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Archive mensuelle de janvier 2016

Nadia et Ersa: Chapitre 15

Tadaaa, l’histoire avance lentement mais surement!

Bonne lecture!

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Nadia passa les deux semaines suivantes à suer et souffrir durant les entraînements. Ses journées n’étaient quasiment consacrées qu’à cela. Elle avait à peine le temps de prendre ses repas. Dormir ne constituait qu’une maigre consolation. Elle sombrait dans le sommeil avant que sa tête ne touche l’oreiller et avait l’impression d’être restée couchée seulement une poignée de secondes, se réveillant toujours épuisée et le corps lanciné de courbatures.

Malgré toute cette souffrance et cette exténuation accumulées, elle avait appris beaucoup de choses : bien que son adresse restait encore à travailler, elle avait manié diverses armes, notamment l’arc et l’épée, construit des pièges, réfléchi aux différentes critères garantissant leur bon fonctionnement, et amélioré ses compétences au combat corps à corps.

Ses adversaires étaient bien plus robustes que ceux de Kaba. Au début de son entraînement, elle subissait à chaque fois une défaite cuisante, réussissant à peine à effleurer son adversaire.

Les chevaliers ne dissimulaient pas leurs messes basses lorsqu’elle s’approchait d’eux. Évidemment, ils s’interrogeaient sur la raison de sa présence en ce lieu. Il y avait de quoi décourager le plus déterminé…

Tous les jours, Nadia s’entraînait plus tard que les autres sur un mannequin, avec l’énergie du désespoir. Un soir, en se dirigeant vers les vestiaires, elle entendit la prononciation de son nom fictif. Non loin d’elle discutaient des organisateurs. Malgré qu’elle soit complètement épuisée, elle s’approcha pour mieux entendre.

-Ce petit a de bons réflexes.

-Oui, c’est difficile à voir, mais je ressens en lui une ardeur qui peut le pousser à faire des progrès considérables. La rage de vaincre est un très bon moteur pour développer sa force. C’est ce qui manque aux autres chevaliers qui pensent déjà avoir les aptitudes nécessaires pour réussir et qui se relâchent.

Ces paroles avaient décuplé sa volonté. Elle se les remémorait pour nourrir sa détermination, pour qu’elle ne s’estompe pas,pas même un peu. Le souvenir de sa famille constituait également un excellent soutien moral. A présent, elle évitait mieux les coups et réussissait même à en donner plusieurs à la suite- bien qu’elle n’accumulait pas encore les victoires.

Mais tout ceci n’était pas la seule cause de son épuisement quotidien. Elle subissait les brimades répétées des autres, notamment Sabin et Dick. Ils diffusaient sans ménagement des rumeurs sur elle, dépassant parfois les limites de l’obscénité. Elle prenait sur elle et les ignorait. Ce qu’elle avait à faire était primordial et ces moqueries puériles ne valaient pas la peine qu’elle s’attarde dessus.

Bien sur, elle n’avait pas le temps de réfléchir à un plan pour voir Ersa…

Un jour de la troisième semaine, comme d’habitude, elle s’entraînait plus tard que les autres, jusqu’à ce que la nuit tombe et que la Lune éclaire son ombre. En comparaison à la chaleur étouffante de la journée, lorsque le crépuscule tombait, l’air semblait se rafraîchir considérablement.

Elle tenait une épée rouillée et s’entraînait à réaliser divers mouvements avec. Elle ne l’avait quasiment pas quittée depuis l’aube, et ses mains étaient pleines d’ampoules rougeâtres. Cette douleur lui était familière de façon amusante , cela lui rappelait lorsqu’elle était avec son pauvre bâton.

Parmi toutes les armes, l’épée était celle avec qui elle se sentait le plus à l’aise. Sa longue lame lui procurait un sentiment de sécurité, contrairement à la lance ou à l’arc où elle se sentait exposée au danger, et elle était plus facile à manier par sa légèreté.

Elle découpait l’air, s’imaginant qu’il s’agissait de murs en acier- cette idée l’amusait et l’aider à poursuivre son entraînement- lorsqu’elle entendit le craquement des herbes derrière elle.

Elle sursauta avant de se retourner, persuadée qu’on lui ordonnerait de rentrer.

En apercevant cette grande silhouette intimidante, vêtue de la tenue d’entraînement des Combattants (c’était étrange de le voir arborer la même tenue qu’elle, ils n’avaient pas du tout la même allure), tenant une épée à la main, elle se sentit figer, son coeur cessant une seconde de battre avant de reprendre son cours, plus rapidement.

Le Capitaine la fixait, impassible, tout en s’approchant d’elle. Bien qu’il semblait moins impressionnant que la première fois qu’elle l’avait vu, l’aura écrasante, chargée d’une puissance contenue, qui se dégageait de lui était identique.

Au loin, les criquets entamaient leur chant nocturne.

Se remettant de sa surprise, Nadia s’empressa de faire le salut. Inconsciemment, elle se rappela des premières paroles qu’il lui avait adressées à propos de ça. Le Capitaine le fit également, et on sentait une certaine habitude dans son geste, contrairement à Nadia qui le faisait toujours précipitamment.

Tout en se demandant ce qu’elle devait ensuite faire, retourner à ses occupations ou lui demander ce qu’il faisait là, elle compta mentalement ses pas qui le rapprochait d’elle. 12. Elle préféra lui laisser la parole, et se demanda curieusement ce qu’il pourrait dire.

-Ton rythme est trop rapide, et tes mouvements pas assez fluides. Tu te fatigues plus rapidement.

C’était une constatation mais son ton donnait une impression de défi.

-Très bien…

Elle essaya de nouveau, en ralentissant son rythme.

-On dirait que tu apprends à nager.

Nadia ne marqua pas de pause, guettant une remarque positive de sa part. Mais quoi qu’elle fasse, le Capitaine se limitait à des critiques désobligeantes.

Gagnée par l’irritation, elle s’arrêta.

-Je pensais que tu serais plus persévérant.

-Je n’abandonne pas, répliqua Nadia, avant de baisser d’un ton en voyant qu’elle avait laissé l’agacement agir sur sa voix. Je n’arrive pas à comprendre comment je dois faire exactement.

Le Capitaine la fixa un moment, bien trop long pour elle. Elle fit de son mieux pour ne pas broncher et soutenir son regard. Elle ne voulait pas faire preuve d’insubordination, juste lui prouver qu’elle n’était pas du genre à faiblir facilement. Au lieu de lui expliquer ce qu’il souhaitait d’elle, il changea de sujet :

-Tu t’entraînes tous les jours, jusque tard, même après que les autres soient rentrés. Tu ne t’arrêtes jamais. Et pourtant, tu es plus faible que les autres.

Nadia se retint de faire la moue.

-Mais…

Le regard du Capitaine devint plus profond, ce qui déstabilisa la jeune fille. Prise de court, elle baissa automatiquement les yeux et jura de cet acte.

-Tes yeux sont plus vivants que ceux des autres. Les chevaliers sont avides à l’idée de devenir un Combattant. Mais toi, tu sembles vouloir plus que ça.

Nadia fronça les sourcils pour paraître plus crédible dans ses paroles.

-Je ne vois pas de quoi vous parlez.

-Je l’ignore également. Enfin, il s’agit de tes motivations personnelles, je n’ai pas de raison de les connaître. Tu m’intriguais un peu.

Nadia sentit son corps se chauffer. Quelque chose lui disait que rares étaient les personnes qui entendaient ce genre de paroles de sa bouche. Il semblait complètement hors d’atteinte. Soudain, Nadia éprouva l’envie, le besoin de voir l’homme le plus fort du royaume à l’oeuvre. Le mélange de curiosité et d’excitation lui fit lâcher cette demande :

-Pourriez-vous m’accorder une démonstration ?

Le Capitaine fit danser furtivement l’épée dans sa main, comme s’il s’agissait d’un simple bâton.

-Je propose mieux : on s’accorde un petit combat.

Le ventre de la jeune fille se noua à cette idée, et elle ressentit des élancements dans la poitrine.

De la peur…

Elle avala péniblement sa salive.

-Mais…le résultat est évident…

-Ne t’inquiète pas, ce sera juste pour que tu te rendes compte des points à améliorer.

Quelque chose lui intriguait dans la situation. Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour mettre le doigt dessus.

-Pourquoi m’aidez-vous ?

Le Capitaine recula pour mettre plus d’espace entre eux et se mit en position de combat, le pied gauche en avant, l’épée devant lui. Son attitude inspirait le savoir-faire, la maîtrise suprême de l’art du combat. Nadia l’imita bien qu’elle avait l’impression d’être une simple enfant face à lui.

-Je ne t’aide pas. Je suis juste curieux de voir de quoi est capable un garçon venu du village,

Après un court instant sans que l’un deux ne bouge, Nadia comprit qu’il attendait qu’elle charge en première,

« Advienne que pourra… »

Elle s’élança, l’épée levée et la fit tournoyer à la hauteur de la tête du Capitaine. Elle tenta de mettre toute son assurance dans ce coup. Tandis que l’épée passa si près de sa tête que Nadia se demanda si elle n’allait pas le décapiter réellement, il s’écarta à la dernière fraction de seconde et pointa la partie tranchante de la lame près de sa gorge. En déglutissant avec peine, elle fit un pas en arrière et se baissa, puis tourna son pied pour exécuter un croche-pied à son adversaire. Ce dernier l’évita avec un petit saut, tout en pointant le bout de son arme vers l’arête de son nez. Nadia s’efforça de contrôler ses tremblements et de ne pas fixer la lame scintillante.

-C’est tout ?

Il avait prononcé ces paroles d’un ton dénué de tout sentiment, ce qui agaça Nadia. Elle lui adressa un regard perçant.

Elle attrapa la lame du Capitaine à pleine main, et l’abaissa sans difficulté, puisque la prise sur elle avait été légèrement relâchée à cause de la surprise de son propriétaire. Ignorant la lueur d’étonnement dans le regard de celui-ci, Nadia se releva sur un genou et leva son épée vers la joue de son adversaire. Le Capitaine arrêta la lame au dernier instant de sa main inoccupée. Ils restèrent ainsi, chacun serrant l’arme de l’autre dans leur main, se contentant de se fixer silencieusement, au milieu du chant des criquets, ignorant les gouttes de sang qui tombaient de leurs paumes éraflées.

Nadia sentit un sourire de fierté se former sur son visage. Ses veines étaient encore pulsées d’adrénaline. Elle adorait cette sensation et s’en délectait comme on délecte un verre d’eau après une dure journée de labeur sous un soleil impitoyable. Mais elle sut qu’il y avait un problème, en constatant que les sourcils du Capitaine se froncèrent. Il n’était plus surpris. Mais plutôt perplexe, intrigué…

Tout en abaissant la lame de Nadia, il s’approcha d’elle. Elle voulut libérer son arme de sa main mais son emprise emportait sur elle.

Au moment où elle croisa de nouveau le regard sombre du Capitaine, ce dernier lâcha :

-Il me semble que je te connais.

Le corps entier de la jeune fille se crispa, semblant se réduire à son coeur qui battait sourdement. Ses mains devinrent moites, mais elle ignorait s’il s’agissait de son sang ou de la sueur, ou des deux.

Soudain, elle se rappela d’un détail qu’elle avait complètement omis, trop intimidée par le Capitaine. Un détail important.

Cet homme, qui en plus d’avoir été présent lorsque le prince avait pris Ersa, connaissait son père.

Tout à coup, il lui parut plus familier. Devant cette affirmation, il lui semblait que le Capitaine faisait partie d’un de ses souvenirs tombés dans l’abysse de son esprit…

Elle baissa prestement la tête, tentant de remettre de l’ordre dans ses pensées. Elle était complètement perdue.

-Je…vous vous trompez…

Elle espérait que le Capitaine ne remarque pas son ton légèrement bouleversé. Elle lâcha son épée, remarquant qu’elle avait inconsciemment raffermi sa prise sur elle, accentuant la douleur de sa paume entièrement poisseuse de liquide rougeâtre. Elle murmura une excuse et se hâta de le quitter, sentant le regard du Capitaine dans son dos. Juste avant de refermer la porte des vestiaires derrière elle, elle l’entendit lui dire :

-Ta prise sur l’épée est trop rigide.

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Voilàà, le chapitre 15 est bouclé! Je l’ai écrit sur le chemin pour aller en Espagne, sous une chaleur quasi étouffante, et pourtant, c’est le chapitre que j’ai pris le plus de plaisir à écrire! Ca faisait un moment que je voulais raconter leur confrontation! Voilà, j’espère que ça vous a plu!

Nadia et Ersa: Chapitre 14

Hello! Voici un chapitre centré sur Ersa, j’espère qu’il vous plaira! N’empêche, la vie de princesse doit être dure…en fait je dis n’importe quoi, je sais même pas à quoi ça ressemble, je suis pauvre, je vis dans un carton. Je m’excuse pour les éventuelles fautes d’orthographe! Je devrais peut-être mettre cette phrase à chaque début de chapitre, mais bon, la flemme et puis vous le savez déjà: personne n’est parfait, tout le monde commet des erreurs =) 

Bonne lecture!

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A sa grande joie, Ersa avait trouvé une place où elle se sentait à l’aise, loin des autres.

Au cours de ses nombreuses visites dans le jardin, où elle passait son temps à se promener, pieds nus dans l’herbe fraîche- lorsqu’elle croisait des dames de la cour ainsi, elles paraissaient outrées- et à admirer la végétation florale, en humant le mélange des différents parfums, elle avait un jour poussé sa marche un peu plus loin en contournant le palais, et avait ainsi trouvé un banc en pierre à l’ombre, appuyé contre le château. Elle venait se reposer là, la tête sur le mur derrière elle, et fermait les yeux. Il lui arrivait de rester assise jusqu’à la tombée de la nuit, ou de préférer s’allonger sur la pelouse.

De toute façon, elle n’avait aucune occupation pour le moment, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Elle voulait jardiner, le gardien refusait. Elle voulait aider les servantes dans leur travail, toutes refusaient. Elle avait insisté mais cela n’avait pour conséquence que l’intervention du prince qui lui priait de ne pas se prêter à une labeur si éprouvante. Préférant le voir le moins souvent possible, elle avait abandonné et préférait flâner dans le jardin plutôt qu’à l’intérieur. Pour tout dire, elle n’avait même pas encore visité le château. Ses connaissances se réduisaient à ses appartements. Elle passait le moins de temps possible entre les murs. La nature lui rappelait son quotidien d’autrefois.

La première fois qu’elle avait rencontré Ses Majestés, c’était à l’occasion d’un repas à son honneur. Pour cela, elle avait du enfiler une robe turquoise évasée aux manches longues transparentes et flottantes. Bien que le tissu était doux contre sa peau, elle éprouvait un certain gêne à porter une tenue aussi somptueuse. Durant ses jours au château, elle portait les habits des servantes, ce qui décontenançait toutes les personnes qu’elle croisait et qui la connaissaient. Un serre-tête incrusté de diamants relevait ses mèches de devant. Ersa restait hébétée: avec un objet aussi petit mais si brillant, elle pourrait permettre à une famille de vivre dans l’aisance jusqu’à la mort! Ses cheveux bien coiffés et ondulés descendaient dans le creux de son dos.

Elle avait appris que le roi avait proposé un banquet avec de nombreux invités mais la reine, plus compréhensive, avait réduit son projet à un  »simple » dîner en tête-à-tête, avec pour seuls acteurs elle, son mari, Jyle et la principale concernée. Ce qui suffisait amplement pour nourrir son anxiété.

Elle se forçait de ne pas dévisager longuement Ses deux Majestés, mais ce n’était pas facile. Le roi était imposant avec son visage carré et arborait une longue barbe brune aux multiples boucles. Ses quelques rides renforcaient son air dur.

La reine, quant à elle, était l’opposée de son époux. Si Ersa se sentait intimidée face à l’autorité qui se dégageait de ce dernier, elle l’était face à cette grande dame à cause de sa beauté déroutante. Elle semblait à peine plus âgée qu’Ersa. Jyle avait probablement hérité ses reflets blonds au soleil de la couleur dorée de ses longs cheveux tressés et relevés en deux chignons des deux côtés de son visage anguleux au teint lumineux. Tout était fin et mince chez elle, que ce soit sa silhouette ou ses doigts. Son air calme et posé et son sourire permanent rassuraient Ersa. Elle se sentait moins oppressée face à la puissance de la famille royale.

Les deux Majestés étaient assis d’un côté de la grande table, Jyle et Ersa face à eux, côte à côte.

Elle sentait le regard de ce dernier en permanence braqué sur elle, mais refusait de le lui rendre de son plein gré.

-Vous êtes aussi élégante que Jyle nous avait assuré, lui avait complimenté la reine.

-Votre compliment me touche beaucoup, Votre Majesté.

-Imaginez notre surprise lorsqu’il nous a révélé son intention de faire d’une villageoise sa princesse. Je n’ai rien contre vous, évidemment, mais comprenez que cela est assez peu commun.

-Je le pense également, approuva Ersa.

Le roi avait pris la parole sur un ton bourru.

-Vous avez été victime du caractère capricieux de mon fils, et je m’en excuse.

-Oh, ne vous inquiétez pas pour cela. Ce n’est rien si l’on compare au geste généreux dont il a fait preuve pour ma famille.

La reine lui avait posé quelques questions sur sa famille, sans être cependant indiscrète. La rencontre avait paru à Ersa plus agréable qu’elle l’imaginait.

A la fin, la reine lui avait appris qu’elle devrait suivre des cours pour approfondir ses connaissances intellectuelles, qu’elle aurait le même mentor que Jyle et que tout se déroulerait à la bibliothèque- les cours ne débuteraient pas tout de suite, afin de lui laisser le temps de se familiariser sans . Le prince en avait profité pour lui proposer de l’accompagner visiter cette salle, mais Ersa avait décliné l’invitation en utilisant sa fatigue comme excuse. Elle avait perçu la déception de son fiancé, et avait ajouté avec empressement qu’ils pourraient le faire le lendemain.

Le jour dit, elle avait oublié et avait passé la journée dans le jardin.

Le soir, après qu’elle eut fini de se doucher, elle entendit quelqu’un frapper à sa chambre. S’attendant à une servante,elle fut surprise d’être face au serviteur exclusif du prince.

<<Il me semble qu’il s’appelle Ayam.>>

En la voyant simplement vêtue d’une serviette enroulée autour de son corps, le jeune garçon détourna subitement le regard.

-Veuillez m’excuser de vous importuner aussi tard…

Elle se hâta de le rassurer.

-Oh, ne t’inquiète pas, ce n’est pas le cas. Je vais m’habiller. Entre, dit-elle en s’écartant.

-Ce n’est pas la peine, je suis juste venu vous prévenir que vos cours débuteront demain. Sur ordre de mon prince, je viendrai vous accompagner à la bibliothèque.

-Je te remercie.

Elle marqua une pause, hésitant à le lui demander.

-Y aura-t-il Sa Majesté le prince?

-Non, il sera à son cours d’escrime. Et je pense que vous étudierez séparément, puisqu’il est plus avancé. Pour…non, rien, excusez-moi.

Un silence inconfortable s’installa entre eux. Ersa voyait bien qu’il désirait lui demander pourquoi elle s’informait de la présence du prince, mais se ravisait, par peur de manque de respect surement. Eprouvant de la sympathie pour lui, elle lui sourit pour répondre à cette question invisible, consciente qu’il pourrait le rapporter à son maître:

-Je me sens mal à l’aise près de lui. Je n’arrive pas à m’habituer à sa présence.

Elle perçut une lueur compatissante dans son regard.

-Je comprends un peu. Il peut être si imprévisible. Mais croyez-moi, euh, c’est un prince bon, à l’écoute des autres. Je sais que vous avez été blessée psychologiquement par lui, mais accordez lui une chance de vous montrer son amour. Je…suis désolé, je me mêle de ce qui ne me regarde pas…

-Au contraire, Sa Majesté le prince a beaucoup de chances d’avoir un ami aussi prévenant que toi.

-Je ne suis pas son ami! Juste un serviteur… Euh, veuillez m’excuser, je vous laisse. Je vous souhaite une bonne nuit.

-A toi également.

Elle le regarda partir, une pointe de nostalgie dans le coeur. Il ressemblait un peu à Salm, avec son caractère maladroit mais aimable.

***

La bibliothèque était un lieu éclairé par un immense lustre en cristal accroché au plafond et était parfaitement à l’abri des bruits extérieurs pour assurer le calme et la tranquilité des lecteurs. Les livres étaient sur les étagères de grands meubles disposés en de multiples rangées jusqu’au fond de la salle, de chaque côté de la pièce, laissant au centre un couloir où se déroulait d’épais tapis persans qui étouffaient les pas. Plusieurs tables y étaient disposées, laissant un espace entre chacun. On trouvait entre les rangées des livres un fauteuil pour se reposer. Un escalier menait au deuxième étage, où les livres étaient plus anciens.

Le professeur l’attendait au fond de la salle, vers la dernière table, les livres déjà sortis. En s’y dirigeant, Ersa constata facilement à quel point ce lieu était vaste.

L’homme, qui se nommait Serpico, était un petit personnage aux yeux ronds dissimulés sous des lunettes de même forme. Il semblait bien âgé, mais parlait avec une voix aigue qui rappelait celui d’un enfant.

Il s’exclama lorsqu’il l’aperçut:

-Ah, vous voilà, princesse…Ersa, c’est bien ça?

-Je vous en prie, appelez-moi seulement Ersa.

-Ah, pas question! Ce serait impoli de ma part. Je ne le ferai que si le prince Jyle vous délaissait pour une autre. Et, entre nous, je pense que cela ne risque pas d’arriver. Durant ces derniers cours, il semblait assez agité et n’écoutait pas le moindre de mes mots. Il n’y a pas besoin d’être devin qu’il s’agit du pouvoir de l’amour. Vous le rendez fou.

Ersa préféra ne pas répondre. Malgré toutes ces éloges sur les sentiments du prince, une part d’elle pensait, espérait, qu’une autre femme réussirait à s’emparer de son coeur, lui permettant de rentrer chez elle. Si cela arrivait, elle prierait pour que sa mère ait eu le temps de guérir. Beaucoup de dames étaient bien plus élégantes qu’elle, cela ne serait pas très difficile.

Et puis…elle, Ersa, une paysanne, sur le trône? Quelle absurdité!

La vérité la frappa de plein fouet. Jusque là, elle n’avait été concentrée que sur sa séparation avec sa famille, mais n’avait pas envisagé l’autre facette de la situation: elle deviendrait reine du royaume d’Onyx, devrait gouverner sur des millions de personnes. Elle avait l’impression qu’une main glacée lui broyait le coeur. Comment avait-elle pu omettre un tel détail? Comment pourrait-elle assurer une fonction aussi importante?

-Princesse Ersa? Votre esprit est-elle partie rejoindre Makim?

-Ah…veuillez m’excuser. Euh, je ne connais pas Makim.

-Je m’en doutais. Il s’agit d’un homme qui, par mégarde, est entré dans un univers qu’il n’aurait pas du découvrir. Nous parlerons de lui durant l’heure de la littérature.

-Ca me semble intéressant.

-Evidemment que ça l’est, dit-il en la regardant comme si cela ne pouvait être autrement.

-Oui, je suis désolée, répondit la jeune fille avec un sourire. J’ai hâte que vous m’enseignez tout ce que vous savez.

-Si je devais le faire, le temps ne nous le permettra pas. Mais je suis satisfait de voir que vous êtes motivée à étudier, j’espère que vous serez plus attentive que le prince.

Elle garda l’image de celui-ci dans un coin de sa tête. Il fallait qu’elle lui parle, même si cette perspective ne l’enchantait guère, mais celle de devenir une princesse puis reine lui plaisait encore moins.

***

Ayam la conduisit dans les appartements du prince. Le moindre recoin était éclairé d’une lumière scintillante. La porte de sa chambre était ouverte.

Ils le trouvèrent avachi sur le balcon, le menton reposé sur la paume, un livre dans l’autre main. ll dut entendre leurs pas car il lança d’un ton las:

-Si c’est père ou mère, je travaille comme vous le voyez. S’il s’agit d’Ayam, laisse-moi…

-Euh, demoiselle Ersa souhaite vous par…

Il n’avait pas terminé sa phrase que la silhouette du prince se redressa brusquement avant de se retrouner, révélant un visage conterné et illuminé. Ersa le salua d’une révérence. A peine eut-elle levé la tête qu’il se trouvait déjà près d’elle, les yeux brillants, un sourire rempli de joie. Devant tant de gaieté, elle hésita un instant à changer le motif de sa venue. Elle dut invoquer le souvenir de sa famille pour retrouver sa détermination.

Ayam s’éclipsa discrètement.

Le prince prit sa main et la baisa sans pour autant la lâcher après:

-Vous êtes magnifique, comme à l’ordinaire. Que me vaut l’honneur de votre visite? J’étais presque prêt à croire que ce jour n’arriverait jamais…

-Votre Majesté…

-Appelez-moi Jyle, ça suffira.

-Eh bien je… je souhaiterais que vous reveniez sur votre décision, celle de faire de moi votre épouse.

Elle baissa les yeux pour ne pas supporter la mine dépitée du prince.

-Je ne veux pas vous traiter d’inconscient, mais je pense que vous avez fait une erreur en me choisissant. Vous épouser signifie également monter sur le trône, gouverner le royaume entier…et je suis incapable de remplir une telle fonction! Je n’en suis pas qualifiée.

Elle reconnut la voix du jardinier crier quelque chose à l’extérieur, puis vint un soupir du prince.

-Je vous avoue que je n’ai pas prêté assez d’attention à ce détail. Ce doit être éprouvant pour vous de devoir songer à un tel avenir…Mais si cela vous fait tant de mal…

Ersa sentit l’espoir la gagner comme une vague… avant de se dissiper injustement.

-Je vous promets que j’assurerai tout le travail qui vous reviendra en tant que reine. Ainsi, vous n’aurez pas à vous inquiéter. Je n’en ai peut-être pas l’air, mais j’en suis capable.

Apparemment, il s’agissait d’une tentative d’humour. Ersa réprima à la dernière seconde l’envie de souffler d’exaspération. C’était la première fois qu’elle se sentait si irritée.

-Votre Maj… Jyle, bien que mon esprit soit modeste par rapport au vôtre, je crois qu’il serait préférable que vous choisissez une femme plus apte à porter la couronne d’Onyx. Vous avez le choix, j’ai vu une multitude de femmes bien plus ravissantes que moi ici, alors… pourquoi moi?

Elle avait presque murmuré ces deux derniers mots. Ils contenaient toute sa perplexité face à la décision du prince.

Jyle libéra sa main mais son regard ne quitta pas le sien. Elle y voyait une telle profondeur qu’elle gardait l’impression qu’il enveloppait son corps simplement avec ses yeux verts à la lumière du soleil.

-J’étais pourtant sur que la principale intéressée de cette question connaitrait la réponse. Mon coeur a choisi de vous aimer lorsque mes yeux vous ont vu. C’est aussi simple que ça. Et je reste persuadé qu’un jour ou l’autre, mes sentiments réussiront à vous toucher et deviendront réciproques.

Ersa sentit quelque chose en elle se briser. Une fissure dans son esprit qui laisserait se déverser tous les sentiments qu’elle refoulait. Elle répondit, la voix tremblante…de rage ou de déception? Elle l’ignorait.

-Je ne comprends pas. Je ne comprends pas pourquoi vous persistez à croire que je préférerais être à vos côtés plutôt que rester auprès de ma famille. Mettez-vous à ma place: si je vous ordonnais d’aller vivre avec moi à la campagne, en délaissant vos parents, comment réagirez-vous?

-J’accepterai.

L’absence d’une once d’hésitation n’agaça que plus Ersa. Cette réponse lui paraissait si désinvolte qu’elle était certaine qu’il ne prenait pas la, sa situation au sérieux. Elle éprouvait un besoin viscéral de s’éloigner de lui.

Elle tourna les talons, lâcha un mot d’excuse avant de partir vers le jardin sans maîtriser son allure, presque en courant.

***

-Mère, le conseil que vous m’aviez donné ne m’aide pas.

Le soir, Jyle avait profité de l’absence de son père, qui était en réunion avec des conseillers, pour aller voir sa mère.

-J’ai fait ce que vous m’aviez dit, ne pas la presser, rester à distance. Elle est venue me voir aujourd’hui, mais uniquement pour me demander de la laisser partir.

La reine, vêtue de sa longue robe de chambre rouge, rit doucement:

-Tu as trouvé une perle rare.

-C’est la première fois que je me trouve confronté à un tel obstacle, affirma Jyle. Pourquoi cela arrive-il avec la seule dont je suis éperdument amoureux?

-L’amour est source d’injustices.

-Et je ne comprends pas. Je lui ai dit que j’étais prêt à la suivre, n’importe où elle désire. J’étais sérieux. Mais elle semblait loin d’être satisfaite de ma réponse.

La reine posa une main rassurante sur son épaule.

-Ne t’en fais pas. Si tes sentiments sont puissants et purs, elle s’en rendra compte. Je pense que je peux essayer de lui parler, pour l’apaiser.

-Elle risque de penser qu’il s’agit d’une de mes stratégies.

-Cela n’arrivera pas. Après tout, je comprends ce qu’elle peut éprouver, il est de mon devoir de l’aider.

Après avoir embrassé sa mère, Jyle rejoignit sa chambre. Il se laissa tomber sur son lit, comme si sa conversation avec Ersa l’avait épuisé. Le poids du chagrin écrasait son coeur. Depuis quand était-il devenu si faible? Il poussa un son, qui ressemblait à un rire amer. Il semblait complètement démuni face à cette femme! Il constatait, dérouté, que ce point ne faisait que renforcer son désir pour elle. Il se souvint alors que son grand-oncle lui avait déjà expliqué cela, quand il était découragé en voyant son premier adversaire au tournoi d’escrime.

-Plus un but semble impossible à réaliser, plus il est intéressant à atteindre.

 

Nadia et Ersa: Chapitre 13

Voilàà, un chapitre encore centré sur Nadia! Bah, c’est pas grave, on l’aime bien…non? Siiiiii…Bref j’espère que vous passerez un agréable petit moment de lecture! Parce que lire…bah c’est bien^^ Ce chapitre est court, parce qu’à la base il réunissait le chapitre 13 et 14, mais ça faisait un trop gros chapitre, alors comme je suis trèès intelligente je me suis un jour dit: « Tiens! Et si je le coupais en deux? » Ce fut la meilleure décision de ma vie. Bon, ok, j’arrête avec ce blabla inutile.

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Alors que son esprit voguait silencieusement sur les eaux rêveuses, des coups de clochettes, qui lui parurent stridents, ramenèrent Nadia à la réalité. Elle s’éveilla en sursaut et bondit de son lit, les sens en alerte. Le ciel n’était encore éclairé que d’ une faible lueur.

« Un voleur ? Où sont Salm et Ersa ? »

Son cerveau reconstitua rapidement les puzzles des événements récents et elle se souvint de l’endroit où elle se trouvait.

Elle n’était pas chez elle.

Une voix grave et forte résonna dans le couloir :

-Allez, on se dépêche ! Vous n’avez pas de temps à perdre !

Encore ensommeillée malgré son réveil brusque, Nadia remit ses lentilles et ouvrit lentement la porte, pour découvrir des dizaines de garçons qui émergeaient des chambres voisines, tous ébouriffés, en baillant à s’écorcher la mâchoire. Nadia trouva un certain réconfort dans le fait que ces gens n’étaient pas plus habitués qu’elle à se lever aussi tôt.

Personne ne fit attention à elle, tous occupés à se diriger vers la salle de bains ou au réfectoire.

A peine eut-elle refermé la porte que quelqu’un la frappa.

-Alors, as-tu bien dormi ? Demanda Akilui, jovial.

-Oui, mais je ne suis pas aussi matinal qu’il faut l’être. Il ne fait même pas encore jour.

Le visage du Combattant se fit un peu plus sévère.

-La moindre minute passée à s’entraîner est importante. Va te doucher, cela te réveillera, et descends au réfectoire. Tiens, voici ta tenue d’entraînement, ajouta-il en lui tendant une tunique sans manches et un pantalon noir en taille élastiqué, tous deux en tissu léger.

L’eau chaude finit d’éveiller entièrement son corps.

Elle s’habilla et fut satisfaite de voir qu’elle se sentait à l’aise dans ce genre de vêtements.

En se dirigeant vers le réfectoire, elle passa devant la porte ouverte de la salle de douche sur les corps des garçons. Pudique, Nadia eut la politesse de ne pas s’y attarder.

Dans la salle à manger, trois tables prenaient une grande partie de la longueur de la pièce et étaient disposées en parallèle les unes des autres. Akilui lui avait informé qu’il n’y avait seulement que deux en temps normal, mais ils avaient ajouté une spécialement pour les participants de l’examen. Il s’agissait de celle le plus à droite. De nombreuses assiettes présentaient divers mets pour le petit déjeuner.

A son arrivée, les Combattants présents ne lui accordaient pas un seul regard, occupés à discuter entre eux ou à finir leurs assiettes. Elle nota par ailleurs qu’ils ne faisaient pas attention aux chevaliers, comme s’ils n’existaient pas. Par contre, ces derniers, qui étaient assis à la table vers laquelle elle se dirigea, la dévisageaient sans masquer leur intérêt. Certains seulement formaient de petits groupes, la plupart mangeait seul. Elle ne se posa pas de questions. Après avoir pris une assiette, elle s’installa à une extrémité inoccupée de la table, loin d’eux, et se concentra sur son croissant plutôt que l’attention qu’ils lui portaient.

Sans se presser, elle finissait de manger lorsqu’un garçon, de corpulence mince mais musclée, un chevalier au vue de sa tenue d’entraînement, s’approcha d’elle.

-Qui es-tu ? Tu n’es pas un chevalier.

-Bonjour, lança-elle, une pointe de sarcasme dans sa voix.

Elle voulait plaisanter gentiment. Mais, visiblement, la susceptibilité du garçon était trop poussée pour que cette idée l’effleure. En effet, il ne tarda pas à froncer les sourcils dans une grimace renfrognée.

-De quel droit te permets-tu de me parler ainsi ? Je suis le meilleur chevalier ici ! Je parie que tu n’es qu’un paysan pêché par les juges vu qu’il n’y a pas assez de participants. Quand bien même tu as vécu à Cérèn, tu ne vaux rien comparé à nous qui habitons depuis longtemps au château, au service de la famille royale. Tu n’es pas en place de me parler ainsi !

Nadia se sentait lassée. Lassée de voir tout le monde la prendre de haut ainsi, comme si les  »paysans » ne valaient rien d’autre qu’à produire du bétail et payer des taxes. En fait, pour elle, ils étaient bien plus dignes de respect que tous ces nobles dont la prétention les empêchait de s’ouvrir vers d’autres réflexions, ne se reposant que sur les préjugés de la société. Les paysans étaient pauvres, certes, mais les difficultés qu’ils rencontraient à cause de ce fait les poussaient à se battre, à persévérer, à se souder pour les surmonter, à se forger un esprit fort.

Un autre garçon le rejoignit :

-Sabin, c’est bon, laisse-le. Il doit déjà être assez mal à l’aise. Tu vois comme il est petit face à nous, c’est sûrement ennuyeux pour lui.

Nadia se leva brusquement dans un accès d’agacement. Le souffle coupé, elle s’efforça de se calmer. Elle se rappela le conseil de sa mère, un jour où elle subissait les moqueries de d’autres enfants sur son attitude masculine.

« Ne cède pas à la provocation. Tu ne feras que t’abaisser à leur niveau. Prends sur toi et montres-leur que tu vaux mieux qu’eux. »

Elle s’étonna de ne pas devoir se forcer à afficher un sourire.

-Pardonnez mon comportement, ô grands seigneurs. J’avais oublié que c’était grâce à votre humble présence en ce bas monde que le royaume entier est fleurissant, et vit dans la plénitude absolue. J’avais oublié que, grâce à vous, tous les villageois n’ont aucun mal à subvenir à leurs besoins, que personne n’a besoin de travailler dur jusqu’à s’écorcher les mains pour seulement un morceau de pain, que tout le monde peut vivre sans la crainte de mourir de faim le lendemain. C’est parce que vous réussissez à assurer tous les conflits internes que l’on ne risque pas de voir des enfants obligés de commettre des délits pour survivre, dans le seul but d’admirer le lever du soleil du jour suivant. Oui, l’absence de problèmes tels que cela prouve bien votre utilité dans le royaume.

Se remettant lentement de leur stupeur face à une telle effronterie, les deux chevaliers serrèrent les dents et Sabin s’apprêta à répliquer lorsqu’ Akilui intervint :

-Ran, as-tu fini de manger ? Je vois que tu as déjà fait connaissance avec tes nouveaux camarades.

La réaction des intéressés changea du tout au tout et ils saluèrent avec précipitation le Combattant, la paume sur la poitrine.

-Pas vraiment, répondit Nadia, oubliant encore d’exécuter le salut.

-Alors, les garçons, voici Ran. Je l’ai rencontré hier, tandis qu’il arrêtait un voyou. Je vous assure que bien qu’il semble chétif, il est plutôt agile. Ran, je te présente Sabin et Dick. Ils font partie des meilleurs chevaliers et je n’ai pas eu besoin de réfléchir pour les inscrire à l’examen.

« Je sais, ce modeste a bien fait attention à me l’expliquer. » Songea Nadia en lançant un regard bref à Sabin.

-J’espère que cela ne vous dérange pas si je vous demande d’entraîner Ran, le temps qu’il se familiarise…

-Oh non, ça ira, s’empressa de dire Nadia. Je saurai me débrouiller.

Elle afficha un sourire rassurant, malgré le regard haineux qu’elle sentait brûler sur elle.

-Comme tu voudras. J’imagine que tu te souviens des lieux, alors je te laisse. J’espère que vous vous entendrez bien.

-Oui, bien sûr, répondit Dick avec un sourire où Nadia détecta sans mal l’hypocrisie.

Elle s’apprêta à débarrasser son assiette et se détourna d’eux mais l’un d’eux- Sabin pensa-elle, la retint par l’épaule.

-Dis donc, tu es vraiment petit. J’ai l’impression de pouvoir te briser rien qu’en te tenant ainsi.

Il s’approcha de son oreille et son haleine de poisson lui donna un vague haut-le-coeur.

-Et c’est ce que je risque de faire si tu ne cesses pas de nous prendre de haut, sale morveux.

Nadia se retint de faire remarquer qu’il devait avoir à peine un ou deux ans de plus qu’elle, et enfouit également son envie de l’asséner un coup de pied dans l’entrejambe pour le punir de cette familiarité. Elle se contenta de garder le silence et partit. Elle s’était déjà faite assez remarquée et devait éviter d’empirer la situation.

Elle choisit de se rendre à l’extérieur dans un premier temps. Pour cela, il lui fallut passer par la salle d’armes, où brillaient dangereusement de multiples lames, ce qui fascina Nadia.

La lumière du soleil était bien plus claire qu’à son réveil. Quelques chevaliers avaient déjà commencé à s’entraîner. Certains le faisaient à deux, à mains nues ou avec des armes, d’autres seuls. Nadia constata furtivement que ceux du premier cas s’engageaient dans un combat intensif, comme s’ils étaient réellement en danger de mort.

Des mannequins en paille étaient à leur disposition . Nadia trouvait qu’une vingtaine de participants suffisait amplement. Mais si ce n’était pas le cas pour les juges, cela traduisait alors la difficulté des tests qui l’attendaient. Elle bloqua l’ascension de la peur qui menaçait de la submerger, l’enfouit au plus profond de son être pour laisser place à une détermination mêlée à un peu d’excitation.

Elle observa la tenue des autres garçons. Leurs mains étaient protégées par des bandes enroulées autour de leurs doigts et Nadia se dirigea vers les vestiaires pour faire de même. Elle se faufila entre les torses nus des garçons, qui semblaient admirer les fruits de leurs efforts récompensés à travers leurs abdominaux bien dessinés, à la recherche de ce dont elle avait besoin.

Elle trouva le rouleau sur une étagère, au fond. Elle se heurta malencontreusement au ventre dodu d’un géant aux yeux profondément enfoncés dans leurs orbites.

-Excuse-moi…

Il lui bloqua le passage, sans faire mine de s’écarter.

-Hé, petit, tu es perdu ? Ici, c’est un endroit pour les grands, pas pour les enfants, ricana-il, imité par beaucoup d’autres. Et c’est quoi, ces cheveux, tu sors d’un cirque ambulant ?

«Il se croit drôle ? » Nadia pesta intérieurement contre lui. Elle jurait rarement à voix haute. Elle tenta de prendre exemple sur le charme d’Ersa.

« Pitié, faites que notre lien de sang m’ait offert un minimum de ses talents d’adoucissement »

-Non, je me nomme Ran, et je participe également à l’examen des Combattants. J’espère que nous pourrions nous entraider…

Le géant éclata d’un rire tonitruant.

-Tu veux aussi que l’on danse main dans la main? C’est chacun pour soi, il ne s’agit pas d’un lieu de rencontre!

-Mais… alors pourquoi certains s’entraînent ensemble? Demanda-elle en croisant les bras.

Le géant passa un bras autour de ses épaules, sans prendre la peine d’alléger son poids sur elle, et l’amena dehors, à l’entrée:

-Regarde bien ce duo là.

Les chevaliers désignés se faisaient face, le premier avec une épée et le deuxième avec une lance. Ils s’échangeaient des coups férocement. Un moment, celui à la lance en asséna un à son adversaire, la lame entaillant son bras. Ce dernier grogna mais l’autre ne lui laissa pas de répit. Avec une grimace triomphante, il enchaîna avec un autre coup, cette fois-ci à l’épaule. Rien dans son attitude n’indiquait qu’il négligeait sa force. Horrifiée, Nadia constata même qu’il prenait plaisir à infliger des blessures.

Par réflexe, Nadia voulut s’élancer vers eux, mais le géant l’arrêta.

-Hé, que veux-tu faire?

-Il faut les arrêter!

-Visiblement, tu n’as rien compris. Ils s’entraînent ensemble non pas pour s’entraider et progresser ensemble, mais pour diminuer les capacités de l’autre, pour empêcher que sa démonstration devant les juges se révèle meilleure que la sienne. Et, par ailleurs, il s’améliore. Il fait d’une pierre deux coups. Mais comme tu peux le voir, ajouta-il en montrant le chevalier blessé, accepter un entraînement à deux comporte des risques. Mais on ne peut pas le plaindre, c’est de sa faute, hein?

-C’est…fourbe.

-Que veux-tu, il n’y a pas de place pour les états d’âmes. Nous avons un objectif et tous les moyens sont bons pour l’atteindre. Et si je peux te donner un conseil, c’est de te retirer d’ici. Tout de suite. J’ai pitié pour toi rien que de voir combien tu es menu, mon instinct me dit que tu ne vivras pas longtemps.

Nadia lui adressa un sourire entièrement froid, dépourvu de tout semblant de sympathie. Tant pis si elle s’attirait les foudres de ces hommes, elle refusait de s’abaisser devant eux une fois de plus en se forçant d’être aimable et docile. Les chevaliers combattaient pour le royaume mais cela ne faisait que partie de leur devoir. Leur gloire avait alimenté leur vanité pour les transformer en bêtes avide de pouvoir et de succès, en délaissant les sentiments qui étaient vraiment importants. Son être tremblait de rage mais elle parvint à maîtriser sa voix lorsqu’elle lui répondit:

-Je n’ai aucunement besoin de ta prévenance inutile.

Elle savoura le goût de la satisfaction et celui du regret n’était pas assez fort pour gâcher sa délectation.

Pris au dépourvu, comme s’il s’était pris une gifle, le géant afficha un air méprisant une fraction de seconde avant de hausser les épaules:

-Comme tu veux. Si ça te plait de jouer les grands, vas-y. Si tu meurs, rappelles-toi que le grand Girac t’avait prévenu. Et qui sait si ce ne sera pas moi qui aurait l’occasion de mettre fin à tes jours.

Indifférente à cette remarque, Nadia ne s’attarda pas, fit un bref signe de tête avant de s’en aller, sans prendre d’arme. Elle préférait tout d’abord s’exercer à mains nues sur une mannequin en paille. Au moins, lui ne risquerait pas de la blesser volontairement.

Elle se rendit compte qu’elle avait oublié de se protéger les mains seulement après avoir attrapé des ampoules.

Nadia et Ersa: Chapitre 12

Nouveau chapitre et cette fois-ci on se concentre sur Nadia!

Bonne lecture!

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-Whaa…

Nadia n’avait pu réprimer un murmure émerveillé en découvrant l’imposant château qui s’élevait à ses pieds. Il était aussi large que haut. De multiples tours d’une hauteur vertigineuse le composaient,- l’une d’entre elles, au centre était plus grande que les autres et elle en déduisit qu’il s’agissait des appartements de la famille royale- terminées par une pointe d’où, pour la plupart, flottait au rythme du vent un drapeau rouge arborant le symbole d’Onyx : une pétale de fleur noire transpercée à une extrémité par un fin serpent doré s’enroulant sur tout le long de la pétale, la gueule ouverte. Cette gigantesque bâtisse était construite en pierre taillée et seule la marque en forme de rectangle qui se détachait de la matière indiquait la présence d’un pont levis. Autrement, de loin, le château paraissait dépourvue d’entrée. D’innombrables fenêtres, où certaines étaient surmontées d’un balcon, brillaient au contact des rayons du soleil tels des joyaux. De chaque côté du palais, un couloir le reliait à un autre bâtiment plus petit et moins somptueux.

La végétation était courte, laissant déployer une vaste étendue verte. La forêt était située derrière.

De nombreuses personnes entraient et sortaient du château, tous richement habillés. Evidemment. Elle vit quelques soldats d’une droiture inflexible, en légère armure et tenant une lance.

Elle aperçut brièvement du coin de l’oeil l’amusement d’Akilui face à son ébahissement.

Elle ne croyait toujours pas à la chance qui l’avait mené à croiser la route de ce Combattant. Elle n’aurait jamais pu oser songer qu’accepter le travail de Fiden lui permettrait non seulement de se déguiser- elle lui en voulait néanmoins de lui avoir donné une teinture de cheveux aussi voyante que le rouge- mais également un accès direct à son but ! Sans compter le somptueux repas- une jambe de poulet avec de la semoule et de la sauce tomate- qu’il lui avait offert sans hésiter lorsqu’elle l’avait interrompu dans ses explications en disant qu’elle ne pourrait pas tout comprendre le ventre vide. Mais elle était persuadée qu’elle avait saisi l’essentiel : cette personne habitait au château et lui permettait d’y aller. Les détails lui importaient bien peu. Une autre chose dont elle était sure : Akilui la prenait pour un garçon. Elle se doutait que cela lui faciliterait son infiltration et la préservation de son identité. Elle remercia le monde entier de lui avoir permis d’avoir un physique si banal, presque sans forme.

Dans un restaurant éclairé par mille et une chandelles, autour de la table recouverte d’une grande nappe blanche, elle accumulait les informations petit à petit : Akilui lui proposait de participer à un examen, afin de tenter de devenir un Combattant. Tandis qu’il était désespéré par le nombre de candidats potentiels, elle avait surgi sans crier gare, tel un  »miracle accordé par le Seigneur lui-même ». Perplexe d’être définie ainsi, Nadia avait cependant préféré dire le moins sur elle. Voilà comment elle s’était présentée : elle répondait au nom de Ran (c’était le premier prénom qu’il lui était venu), avait 17 ans, habitait dans ce village depuis sa naissance, était orphelin et faisait alors tous les boulots proposés pour subvenir à ses besoins. Elle préférait ne pas approfondir, se sentant gênée de devoir mentir. Mais visiblement, la fierté aveuglait Akilui pour l’empêcher de s’attarder sur des points sans rapport avec l’examen.

Il avait été surpris que son bagage ne tenait que dans un sac à dos délabré mais se ravisa de tout commentaire.

Le trajet jusqu’au château ne fut pas bien long : ils l’avaient effectué à cheval, qu’Akilui avait accroché à la jambe d’un lampadaire à huile. Nadia voulut savoir s’il n’était pas inquiet à l’idée que son animal puisse être volé, mais la peur d’éveiller des soupçons la contraignit à ravaler sa question. Sinon, elle l’aurait déjà interrogé sur sa sœur.

Après lui avoir expliqué les règles générales et l’organisation de l’examen, Akilui l’avait interrogé sur l’origine de ses aptitudes.

-Euh, mon frère m’entraînait… dans l’espoir que… je puisse aider le royaume s’il était en danger, avait-elle répondu maladroitement. Il était trop ambitieux.

-Ne te sens pas gêné, c’est vraiment un magnifique objectif ! Je suis certain qu’il est satisfait de toi là où il est. J’espère sincèrement que tu pourras réussir l’examen.

Nadia était mal à l’aise de recevoir une telle attention pour un mensonge improvisé. Elle avait changé de sujet pour ne pas s’attarder sur celui-ci.

-Combien peuvent devenir Combattant ?

-Il n’y a pas de place limitée. Nous choisissons en fonction de plusieurs critères, que je ne peux pas te révéler.

-Mais alors, comment savons-nous si nous pouvons réussir ?

-Tu l’ignores, c’est tout. Je pense que c’est dans cet état d’esprit que réside la plus grande part de difficulté du test. Tout ce que tu dois faire, c’est donner le meilleur de toi-même, pour ne rien regretter, tout en espérant que cela soit suffisant pour être accepté. Je crois que c’est pour encourager les participants à dépasser leurs propres limites.

-C’est assez stressant.

-Je le confirme.

Au fond, Nadia était excitée par cet examen. Il s’agissait d’une question de force et elle avait confiance en elle dans ce domaine. Cependant, cela lui importait peu de devenir Combattant, bien qu’elle doit avouer que ce titre lui paraissait tentant. Ce qu’elle redoutait, c’était que l’échec l’empêche de rester au palais, sans qu’elle n’ait le temps de trouver une solution pour Ersa. Peu à peu, l’anxiété, ce sentiment qui la révulsait, l’avait étreinte. Elle s’était rendue compte de l’importance de sa réussite, mais face à des hommes, de vrais hommes, entraînés depuis longtemps, sachant manier divers armes avec une agilité assurée, elle était beaucoup plus défavorisée. Elle s’était sentie dans la peau d’un lapin défiant des lions sur leur propre territoire. A présent, elle prenait conscience de l’épreuve auquel elle était confrontée… Elle avait fait part de ses craintes à Akilui. Ce dernier s’était gratté machinalement la tête.

-C’est vrai, tu pars avec un handicap. Mais ne t’en fais pas trop, sinon ça t’empêchera de te concentrer et te freinera dans ta progression. Il reste un mois et demi avant le grand jour, tu as un peu de temps pour t’entraîner et développer tes aptitudes. Les chevaliers garderont une longueur d’avance sur toi, certes, mais il n’y a pas que la force qui compte. Loin de là. Et cela pourra peut-être te permettre de réussir. Et…

Il s’était arrêté un moment, comme s’il choisissait soigneusement ses paroles, avant de poursuivre plus calmement :

-J’ignore pourquoi, mais j’ai l’impression que tu dégages quelque chose de…spécial. Ce n’est pas le mot idéal, mais c’est l’idée qui se rapproche le plus. Quand je t’ai vu arrêter ce garçon, tes mouvements m’ont donné un sentiment vaguement familier. Enfin, l’essentiel est que tu saches que tu n’es pas si handicapé que tu le penses, crois-moi.

Ces paroles, bien qu’étranges, avaient réussi à lui remonter le moral. Elle ne devait pas partir vaincue au début, ou ses dernières chances s’évaporeraient. Elle s’était jurée en son for intérieur que, durant ce mois et demi, elle s’entraînerait jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus mettre un pied devant elle. Elle pouvait réussir, et elle réussirait.

A présent, elle avançait dans le grand couloir d’entrée du château tout en tournant la tête pour admirer les tableaux accrochés aux murs, avec près d’eux des lampes à huiles. Ils représentaient tous des personnages à la mine sévère. Un tapis noir décoré par des motifs dorés de chaque côté se déroulait sous ses pieds- elle remercia intérieurement Akilui de lui avoir permis de changer de chaussures ; bien qu’elle en veuille à la famille royale, elle s’en aurait voulu de salir un lieu aussi somptueux- et elle n’en voyait pas le bout. Tous les dix pas environ s’élevait un vase où écloraient des fleurs aux pétales éclatantes de santé, diffusant une senteur exquise.

Prise par sa fascination face à tant de luxe, elle ne vit pas Akilui tourner dans un nouveau passage et ce dernier dut l’interpeller deux fois, la rappelant involontairement qu’à présent, elle répondrait au nom de Ran et non de Nadia.

Dans son empressement, elle faillit bousculer une dame. Malgré son âge avancé, elle portait une lourde robe à froufrous qui mettait en avant les formes généreuses de son corps. L’éventail qu’elle tenait dissimulait le bas de son visage mais Nadia devina les rides qu’elle devait avoir autour de sa bouche, à la vue de celles qui lui pliaient le front. Sous l’effet de l’habitude, elle ne fit pas vraiment attention au regard hautain qu’elle lui envoyait et murmura un mot d’excuse avant de rejoindre Akilui.

-Où va-t-on ?

-Je vais te présenter à un autre organisateur de l’examen. Il est à ce poste depuis très longtemps, donc s’il t’accepte, il n’y aura pas de problèmes pour ton inscription.

-Et le Roi ? Pourquoi n’allons-nous pas le voir en premier ?

-Je ne préfère pas, répondit-il avec un rire bref. En ce moment, il est facilement irritable et a d’autres préoccupations en tête, comme le mariage de Sa Majesté le prince.

Nadia se figea un instant avant de reprendre sa marche, mais Akilui avait remarqué ce temps d’arrêt.

-Quelque chose ne va pas ?

-Ah… non, c’est bon. J’avais cru oublier quelque chose. Alors… le prince a trouvé une fiancée.

Sa phrase sonnait étrangement, même à ses oreilles. Elle ne savait pas s’il s’agissait d’une constatation ou d’une question. Akilui la prit apparemment pour cette dernière.

-Oui. Elle vient du village de Kaba. Une villageoise ! J’avoue que je ne comprends pas pourquoi Sa Majesté le prince est allé jusque là pour trouver une épouse. Ce ne sont pas les dames qui manquent ici.

« Au contraire, je le comprends parfaitement, si toutes les femmes ici étaient comme celle de tout à l’heure » Songea-elle, amusée.

-Je ne l’ai jamais vu, poursuivit le jeune Combattant, mais il semblerait qu’elle soit vraiment ravissante.

-Comment se fait-il que vous ne l’ayez pas encore vu ? S’étonna Nadia.

-As-tu remarqué les deux grands bâtiments reliés au château ? On les appelle les  »Ailes d’Onyx ». Celui situé à gauche correspond aux appartements des chevaliers et des soldats, et celui de droite, où l’on se dirige actuellement, à celle des Combattants. C’est également là que se tient l’organisation de l’examen. En clair, ces derniers temps, je passe presque toutes mes journées là-bas, et je n’ai eu que de rares occasions pour rencontrer la fiancée de Sa Majesté le prince dans le palais. Au passage, chacun de ses bâtiments possède un terrain dédié à leurs entraînements quotidiens. Mais pour le test, les candidats sont accueillis dans l’Aile droite, soit dans les appartements des Combattants.

Il continua en disant que l’idée que les jeunes étaient intimidés par eux l’amusait, mais Nadia ne l’écoutait plus. La situation lui paraissait cruelle, douloureuse : elle était à proximité de sa sœur, elle marchait peut-être sur ses pas en ce moment même, mais la séparation des rangs dans ce château l’empêchait de rencontrer sa sœur. Ersa était à la portée de sa main, se trouvait coincée entre les mêmes murs qu’elle, mais elle ne pouvait avancer vers sa sœur. Elle aurait juste souhaité la trouver et la rassurer, lui jurant qu’il lui fallait patienter un petit peu, l’armer de courage et d’espoir ! Cette perspective de ne pas pouvoir soutenir sa jumelle alors qu’elle étaient si proches lui procurait un horrible goût amer dans la bouche.

Elle dut rassembler toute la volonté du monde dans ses jambes pour ne pas faire demi-tour et courir à la recherche d’Ersa.

« Ne brusque pas le cours des événements » Se répéta-elle inlassablement.

Ce fut en fixant ses pieds qu’elle remarqua qu’ils s’étaient engagés dans un couloir où le sol était en bois avec quelques taches brunâtres. Elle sut d’instinct qu’ils se trouvaient dans le bâtiment des Combattants. Il était plus sombre que le château. Une vague odeur de terre humide assaillit les narines de la jeune fille. Il régnait une atmosphère plus tendue, comme grave. Les portes qu’ils rencontraient en chemin étaient tous en fer, ce qui lui procura une désagréable sensation dé réclusion.

Ils s’arrêtèrent finalement à une porte sur leur gauche, qui semblait un peu plus grande que les autres. Nadia constata que le fer avait rouillé à plusieurs endroits, indiquant qu’elle était ancienne.

Akilui s’apprêta à frapper, mais la porte s’ouvrit d’elle-même, l’encadrement couverte d’un métal plus luisant, où elle vit des éclats rouges qu’envoyait sa teinture. Lorsque Nadia réalisa qu’il s’agissait en fait d’une armure, elle vit son compagnon baisser la tête hâtivement, sûrement sous le coup de la surprise, une paume sur la poitrine, avant de la relever.

-Bonjour, mon capitaine.

« Capitaine ? »

Curieuse, oubliant d’imiter Akilui, Nadia leva les yeux vers ce nouveau personnage.

Il devait faire trois bonnes têtes de plus qu’elle. En croisant son regard sombre et perçant, Nadia sentit tout son corps frémir dans un seul et même tremblement, avant de rester crispé. Son visage taillé à la hache semblait très mature. Il la fixait d’un air indéchiffrable, ce qui ne fit qu’accentuer le malaise chez la jeune fille. En effet, sous ce masque impassible, il se dégageait une aura puissante, autoritaire, presque sauvage. Elle devinait sans peine combien il devait être fort…

Il lui fallu du temps pour s’apercevoir qu’Akilui la secouait par l’épaule.

-Ran, salue le capitaine, aussi !

Reprenant ses esprits, comme si elle venait d’entrer en transe, elle s’exécuta négligemment, toujours absorbée par cet homme qui, au premier regard, avait réussi à… l’intimider.

Le capitaine les dépassa, mais murmura lorsqu’il la croisa :

-Ton salut est du mauvais côté.

Nadia frissonna de nouveau et avala avec grand peine sa salive, comme si elle se déshydratait. Jusque là, elle n’avait jamais entendu un timbre de voix si profond, comme si les mots qu’il prononçait plongeaient tout son ouïe dans un gouffre.

Elle n’eut pas le temps, ou plutôt pas le courage de répondre. De toute façon, il avait déjà disparu, emportant avec lui la tension régnant dans l’atmosphère.

-La prochaine fois, n’oublie pas : la paume droite à gauche de la poitrine. En d’autres mots, sur le coeur. C’est compris, Ran ?

-Oui, excusez-moi.

Nadia fit la connaissance de Malt, l’organisateur dont lui avait parlé Akilui. Celui-ci la présenta à son compagnon et lui exposa sa demande. Malt ne vit aucun inconvénient à accepter Nadia. Soulagé, Akilui changea de sujet en demandant la raison de la présence du capitaine tout à l’heure.

-Il voulait vérifier le déroulement des préparations, notamment le nombre de chevaliers potentiels. Il a déjà beaucoup de travail de son côté, mais prend tout de même la peine de voir si tout se passe bien ici !

-Il est rigoureux, très rigoureux, c’est tout, dit Akilui en souriant. A-t-il fait une remarque spéciale ?

-Rien de particulier, répondit Malt en s’affalant sur le dossier de sa chaise. Même lorsque je lui ai annoncé le nombre pitoyable de participants, il n’a pas bronché et s’est seulement contenté de hocher la tête. Je crois que j’aurais préféré qu’il râle un peu, au moins, je me serais senti moins mal à l’aise. C’est frustrant parfois de se dire s’il garde toute sa colère pour lui ou si cela ne lui fait vraiment rien.

-Je te comprends. Il est très difficile de saisir sa pensée. Je plains les participants de cette année, le test sera sans doute plus difficile que les précédents, avec lui, comme Juge principal…

-Et dire qu’il est le capitaine des Combattants depuis deux ans seulement ! Enfin, même avant son affectation à ce poste, il était connu pour son caractère intransigeant et taciturne. Et toi, petit, que penses-tu de lui ? Quelle impression t’a-t-il donné ?

Nadia avait plusieurs idées de réponses, mais aucune ne décrivait parfaitement le trouble confus qu’elle éprouvait même en ce moment. Elle choisit de rester simple :

-Il est… effrayant.

Akilui et Malt éclatèrent d’un même rire et elle craignit avoir dit quelque chose de déplacé. Mais Akilui lui donna une petite frappe amicale, geste qui la rassura, avant de lancer :

-C’est tout à fait cela ! Je me rends compte que je t’ai sûrement inquiété avec ce que je viens de dire, alors je rectifie : le capitaine est assez sévère, mais il est juste. Si tu montres que tu es capable de te dévouer à la famille royale corps et âme, tu n’auras pas à t’en faire !

***

Après lui avoir montré les endroits de l’Aile droite où elle pouvait accéder, tel que la salle à manger, Akilui lui présenta une chambre entièrement libre. Elle n’avait donc pas à la partager avec un chevalier, contrairement aux autres.

La pièce était bâtie en bois sec et ne possédait que le strict minimum : un lit d’une place recouverte d’une couverture sombre, un meuble à un tiroir sur lequel reposait une bougie éteinte et une armoire assez grande pour ranger quelques habits. La lumière du jour s’engouffrait timidement par une ouverture étroite en guise de fenêtre. Akilui avait précisé qu’elle était chanceuse car certains n’avaient pas le privilège de posséder la moindre brèche dans leurs chambres. Sans compter que la sienne était reliée à une petite salle de douche personnelle, ce qui lui facilitait grandement la situation.

D’après le jeune Combattant, les bâtiments des soldats n’étaient pas aussi luxueux que le château pour la simple et bonne raison que cela ne servirait à rien. Les soldats devaient s’habituer à vivre dans un confort modeste pour éviter de prendre goût à la vie aisée. Cela les rendrait inutile s’ils devaient partir, en mission par exemple, et supporter des conditions misérables. Autrement dit, les bâtiments des Ailes participaient en quelque sorte à l’exercice de leur force mental.

Il lui avait dit d’attendre le lendemain pour commencer l’entraînement. Le soir tombait et il valait mieux pour elle de se reposer pour récupérer après cette longue journée.

Effectivement, elle avait l’impression que sa rencontre avec lui remontait à trois jours de cela. Elle s’effondra sur le lit, lourdement épuisée. Le matelas était un peu dur, mais assez confortable.

Et dire que son arrivée à Cérèn ne datait que de la veille ! Les événements s’étaient tellement précipités qu’elle se doutait si elle devait s’en réjouir… Évidemment, quelle question ! Elle n’avait pas de temps à gâcher. L’absence de sa mère et de Salm à ses côtés était une épreuve éprouvante à supporter pour elle. Jamais elle ne s’était autant éloignée de sa famille.

Depuis qu’elle était entrée dans ce château, elle avait l’impression d’avoir posé un pied dans un nouveau monde : plus scintillant, plus féerique. Elle ne se sentait pas à sa place et espéra que les exercices de combat lui permettraient de retrouver la plénitude qui l’habitait il y avait quelques jours encore.

Ayant la sensation d’avoir passé du temps dans un terrier en compagnie d’un putois, elle se leva non sans effort pour se précipiter sous la douche. Elle se souvint alors qu’elle avait une teinture et se pressa vers le petit miroir ovale accroché au-dessus du lavabo. Elle dut se dresser sur la pointe des pieds pour apercevoir son reflet, maudissant sa petite taille. Son apparence la frappa une deuxième fois. Finalement, sa teinture tenait bon comme lui avait assuré le vendeur. Elle avait également oublié d’enlever ses lentilles marron. Elle n’était pas étonnée qu’Akilui l’eut prit pour un garçon. Sa coupe courte, qui s’arrêtait à son cou, laissait échapper des mèches devant ses yeux, à travers lesquelles pointait un regard qui lui était vaguement familier. Son visage était banal pour une fille, mais était dessiné par des traits plutôt délicats. Elle était un garçon avec un visage efféminé. Son corps, quant à lui, n’était pas encore assez développé pour laisser percevoir des formes qui ne puissent pas être dissimulées sous des vêtements adaptés.

Après sa toilette qui lui procura un bien-être apaisant, elle s’écroula de nouveau en travers du lit et ferma les yeux.

L’ombre du capitaine jaillit brusquement à travers le rideau de ses paupières. La fatigue l’empêcha de le chasser de son esprit. Elle se trouvait dans un état proche de rêverie lorsqu’elle se remémora inconsciemment ce face à face. Avant de sombrer dans un sommeil bien mérité, il lui sembla que les yeux noirs du capitaine, comme celles d’une panthère solitaire, l’avait observée avec une lueur d’intérêt imperceptible.

Nadia et Ersa: Chapitre 11

Salut à tous! Voici mon premier article après de trèèèès longs mois sans nouvelle, et pourtant, je vous rassure, je suis encore vivante. Je ne suis pas très active à cause de l’avalanche des devoirs que je subis…bon et aussi le manque de motivation, évidemment.

Bref, vraiment désolée pour tous ceux et celles qui ont du attendre patiemment la suite de cette histoire, je vous offre 4 chapitres à la suite, que j’avais écrit il y a un moment…mais j’avais oublié de les publier. Je suis vraiment atteinte.  J’ai pas mal d’idées pour cette histoire, je ne la délaisserai pas PAROLE D’HONNEUR mais je vous préviens que les chapitres mettront surement du temps à sortir, le temps que je puisse à écrire un chapitre qui me convient bien! En plus, j’ai l’intention de dessiner les personnages et tout, mais il faudra que je m’améliore assez en dessin xD

Bref, assez de bla bla, bonne lecture!

************************************************************

Environ une semaine en arrière

Dans les vestiaires liées directement à la salle d’entraînement principale par une porte en bois taillé, Felic se préparait tout en laissant son esprit vagabonder.

Tandis qu’il enroulait un fin tissu autour de ses doigts, il repensa à la veille. Sur le trajet du retour, ils avaient fait un bout du chemin- la fille et le jeune Ayam sur le cheval de Teor, le prince sur celui de Felic et les deux Combattants avaient préféré être à pied- lorsque le capitaine avait demandé :

-Votre Majesté, puis-je vous demander par quel moyen êtes-vous venus à Kaba ?

Le prince, qui n’avait pas quitté des yeux la jeune fille, avait haussé  les sourcils puis s’était frappé le front :

-Ah, les chevaux, je les ai oubliés !

Felic en avait profité pour taquiner gentiment Ayam discrètement :

-Eh bien, petit, tu perds déjà la mémoire, toi aussi ?

-Je suis navré, avait-il rougi, j’étais complètement obnubilé par le fait que mon prince ait trouvé une fiancée…

Le Combattant avait dardé ses yeux bruns sur cette dernière, tandis que Teor avait proposé de faire lui-même demi-tour, dans la direction indiquée par le prince afin de ramener les chevaux.

La femme n’avait pipé mot sur le chemin du retour. Elle avait gardé les yeux fixés droit devant elle, avec une lueur d’obstination un peu trop soutenue, comme si elle avait peur de retourner en arrière. Felic devait avouer qu’elle ne le laissait pas indifférente-il fallait être aussi insensible que Teor pour ne pas être ne serait-ce qu’un peu ébranlé par elle. Il n’avait pas été subjuguée au point de tomber amoureux, bien heureusement, et son charme ne se concentrait pas uniquement dans sa beauté, sinon cela aurait été vite lassant : elle dégageait une aura à la fois posée et puissante, lui donnant en quelque sorte une image majestueuse. Il ne percevait pas néanmoins la moindre trace d’arrogance en elle. De plus , il savait que derrière ce visage angélique se cachait une force de caractère bien marquée- ou bien il s’agissait tout simplement d’une stupidité démesurée. Refuser les avances du prince si franchement… C’était un spectacle si surprenant, mais aussi amusant.

Ce courage avait sûrement été transmise par sa mère. Felic était encore médusé d’avoir vu une femme si frêle oser interrompre le prince.

Les villageois regorgeaient de nombreuses surprises. Ils n’étaient pas à sous-estimer. Cela lui rappelait d’anciens souvenirs.

Le jeune Combattant s’était obligé à détourner son regard de cette dénommée Ersa. Pour rien au monde il ne voudrait s’attirer les foudres de Sa Majesté !

Felic enfila la paire de bottes au textile assez léger pour faciliter les mouvements. A ce moment-là, la capitaine entra dans la pièce, vêtue d’une chemise grise sans manches, indiquant qu’il allait également s’entraîner. Felic réprima un frisson : si ce monstre au combat s’entraînait encore, quel niveau atteindrait-il ?

Celui-ci lui fit un bref hochement de tête en le voyant.

-Le prince est-il en train de se faire sermonner par son père ? Demanda Felic, une pointe de sarcasme dans sa voix. Vu à quel point Sa Majesté était énervé hier, lorsqu’il a su qu’il avait amené une paysanne au château, je pense qu’on va l’entendre hurler jusqu’ici.

Le capitaine se contenta de regarder le ciel bleu azur par la petite fenêtre à barreaux. Felic profita de leur tête à tête pour l’interroger sur un point qui le tourmentait depuis la veille, sur un ton de confidence :

-Serait-il possible que tu connaisses la famille d’Ersa ?

Son air restait indéchiffrable mais Felic ne se laissa pas duper. Il savait que son ami arrivait mieux que quiconque à maîtriser ses sentiments, les dompter assez pour sembler indifférent à tout. Pourtant, Felic pouvait jurer que Teor avait tressailli lorsqu’il avait aperçu la mère d’Ersa. C’était une réaction quasi imperceptible, mais Felic avait un œil entraîné. Il était capable de détecter le moindre mouvement inhabituel dans un large champ de vision. De plus, un sursaut de la part du capitaine, aussi indiscernable puisse-il être, était comme une explosion d’émotions.

Il insista :

-Je parie que cette dame ne t’est pas étrangère. Et qui est ce Bram ?

Teor lissa un pli de sa tenue.

-Ne t’en occupe pas, ce ne sont pas tes affaires.

-D’accord, calme-toi, dit-il en levant les mains en signe d’apaisement. Comprends un peu ma perplexité, c’est surprenant que le grand capitaine des Combattants, l’homme le plus fort du royaume ait des liens avec une pauvre famille vivant en dehors du village. Mais j’y pense, cela signifie que tu connais la demoiselle Ersa ?

-Je ne veux pas en entendre parler.

-Allez, capitaine, sois gentil. Je suis tout de même ton ami, non ? Puis en réduisant le son de sa voix en un murmure presque menaçant, il ajouta : si tu refuses de me le dire, tant pis. Mais je me demande ce que Sa Majesté pourra penser de cela. J’imagine qu’il n’est pas au courant de ce lien mystérieux que tu partages avec ces paysans. J’aimerais bien voir sa réaction s’il apprend que la personne qui lui est la plus fidèle lui cache un secret qui pourrait être assez perturbant…

Le capitaine ne sembla pas le moins du monde troublé par cet avertissement. Sa voix resta monocorde :

-Fais comme tu le sens.

La tension dans la salle- que Felic semblait être le seul à sentir- s’écroula lorsque celui-ci éclata de rire, retrouvant son air détendu habituel.

-C’est bon, je voulais juste te faire lâcher le morceau ! Ne t’inquiète pas, je ne dirai rien. Bon, au lieu de rester là à discuter, que dirais-tu de s’entraîner ensemble ?

***

-Es-tu sur de vouloir venir aussi ?

-Oui.

Bien qu’à l’évidence, Ayam s’efforçait de paraître déterminé, Jyle percevait sa crainte à l’idée de se confronter à Sa Majesté. Son anxiété se traduisait par la lueur apeurée dans ses yeux fixés au sol et sa main crispée sur son pantalon.

Ils se trouvaient devant la porte gigantesque en marbre gris où étaient taillés en trompe l’œil de majestueux personnages et des formes stylisées mais fluides, amenant à la salle du trône.

Ignorant les deux gardes postés des deux côtés, vêtus d’une armure et tenant une longue lance à la pointe soigneusement aiguisée, Jyle tenta de le convaincre de retourner dans sa chambre pour éviter la confrontation avec la terrible fureur de son père. Il ne s’inquiétait nullement pour lui- il avait presque l’habitude de voir Syrex dans tous ses états, mais le jeune Ayam risquait peut-être de perdre conscience face à tant de violence… Le serviteur se força à lever son regard vers le prince d’un air résolu :

-Il faut que je vienne avec vous. Je vous ai aidé dans votre escapade, il est donc de mon devoir de prendre mes responsabilités.

« Ce petit deviendra un grand homme plus tard » songea Jyle avec un sentiment d’amusement mêlée à un brin de fierté.

-Comme tu le désireras. Ce ne sera donc pas ma faute s’ils décident de t’envoyer à l’échafaud.

Ayam frissonna jusqu’aux orteils avant de se contracter entièrement sur lui-même. Mais il n’avait pas tourné les talons. Jyle réprima tant bien que mal son envie de s’esclaffer.

Il fit signe aux gardes de pousser les battants et n’attendit pas que l’on annonce son arrivée aux Majestés pour entrer d’un pas léger, Ayam à sa suite. De toute façon, la colère devait tellement l’aveugler que le Roi n’allait pas s’occuper à lui tenir rigueur pour un simple oubli de coutume royal.

La salle du trône était très vaste et baignait dans le flot de lumière inépuisable du soleil, qui entrait à travers les trois larges fenêtres, se dressant jusqu’au plafond, côtes à côtes sur le mur de gauche, et dont les vitres étaient si propres qu’elles semblaient inexistantes. Des soldats armés étaient postés entre chaque espace qu’elle laissaient entre elle, et quatre autres se situaient à droite. Les murs étaient recouverts d’une peinture dont la couleur dorée jetait des reflets éclatants sur le sol en mosaïques où l’on pouvait contempler diverses formes géométriques complexes. Des chandeliers en or étaient dressés aux quatre coins de la pièce, attendant le soir pour être allumés. A droite, sur toute la largeur du mur et environ un mètre de longueur s’étendait un immense tableau, dont le cadre était en bois taillé, représentant à l’aide de couleurs majoritairement chaudes toutes sortes de personnages dont le point commun était la richesse visibles à leurs tenues extravagantes. Ce chef d’œuvre, où on remarquait que les détails avaient été réalisés de façon extrêmement minutieuse, renvoyait une atmosphère joviale, où le bonheur semblait profiter à tous.

En avançant vers le trône, on pouvait découvrir les bustes à l’effigie du roi et de la reine consciencieusement sculptés sur un support juste devant leurs modèles vivants respectifs, au pied des marches qui menaient à Ses Majestés. Les trônes de ces derniers ne présentaient pas de différence hormis le diamant bleu foncé qui ornait le sommet de celui du roi et celui rouge sombre de la reine. Ces joyaux reposaient sur l’union de deux boucles écaillées. Les trônes étaient construits en métal gris acier proche de l’étain. Au bout des accoudoirs se formaient des spirales qui descendaient jusqu’au sol. Les dossiers et les sièges étaient en cuir noir pour favoriser le confort.

Toute la somptuosité de la salle semblait déplacée face à la mine austère du roi. La reine, fidèle à elle-même, gardait un visage tranquille. Dans ces moments-là, Jyle se demandait si toute la colère que devait éprouver sa mère n’affluait pas en son mari, ce qui pourrait expliquer leurs attitudes contradictoires.

Jusqu’à ce qu’il arriva devant eux, seuls ses pas et ceux d’Ayam brisaient le silence chargé de mauvais présages. Il s’attendait presque à ce que le beau temps fut remplacé par un air lourd d’un orage imminent. Au fond de lui, il avait espéré que la nuit puisse apaiser le tempérament colérique de Syrex. Plus il s’approchait de lui, plus il regrettait d’avoir reporté ses explications à aujourd’hui. Il songea à Ersa qui était dans ses nouveaux appartements, ce qui l’aida à s’armer de courage et calmer sa nervosité.

« Tu te bats pour ton bonheur…non, pour notre bonheur ! » Se répéta-il.

Il s’arrêta juste au pied de la première marche. Placé là, tout le monde avait l’impression d’être un misérable cafard face aux géants.

Il se tourna d’abord vers la reine.

-Bonjour, mère.

Elle lui répondit d’un hochement de tête avec un bref sourire.

-Bonjour, père.

Bien qu’il soit habitué, il ne put s’empêcher de sursauter lorsque l’intéressé explosa en se levant :

-Tu es l’enfant le plus irresponsable, le plus inconscient, le plus stupide qui soit né dans ce monde !

Jyle pouvait entendre les dents du pauvre Ayam claquer devant cette voix tonitruante tel l’orage qui éclate. Il avait presque de la peine pour lui.

-Père, avant tout, permettez-moi de vous exp…

-Tu n’as rien à ajouter, ton comportement est injustifiable ! Tu t’aventures loin du château sans penser aux conséquences…

-Ce n’était pas si loin et je suis grand…

-Silence ! Mon angoisse m’a poussé à déranger Teor pour partir à ta recherche et veiller à ce que ta bêtise ne t’apporte aucun malheur. Et lorsque tu rentres enfin, que m’apprend-on ? Tu ramènes une nouvelle personne sans ma permission, une paysanne de surcroît!

-Père, je peux tout ex…

-Et comme si cela ne suffisait pas, tu promets sans mon consentement de faire disposer les meilleurs médecins à une dame qui m’est inconnue !

-Père, c’est que…

-Puis-je savoir ce qui t’es passé par la tête ? Quelle est la prochaine étape ? Comptes-tu offrir le château au village de Kaba et aller vivre dans la forêt ?

Un silence pesant suivit ses paroles, comme après des coups de tonnerre assourdissants. Syrex observait son fils de ses yeux perçants et celui-ci comprit qu’il attendait une réponse. Celle qui sortit de sa bouche ne semblait pas être ce que le souverain attendait :

-C’est une bonne idée.

Avec une mine harassée, son père ferma les paupières un instant et se laissa s’effondrer sur le siège avant de passer une main sur le visage. Jyle profita de son épuisement pour prendre la parole :

-Père, contrairement à ce que vous pouvez croire, je n’ai pas agi de façon inconsciente.

« Enfin pas totalement. »

-Un jour, vous m’aviez demandé la raison pour laquelle je n’avais toujours pas de compagne. Vous en souvenez-vous ? La raison est simplement qu’aucune des dames de la cour, ni celles que j’ai rencontrées, ni celles que vous m’avez présentées, n’est parvenue à provoquer en moi ce sentiment brûlant que je ressens pour Ersa, cette demoiselle que j’ai amené ici. J’ignore si c’est parce que je suis fou ou que mon amour est inconsidéré, mais il me semblait impossible de revenir au château sans elle.Comme si je craignais que l’on détruise une partie de mon âme rien que par la distance. Père, vous connaissez bien ce sentiment, je pense. De plus, elle paraît plus réfléchie et sage que toutes celles que je connais.

-Elle ne t’épousera que pour la richesse, c’est certain…

-Non, j’en doute fort. Il a fallu que je promette d’aider sa mère souffrante pour qu’elle accepte de me suivre. Cela me fait mal de l’avouer, mais en premier lieu, elle avait refusé de manière… catégorique.

Devant cette nouvelle, Syrex écarquilla les yeux tandis que sa femme éclata d’un rire cristallin.

-Effectivement, elle semble différente des autres, admit-elle. J’aimerais beaucoup la rencontrer. Qu’en dis-tu ? Demanda-elle en se tournant vers le roi qui se renfrogna.

-Moyennant quoi, je n’ai pas le choix, il est trop tard. Ma décision dépendra de l’image que j’aurai d’elle après lui avoir parlé.

La reine reporta son attention sur Jyle.

-Alors, tu penses que tu es tombé amoureux de cette demoiselle, c’est bien cela ?

-Oui ,répondit-il sans l’ombre d’un doute.

-Mais elle ?

-Eh bien… pas encore.

-Donc, elle t’a suivi de force. La pauvre petite.

Ses paroles écrasèrent le cœur du prince.

-Alors je lui ai fait du mal ?

Le roi laissa échapper un long soupir de lassitude.

-Mon fils, en ce moment, elle doit beaucoup t’en vouloir pour l’avoir arraché à sa famille, expliqua la reine.

-Mais je lui offre une vie plus aisée !

-J’ai bien peur que sans ceux qu’elle aime, elle se sentira plus seule au monde qu’autre chose.

-J’ai l’impression de l’avoir enlevé…

-En quelque sorte, c’est le cas.

Soudain, le poids de culpabilité s’abattit sur lui avec une telle force que ses jambes se dérobèrent. Il remarqua à peine Ayam se précipiter vers lui et l’aider à se relever.

-Je suis un monstre…

-Non, mon fils, ne te dévalorise pas autant ! Tu ne pensais pas à mal. Simplement, à partir de maintenant, tu dois mieux prendre en compte ses sentiments.

-Mais la laisser partir est tellement difficile ! Je ne pourrais plus la revoir !

-Je ne te demande pas de renoncer à elle. Elle peut rester ici, mais ton devoir est de lui faire prendre conscience de l’ampleur de ton amour pour elle. Avec un peu de persévérance, elle pourrait finir par partager tes sentiments.

Jyle sentit l’espoir gonfler sa poitrine.

-J’y arriverai !

-C’est très probable, acquiesça-elle. Mais avant toute chose, veille à bien t’excuser auprès d’elle de ton comportement.

-Oui ! Et en ce qui concerne les médecins… vous savez, lorsque j’ai vu que la santé de cette dame se dégradait gravement, j’ai pensé qu’il fallait vraiment la sauver…

-Je suis d’accord, nous lui accorderons les soins dont elle a besoin.

-Je vous remercie, mère ! Puis se tournant vers son père : Je suis désolé pour avoir agi ainsi, sans réfléchir, mais je vous prouverai que cela n’était pas inutile. Je suis persuadé d’avoir rencontré la femme qui m’est destinée et je sais qu’elle fera le bien de notre famille. Elle me rappelle d’une certaine façon mère.

Syrex soutint son regard et le fit signe de disposer d’un signe de la main.

-Il y a bien intérêt, ou je le renverrai sans hésitation chez elle.

Jyle fut satisfait de voir que sa colère s’était estompée. Son père pouvait être sensible à la force des sentiments et il l’avait prouvé la pureté des siens pour Ersa. C’était sûrement pour cela qu’il avait été- presque- persuadé de pouvoir convaincre le roi.

Avec une révérence exagérée traduisant sa joie irrépressible, il quitta la salle, plus résolu que jamais à faire le bonheur de sa bien-aimée.

***

Gagnée par un sentiment de malaise, Ersa faisait les cent pas à travers sa chambre, en se tortillant les mains.

Avec tout ce luxe que lui avait offert le prince, elle se sentait plus anxieuse qu’autre chose ! La chambre était deux fois plus grande que son ancienne maison en entière et parfaitement propre. Durant ses heures d’ennui, Ersa avait tenté de trouver un coin sale, mais il n’y avait pas plus un grain de poussière qu’une toile d’araignée. Une porte la menait directement à sa propre salle de bain, où tout était d’une blancheur immaculée. Une autre s’ouvrait sur un bureau, un peu plus étroit, destiné manifestement à des passe-temps en tout genre : lecture, couture, écriture… Dans la chambre, elle avait une armoire imposante atteignant le plafond, qu’elle n’avait pas encore ouverte, mais elle se doutait bien de ce qu’elle y découvrirait. Une coiffeuse avec un grand miroir ovale et six tiroirs se tenait près d’un lit en baldaquin qui lui paraissait gigantesque : elle était certaine qu’il était capable d’accueillir au moins quatre personnes de sa corpulence ! Les draps étaient en bleu clair satin et les oreillers en soie, afin qu’elle ne soit pas décoiffée au réveil. Sa mère le lui avait dit un jour, mais elle n’avait pas testé cette nuit : elle ne s’était pas parvenue à s’endormir et était restée assise sur le rebord de la fenêtre, à contempler l’obscurité faiblement étoilée. Elle s’était sans doute assoupie un moment car elle n’avait pas vu le soleil se lever.

Deux jeunes filles en tenue de domestique étaient entrées peu après son réveil et avaient apporté son petit déjeuner. Jamais elle n’avait eu autant à manger ! Prise au dépourvue, elle leur avait proposé de l’aider à finir le plateau, mais elles avaient refusé, l’air interdit.

Elle portait encore ses vêtements de la veille et n’avait pas voulu se changer : elle ne se sentait pas prête à quitter le parfum familier de sa maison, l’odeur de la terre cultivée, imprégnée sur sa robe.

Mais cela n’empêchait pas le sentiment de solitude s’accroître en elle, un sentiment irrépressible. Elle n’arrivait pas à se concentrer sur le bon côté de la situation, à savoir la guérison progressive de sa mère. Ses pensées revenaient toujours sur sa séparation avec sa famille, si précieuse, si chère.

Mère, Salim, Nadia…

Nadia.

Elle n’avait même pas pu la revoir une dernière fois ! Lui dire au revoir convenablement ! Enfin, peut-être que c’était mieux ainsi. Les adieux lui auraient paru plus déchirants… De plus, elle était prête à parier fort que cela aurait encore plus compliquer la situation. Elle imaginait Nadia se dresser entre le prince et elle, défiant les Combattants même du regard…

Une part d’elle aurait voulu que cela se déroule ainsi. Mais elle était également soulagée que sa sœur ait pu éviter d’assister à une telle scène. Elle se demandait comment avait-elle réagi en apprenant son départ. Évidemment, elle s’était sans aucun doute énervée, mais ensuite ? Qu’avait-elle fait ? Bien qu’elles soient liées depuis la naissance, Ersa avait encore du mal à la cerner. Nadia pouvait se montrer si imprévisible ! Tout ce qu’elle espérait, c’était que la séparation n’ait pas de répercussions sur son avenir…Elle méritait plus que tout d’être heureuse. Ersa sentit son coeur se comprimer, à l’idée qu’elle ne serait plus présente à ses côtés. Elle ne la verrait pas vieillir. Ni voir Salm grandir.

Que faisaient-ils en ce moment ? Étaient-ils encore en état de choc ? Quelle était la nouvelle recette que Nadia avait proposé ? L’avait-elle finalement préparée ?

Elle se sentit en manque d’oxygène, asphyxiée, comme si les murs se refermaient sur elle.

Ersa ouvrit la fenêtre: une brise au parfum de rose lui parvint agréablement. A cette hauteur, elle pouvait admirer la splendeur d’une grande partie du jardin qui se déployait sous elle, cette terre magnifiquement fleurie de toutes sortes de plantes. Ne pouvant plus rester cloîtrée ainsi devant un tel paysage, Ersa sortit de la chambre et s’engagea dans le long couloir, dont le sol était recouvert d’un tapis rouge, qui s’étendait devant elle.

Elle n’avait fait que quelques pas qu’elle rencontra une jeune servante qui l’intercepta, l’air affolée :

-Demoiselle Ersa, où allez-vous ?

-Je veux juste sortir dans le jardin, répondit-elle, perplexe.

-Je suis navrée, mais ce n’est pas une bonne…

-Quoi, auriez-vous l’intention de m’enfermer dans la chambre ? Je ne vais pas m’enfuir, si c’est ce qui vous inquiète, je souhaite juste prendre l’air.

La servante hésita encore.

-Je devrais peut-être demander à Sa Majesté le prince…

A la mention de ce dernier, un grondement inconnu s’éveilla en elle, la rendant plus agressive.

-Je n’ai pas besoin de son autorisation pour me déplacer, je ne suis pas son animal !

La domestique, terrifiée par tant de brusquerie, ne sut que dire. Percevant sa gêne, Ersa s’efforça de se calmer, surprise également par sa propre conduite.

-Veuillez m’excusez, je n’aurais pas du me comporter ainsi.

La servante sembla encore plus choquée par cette attitude, ce qui détendit un peu la jeune femme.

-Si cela peut vous rassurer, vous pouvez m’accompagner. J’aurais besoin d’un guide pour m’orienter.

-Je peux m’en occuper, si c’est cela votre désir.

Cette voix, pourtant mélodieuse, la glaça d’effroi. Comme si le mécanisme de ses mouvements ne fonctionnait plus correctement, elle se tourna lentement vers cet homme qui venait vers elle d’un pas désinvolte. Il fit un geste en direction de la servante pour la congédier. Elle aurait voulu qu’elle reste. Une brûlure incendia son estomac.

« Non, que t’arrive-il ? C’est grâce à lui que mère peut guérir, tu dois lui en être reconnaissante… »

Rien n’y fit. Elle ne pouvait ignorer ce feu qui dévorait ses entrailles, qui semblait consumer toutes ses pensées à cet instant-là. Elle ne pouvait pas changer cette vérité : elle lui en voulait terriblement pour avoir brisé son cocon paisible qu’elle partageait avec sa famille, elle lui en voulait de l’avoir arraché à jamais de ceux qui lui étaient les plus chers. Elle ne pouvait ignorer cette haine croissante qu’elle nourrissait pour lui.

Elle le détestait. Pour elle, il était le monstre le plus hideux qu’elle ait vu.

Le prince lui tendit la main et elle fit de même, réprimant une mine dégoûtée lorsqu’il la saisit pour déposer un baiser. Elle avait l’impression de se calciner à l’endroit touché par ses lèvres mortelles.

-Vous êtes resplendissante aujourd’hui encore. Je serais honoré de vous accompagner dans votre promenade.

Ersa se força à lui adresser un sourire, mais il lui sembla crispé.

-Ne vous souciez pas de moi, je saurais trouver mon chemin.

Elle avait consciente que sa voix était froide. Une part d’elle se demanda si, en fonction de son comportement, le prince déciderait d’enlever les médecins dont bénéficiait sa mère. C’était un risque. Mais pour le moment, elle en tira une satisfaction amère.

Stupéfaite, elle vit le visage du prince se fermer. Était-ce son imagination, ou ses joues avaient un peu rosies ?

-Ecoutez, si vous êtes énervée contre moi, je peux le comprendre. Je tiens à m’excuser pour mon égoïsme qui m’a poussé à vous emmener avec moi sans penser à vos sentiments. C’était vraiment infantile de ma part, et je voudrais me racheter.

Les battements de coeur de la jeune fille s’accélèrent. Allait-il la laisser partir ? Il semblait si confus que l’image horrible qu’elle avait de lui se dissipait petit à petit. Elle se sentait prête à lui pardonner !

Mais, sans crier gare, il n’y eut plus une trace d’embarras en lui et il déclara avec un sourire et un regard décidé :

-Je suis prêt à tout pour que vous répondez à mes sentiments, un jour. Je ferai en sorte que vous soyez à l’aise dans le château, et que vous restiez avec moi pour partager mon bonheur.




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