pas vrai, Gillot, t’es adorable, hein ?

-Tu lui changes tout de suite de nom, où je le balance dans les égouts la mèche la première.

***

Le soir, je ne pouvais m’empêcher de sourire en repensant à cette journée. Malgré notre petite séparation en groupe de deux, je constatai avec satisfaction que les liens entre Becca et Gilles s’étaient tout de même renforcés.  La mission se déroulait donc sur une bonne voie.

En me voyant débarquer avec Gillot, Marc avait fait une drôle de tête qui pouvait se résumer à :’’ Je ne l’approcherai plus jamais…’’ Je ne pouvais pas lui en vouloir, c’était un miracle que Gilles n’ait pas réagi de la même façon.

D’ailleurs, en rentrant chez moi et en réfléchissant bien,  je pensais qu’il serait du genre à éviter ce genre d’âneries. Trop prise par mon propre enthousiasme, je n’avais pas remarqué son détachement. Jusque-là, j’avais toujours perçu en lui une tension, comme une légère barrière qui le tenait à l’écart de nous, comme s’il voulait maintenir une distance. Et, durant notre sortie à la salle d’arcade, je n’avais plus senti cet obstacle entre nous. Il s’était brisé, comme le masque impénétrable de Gilles, pour faire place à un visage enjoué, épanoui. C’était surement pour ça que je me sentais si bien. Même si j’avais l’habitude de m’amuser, de me faire plaisir, c’était peut-être la première fois que je me sentais si heureuse. J’avais eu l’impression que le monde autour de nous avait disparu, pour ne laisser place qu’à un bonheur que nous deux profitions pleinement.

Je me surpris à sourire béatement à ce souvenir.  La sensation qui m’avait prise, le cœur qui s’était comprimé douloureusement en voyant le visage de Gilles si près me revint soudain à l’esprit. Je ne pouvais pas saisir s’il pouvait s’agir d’un bon ou mauvais instant. Je secouai la tête. Non, ce n’était rien d’autre qu’un sentiment de gêne. C’était normal, après tout, non ?

Le sommeil ne me vint pas tout de suite, et je dus attendre trente bonnes minutes avant de pouvoir m’endormir.

***

 Quelques semaines passèrent. Becca et Gilles se rapprochèrent beaucoup, jusqu’à ce que mon amie fût capable de le taquiner sans craindre d’être malpolie. Durant nos deux sorties, je les avais laissés seuls la plupart du temps, trouvant tant bien que mal un prétexte pour m’éclipser. J’avais aussi remarqué que mes liens avec Gilles s’étaient eux aussi renforcés. Il venait souvent chez moi pour discuter de tout et de rien. J’adorais ces moments passés avec lui et, petit à petit, nous parlions de moins en moins de Becca et lui. J’imaginais que c’était parce qu’il était sur la bonne voie, qu’il n’y avait pas grand-chose à ajouter.

Le 10 février, alors que je posais des manuels dans mon casier, Marc vint vers moi.

-Tiens, tiens, tu daignes enfin me parler ?

-Oh, arrête je ne t’ai jamais évitée ! Quoi de neuf, entre ton amie et Gilles ?

-Il ne t’a rien dit ?  Tout se déroule comme sur des rouleaux !

-Roulettes.

-D’ailleurs, samedi, Gilles va lui offrir une boite de chocos et se déclarer. Rien de tel que la Saint-Valentin pour ça, non ?

-Et toi ? La situation te plaît ?

-Qu’est-ce que tu veux dire ?

-Ça te va, que Becca sorte avec Gilles ? Qu’ils s’aiment, qu’ils soient ensemble ?

-Je pige pas où tu veux en venir.

Il esquissa un sourire qui m’agaça malgré moi.

-Explique-toi ! Ah, t’es tombé amoureux d’elle, toi aussi, alors tu…

-Va pas chercher aussi loin. Tu te rappelles de la question que je t’ai posée, pendant la sortie ?

-Non.

-Fais un effort au moins ! Je te la repose : t’as déjà aimé quelqu’un ?

-Quoi, encore ça ? Je te dis que non.

-Et maintenant ? T’as pas déjà eu le cœur qui battait à 100 à l’heure, les mains moites tellement t’avais chaud, ce genre de sensations ? Hé, ça va ?

Mon esprit avait remonté le temps et je clignai des yeux pour revenir au présent.

-Ouais… Et, euh, non, j’ai jamais ressenti un truc pareil.

Je refermai mon casier, en écoutant distraitement le rire de Marc, signe qu’il n’était pas dupe.

-T’es pas une très bonne menteuse. Alors, c’est qui l’heureux élu ?

- Si on considère que, par le plus pur des hasards, j’ai déjà éprouvé tout ça, c’est pas une preuve que je sois amoureuse.

-Je parie que tu te sens bien avec Gilles.

-Oui, et al…

Je me mordis les lèvres. Marc me regarda avec une lueur triomphante.

Je m’apprêtai à partir mais il me retint.

-Tu devrais être plus honnête avec tes sentiments.

-J’ai pas à le faire, c’est toi qui m’embrouille l’esprit.

***

 -Sasha.

La voix de Gilles dans mon dos me sortit de mes pensées. Je me tournai vers lui, surprise de le voir ici alors qu’il devrait être dans le bus pour rentrer chez lui. Je ne pus m’empêcher de remarquer qu’il était légèrement essoufflé.

-Qu’est-ce que tu fais là ?

-Ça va ? Pendant la journée, tu semblais ailleurs. Tu avais une petite mine.

-Oh…

Bon sang, c’était parce que je prêtais trop attention aux paroles de Marc !

-C’est rien, la fatigue surement.

Un sourire quelque peu forcé accompagna mes paroles.

-Tu es sure ? Tu ne me caches rien ?

Il s’était rapproché. De six pas. Encore quelques centimètre et j’étais collée à lui.

-Gilles, tout le monde a des secrets et…

Voilà. Je pouvais à nouveau sentir son souffle sur mon visage, le caressant doucement. C’était comme si je revenais quelques semaines en arrière. Il posa sa main sur mon front. J’eus aussitôt du mal à respirer, comme si quelque chose comprimaient mes poumons. Je le repoussai vivement.

-Hé, qu’est-ce qu’il y a ? S’étonna-il.

-Toi, qu’est-ce que tu fais ? Articulai-je.

-Je vérifiai juste ta température, pour voir si tu n’étais pas malade.

-Tu n’étais pas obligé de te tenir aussi près.

Il passa machinalement sa main dans ses cheveux, ce geste me parut soudainement très… Je me frappai mentalement.

-Désolé, j’avais pas remarqué.

-Il vaut mieux que tu partes.

Il haussa les sourcils.

-Ah ? T’en as marre de moi ?

Ces mots me firent réagir plus vivement que nécessaire.

-Non, pas du tout, mais ton bus…

-Ça fait rien, de toute façon, je l’ai déjà raté.

Comme en écho à ses paroles, le bus passa devant nous.

-Mais tu aurais pu l’avoir ! Maintenant, tu dois attendre encore vingt minutes !

En prenant conscience que c’était à cause de moi, je sentis mes joues rougir et essayai de les dissimuler sous mon écharpe. Je ne sais pas comment Gilles prit mon comportement, mais il dit d’une voix irritée :

-Je voulais juste savoir comment tu allais, j’ignorais que ça te déplairait autant. Visiblement, c’était pas la peine.

Il tourna les talons et il me sembla que si je ne dissipais pas ce malentendu, je le regretterais amèrement.

Je le retins par la manche de sa veste, ce qui le prit par surprise.

-Non, écoute, tu te trompes, je suis désolée, ça me fait super plaisir que tu t’inquiètes pour moi, ouhla, j’ai l’air trop égoïste en disant ça, mais voilà, ça me touche, c’est…c’est vraiment sympa, alors ne sois pas fâché…

Son rire cristallin retentit, son sourire adoucissant ses traits à mon plus grand soulagement. Il me prit la ma         in et son contact tiède diffusa une chaleur agréable dans toutes les parcelles de mon corps.

-Ça va, pas besoin de te justifier autant. T’es vraiment marrante comme fille.

-Hé, je te permets pas de te moquer de moi !

En réalité, j’étais plus qu’heureuse que tout soit arrangé. Il jeta un coup d’œil à sa montre.

-Bon, même s’il reste quand même pas mal de temps, je vais rejoindre l’arrêt.

-Okay, allons-y !

-Te fatigue pas, vaut mieux que tu rentres chez toi.

-Non, j’attendrais avec toi.

Son regard me déstabilisa et je me crus obligée de me justifier.

-Ma sœur invite ses copines et j’ai pas envie de les entendre piailler sur les petits collégiens et tout le tralala…

-Si tu y tiens tant.

Malgré le fait que je sois heureuse de passer encore un peu de temps avec lui, ce sentiment de malaise qui ne cessait de s’amplifier occupait une majeure partie de mon esprit, pour mon plus grand désarroi.

***

Le soir, j’appelai Becca pour lui proposer de sortir samedi. C’était la dernière étape. Je lui donnerais rendez-vous au parc, et Gilles l’attendrait avec son cadeau, seul, et lui déclarerait sa flamme.

-Oh, j’y pense, ce sera la Saint-Valentin ! Constata-elle. Une soirée entre célibataires, quoi de plus fun ?

Il y eut un court silence et elle me posa une question, sur un ton qui donnait l’impression que cette dernière lui brûlait les lèvres depuis longtemps.

-Dis-moi, Sash’…qu’est-ce que tu penses de Gilles ?

-Oh, euh, euh…et toi ?

-Toi d’abord !

Une multitude de réponses s’étaient bousculés en moi et il y en avait eu tellement que je n’avais pas remarqué qu’aucun n’était sorti de mes lèvres.

-Il est vraiment…charmant.

-Charmant ? Pouffa Becca. On dirait une mère qui commente le petit ami de sa fille !

Je l’approuvai intérieurement. C’était la première fois que j’utilisais ce terme et il me semblait vraiment inapproprié pour désigner Gilles. Je tentai de me rattraper, confuse :

-Ce que je veux dire, c’est qu’il est génial, c’est un super ami en qui on peut avoir confiance et…et…

‘’Ce serait vraiment cool d’être sa petite amie’’. Ses mots se bloquèrent dans ma gorge.

-Et ?

-Et…et c’est vraiment cool. Et toi ?

-Eh bien, bien qu’il soit un peu distant, je suis d’accord avec toi, c’est quelqu’un sur qui on peut compter. Je comprends pourquoi il a autant de succès, ce n’est pas seulement grâce à son beau visage. Ça se voit qu’il peut être attentionné, il ferait un parfait petit ami !

Mon cœur se serra, ce qui m’agaça.

-Désolée, Becca, je vais aller jeter les poubelles. A demain !

Sans attendre sa réponse, je raccrochai et descendis. Je me mis à transporter trois sacs poubelles en même temps, tellement remplis que les pots de confiture menaçaient de tomber. C’est ce qui arriva. Malheureusement, avec mes bras occupés, je ne trouvais pas d’issue pour pouvoir les reprendre. Si je reposais les sacs, le contenu allait se renverser.

Mes pensées se bousculaient pour résoudre ce ridicule problème lorsqu’une fille vint vers moi.

-T’as besoin d’aide ?

Ses yeux verts brillaient dans la pénombre, comme ceux d’un chat. Elle n’attendit pas la réponse et se pencha pour ramasser les pots avant de les remettre dans le sac.

-Merci, dis-je avec soulagement, essayant de mettre la main sur son prénom. Ah, t’es Aly, c’est ça ? Je suis ta voisine, Sasha !

-Oui, je te reconnais, dit-elle avec un sourire. Donne un des sacs, je vais t’aider.

J’acceptai avec enthousiasme. Après avoir tout débarrassé, nous fîmes le chemin ensemble.

-Tu n’es pas au lycée Barbusse ? Demandai-je.

-Non, je suis à celui qui est opposé au tien.

Son téléphone sonna.

-Raf ? Samedi ? Okay, pas de problème. Tu passes me rendre.

Lorsqu’elle raccrocha, ma curiosité me poussa à l’interroger :

-C’était ton copain ?

-Raf ?

Son regard se fit étrange.

-Non, c’est un ami…en quelque sorte.

-Et tu ne t’es pas dit que ça pourrait changer ? Que tu pourrais le considérer plus que ça ?

Brusquement, je pris conscience que je parlais en partie à moi-même. Que toutes ces questions reflétaient mon propre hésitation, envers mes sentiments pour Gilles. Alors ça pourrait être vrai ? Réellement vrai ? En tentant de rapprocher Becca de lui, j’étais également tombée amoureuse de lui ? Mon dieu…c’était complètement dément !

-Dis, Aly…je crois que je suis…amoureuse.

-Euh, d’accord…

Je perçus clairement son malaise et m’expliquai :

-Pardon de me confier ainsi, alors qu’on se connait à peine et que le seul truc qu’on ait fait ensemble, c’est jeter les poubelles, mais je pense que j’ai besoin d’un point de vue féminin. Je voulais rapprocher Gilles et Becca, car il est amoureux d’elle et il me l’a demandé, donc ça marche, ils sont devenus supers amis, et samedi, à la Saint-Valentin, il va lui demander de sortir avec lui, mais maintenant, je me rends compte que j’ai peut-être des sentiments pour lui, non, maintenant que je le dis à haute voix, j’en suis certaine, je suis à la fois heureuse et inquiète, mais…

Je repris mon souffle, ne trouvant plus quoi dire. Je levai les yeux vers Aly. Elle ne semblait pas intriguée par cette folle qui venait de raconter sa vie, mais plutôt désolée.

-En résumé, tu es amoureuse du garçon qui aime ton amie.

-Dite comme ça, j’ai l’air d’être une vraie sorcière, mais oui…

-Tu n’as pas de raisons de t’en vouloir. Je suis navrée, je ne connais strictement rien à l’amour, tu es mal tombée avec moi…mais le peu que je sais, c’est qu’on peut pas être en tort quand on aime quelqu’un. Donc te traite pas de sorcière.

J’esquissai un faible sourire.

-Merci. Tu m’as permis de voir un peu plus clair.

-Ça m’étonne, en dehors des poubelles, j’ai rien fait pour t’aider.

-Si, t’inquiètes. Je déciderai de la suite moi-même.

En réalité, je savais déjà ce que j’allais faire. C’était une évidence. Je ne voyais pas d’autres options.

-Désolée de t’avoir embêtée avec mon histoire.

-Ça ne me dérange pas. Et concernant tes questions, je n’ai jamais songé à considérer Rafael autrement. C’est plutôt compliqué, dit-elle avec un rire indéchiffrable. Bon, j’y vais. Ça a été un plaisir de discuter avec toi, j’ai pas l’habitude de parler avec les autres, je suis, disons, une asociale.

-On remet ça quand tu veux ! Enfin, je parle pas des poubelles, mais du fait qu’on discute ensemble !

***

Depuis que la mission avait commencé, j’avais toujours eu ce sentiment d’impatience, l’impatience de voir mes deux amis ensemble. Et maintenant que le jour tant attendu était arrivé, mes sentiments m’empêchaient d’être heureuse pour eux. Pourtant, je refusais de me mettre en eux, ça ressemblait à un crime pour moi ! Comme si je jouais le rôle de la belle-mère qui veut séparer le…le loup et…ah, non, la paysanne…oh, bref !

Le samedi matin, en me levant, je me sentis faible, comme si tout mon énergie vital m’avait quitté et mon cerveau me criait de rester au lit, de dormir jusqu’au lendemain. Je m’obligeai à effectuer cent pompes et j’allai ensuite mieux.

Mon téléphone sonna et mon cœur bondit lorsque le nom de Gilles s’afficha.

-Ou…i ?

Bon sang, je devais me calmer ! Inspirer, expirer, inspirer, expirer… ces exercices ne servirent à rien quand j’entendis la voix de Gilles, qui fit vibrer tout mon corps. Maintenant que je savais que je l’aimais, difficile de réagir normalement.

-Salut Sash’. Rien n’a changé, on fait comme on a dit ?

-Oui, t’es sûr que tu veux pas que je sois à proximité de toi, tout à l’heure ? Tu risques pas de tomber dans les pommes au moment fatal ?

-C’est ça, moque-toi de moi. Je t’avoue quand même que je stresse.

-T’en fais pas, je suis sure que tout se passera bien ! Elle m’a fait pas mal de compliments sur toi, hier soir !

-Cool.

Un silence gêné s’installa entre nous, et dura deux bonnes minutes. Je pouvais entendre sa respiration à travers le combiné, et elle me sembla être la plus belle mélodie que j’aie entendue. Je me fis violence pour me reprendre, et m’apprêtai à le quitter quand il reprit subitement :

-Et, je voudrais te remercier pour ton aide. T’es la fille la plus géniale que j’ai rencontré, y’en a pas deux comme toi.

-Haha, arrête, euh, t’exagères ! Je dois te laisser, mon…chat m’appelle, à plus !

Il fallut du temps pour que mon cœur retrouve son rythme cardiaque habituel. Si Becca était dans cet état, à chaque fois qu’elle tombe amoureuse, je me demandais par quel miracle elle était encore vivante !

***

Après le déjeuner, je n’arrivais pas à tenir en place, à la maison. Je décidai donc de sortir, en évitant soigneusement de ne pas me diriger vers le parc. Je regardai ma montre. 13h51. Je me demandai qui arriverait le premier. Surement Gilles. Ou Becca. Ou Gilles. Je trouvai un banc et tentai de m’asseoir, mais quelques secondes plus tard, je me retrouvai à poursuivre mon chemin. Je passai devant Casino et décidai de m’acheter une boisson. 13h56.  Je me demandai ce qu’ils feraient ensuite. L’emmènerait-il à la salle d’arcade ? Je doutais que Becca apprécierait. Je voulus envoyer un message à Gilles pour le prévenir mais me ravisai. De un, je pouvais les déranger s’ils étaient déjà ensemble et de deux, Gilles était assez intelligent pour trouver un endroit plus…romantique.

Je vidai ma première cannette d’une traite. Une voiture passa, la musique ‘’Ma Ya Hi’’ à fond. Je chantonnai jusqu’à ce que je ne perçus plus la mélodie. 14h 08. Huit minutes étaient passés depuis l’heure du rendez-vous, et je me demandais plus que jamais si c’était fait. S’il s’était déjà déclaré. Je les imaginai ensemble, main dans la main, un air serein et épanoui sur leur visage. Devrais-je les laisser plus d’intimité au lycée ? Est-ce qu’il l’avait embrassé ? Arriverais-je à étouffer mes sentiments ? Je secouai la tête. Il ne servirait à rien de laisser ce genre de questions me tarauder l’esprit.

Je m’installai dans une aire de jeux, sur le toboggan.

14h10. J’ouvris la deuxième canette et la levai vers le ciel.

-A Gilles et Becca ! A leur bonh…

La sonnerie de mon portable m’interrompit. Gilles ? A peine ai-je décroché que sa voix forte retentit à travers le combiné.

-Bon sang, t’es où ?

-Sur un toboggan, mais…

-Où exactement ? Insista-il.

-L’aire de jeux, vers le Casino…

-Bouge pas, m’ordonna-il avant de raccrocher.

Alors là, j’étais plus qu’intriguée par son comportement. Et Becca ? Ça n’avait pas fonctionné ? Si ? Me cherchaient-ils pour m’annoncer la bonne nouvelle ? Oui, certainement. Je fis les cent pas en les attendant. J’étais heureuse pour eux, mais je devais également éviter de tout lâcher et tout gâcher. Je réfléchis à ce que je devrais dire pour paraître crédible.

-Félicitations, mais ne vous précipitez pas trop ! Non, c’est trop ringard. Bravo, mais faites en sorte de ne pas m’oublier ! Non, j’ai l’air trop égoïste A quand les bébés ? Rhaa, mais Sasha, t’as aucune originalité ! Vous allez vraiment bien ensemble ! C’est un début.

-Maman, la fille elle parle toute seule.

Un enfant pas plus de cinq ans me montrait du doigt. J’entendis à peine sa mère lui dire que c’était malpoli de parler des handicapés ainsi. Toute mon attention était dirigée vers la silhouette essoufflée derrière eux.

-Je ne sais pas ce que tu es en train de faire et je ne veux pas le savoir. J’étais passé chez toi, mais ta soeur m’a dit que tu étais sortie. Et ferme ta bouche, tu vas finir par gober une mouche.

-Mais…Becca ?

Je remarquai la boîte de chocolats à sa main.

-Oh non, me dis pas que…

-Si, dit Gilles. Elle m’a rejeté. Elle veut pas de moi, je suis trop nul pour elle.

-Mais…alors c’est quoi ce sourire qui éclaire ton visage ?

Il ne répondit pas, se contentant de s’approcher de moi, de plus en plus…jusqu’à m’obliger à reculer. Ses yeux brillaient, ce qui rendit la situation encore plus incompréhensible.

-Vous sortez ensemble, mais elle a refusé les chocos ? Oh non, elle fait encore un régime c’est pas vrai.

-Non. T’es pas douée pour deviner.

-Ben explique-moi al…

Ma voix se bloqua quand il prit un de mes mèches pour jouer avec, son regard toujours fixé dans le mien. Je finis par le détourner, mais il prit mon menton pour m’obliger à le regarder, lui, son visage rayonnant de mille éclats… Je me dégageai.

-Arr…arrête de jouer, et explique-moi !

-T’es la personne la moins perspicace. Becca m’avait prévenu. Je ne suis pas amoureux d’elle.

-Quoi ?

-Et je ne l’ai jamais été. J’ai menti.

A ces mots, je sentis la colère gronder en moi. Je tentai de le frapper, mais il bloqua mon poing, légèrement surpris.

-Hé, attends un peu avant de vouloir me tuer. Becca est au courant. Depuis le début.

-C’est quoi ce charabia ?

-Alors tu ne nous as pas vus ? Ou alors tu as oublié.

Je m’apprêtai à répliquer mais ses paroles firent tilt dans ma tête. Je me souvins alors pourquoi il m’avait semblé l’avoir déjà vu quelque part. Peu avant qu’il vienne vers moi me demander de l’aide, en cherchant Becca, j’avais vu mon amie discuter avec lui.  Mais la voir discuter avec des garçons était un spectacle si fréquent que je n’y faisais plus attention.

-Mais alors, vous vous connaissiez déjà !

-Tout juste. Becca avait peur que tu te doutes de quelque chose après avoir vu ça, mais visiblement t’avais complètement oublié. Bref, avec ton air paumé, faut vraiment que je t’explique.  J’ai jamais eu l’intention de sortir avec Becca et, le jour où tu nous as vus, je l’avais demandé un service.

-Lequel ?

-De me rapprocher d’une certaine personne. Becca a accepté et, pour paraître plus crédible, j’avais demandé à cette personne de m’arranger un coup avec son amie, pour qu’elle ne se doute de rien. Et elle y a vu que du feu. Elle pensait qu’elle réussissait à me caser avec Becca sans que sa pote ne se doute de rien, alors qu’elle est la pire menteuse du monde. Par exemple, une fois, elle nous a laissés seule en prétextant qu’elle devait rendre un livre au CDI, alors que tout le monde sait qu’elle a déjà mal à la tête après n’avoir lu que trois pages. Bref, c’était vraiment marrant. Et pendant ce temps, j’ai pu me rapprocher d’elle, grâce à la sortie que Becca a proposée. Je me suis beaucoup plus amusé que je ne m’y étais attendu. Les moments passés avec elle ont été les plus beaux de ma vie.

Le monde autour de nous semblait avoir disparu. Les cris des enfants paraissaient provenir d’un univers parallèle. Il n’y avait plus que le regard sérieux et intense de Gilles qui me rattachait encore à la réalité. Et encore, n’était-ce pas un rêve ?

Le silence devait avoir duré plus longtemps que prévu car Gilles m’interpella :

-Dis-moi au moins si tu comprends ou pas.

- Oui…enfin non…enfin si…enfin je pense…enfin je pige pas…

-Bon, tu l’auras voulu.

Mon cerveau éclata lorsque ses lèvres se posèrent sur les miennes, avec une telle force que j’oubliai de respirer. Il m’avait attiré à lui, je sentais tout contre moi, sa chaleur, son corps, dur, ferme… J’ignorais combien de temps dura ce baiser, trop occupée à prier pour que mon cœur ne lâche pas. Lorsqu’il s’écarta, le temps reprit peu à peu son cours, les puzzles du paysage se rassemblèrent lentement. Ma tête me tournai encore légèrement.

-Mais…pourquoi moi ? Bégayai-je.

-Je te voyais souvent gambader dans les couloirs, discutant avec tout le monde, comme une gamine.  Et sans m’en rendre compte, j’avais commencé à t’observer, à attendre impatiemment à chaque pause que tu apparaisses. Et puis, voilà, Marc a remarqué mon intérêt pour toi et comme il connaissait Becca et que c’est un fouineur, il m’a proposé de me rapprocher de toi par l’intermédiaire d’elle.

-Wow…

-C’est tout ce que ça te fait ?

-Mais, c’est…wow, c’est…enfin c’est dingue de…savoir que quelqu’un soit aussi intéressé par toi… Mais…tu…m’aimes parce que je suis enfantine ?

-Ouhla, dis comme ça, on pourrait mal t’interpréter ! Je pense que j’étais plutôt attiré par ton caractère enjoué, ta simplicité.

-Mais t’es bizarre, avec toutes ces jolies filles qui te tournent autour, tu…

-Ecoute, l’amour, c’est pas sur commandes, un jour, j’ai trouvé que t’étais la fille la plus mignonne du monde, c’est tout. Et, arrête de rougir, ajouta-il en détournant les yeux.

Je vis ses joues rosir, ce qui me fit fondre intérieurement. S’il s’agissait d’un rêve, alors il fallait que j’en profite à fond ! Sans m’en rendre compte, j’avais pris sa main.

-Gilles, je…moi aussi, je trouve que t’es le garçon le plus mignon de l’univers !

Il me regarda avec des yeux exorbités. Je m’attendais à ce qu’il disparaisse, que je me retrouve seule, au beau milieu d’alien en détresse, mais il se contenta d’éclater de rire.

Il passa ses bras autour de ma nuque.

-Dois-je le prendre comme une déclaration ?

Je souris à mon tour.

-A condition que tu me donnes les chocos !

-A condition que tu me donnes un baiser.

-A condition que…oh et puis zut, t’as gagné !

***

Plus tard, je remarquai que Becca m’avait envoyé un message à 14h12.

‘’T’as intérêt à dire oui ou je te renie, ma fille ! De mon côté, je vais peut-être donner une nouvelle chance à Florian <3’’

Je serrai la main de Gilles dans la mienne, profitant de sa chaleur. J’inspirai pour rassembler mon courage et me pinçai le bras.

-Qu’est-ce que tu fiches ?

Rien n’avait changé. Le bonheur était resté intact. J’étais plus heureuse qu’il y avait trois secondes.

-Je t’aime, Gilles !

Il me rendit mon sourire et déclara tendrement :

-Dinguo, va…

Fin

Voilà, j’espère que vous avez apprécié cette petite histoire! A présent, veuillez m’excuser mais il est temps pour moi de partir à Lidl car…QUI DIT ST VALENTIN DIT CHOCOLAT!!!

Bisous à tous et à bientôt!

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DEGAGE!!

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