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Et alors?: Chapitre 6

Je ne suis allé en cours que le lendemain, afin de rendre le document. Inconsciemment, j’ai croisé ton regard et tu m’as adressé un sourire que j’ai ignoré. J’ai remarqué quelques murmures derrière mon dos. Nathan avait surement dû raconter l’incident d’hier. Une fois, je t’ai surpris en train de faire taire des garçons qui parlaient de ma défaite face à toi. Je n’avais rien à faire que tous soit au courant de ce détail…même si me faire battre par une fille pouvait être considéré comme une humiliation, je l’avoue.

Le lundi et le mardi, j’ai feint d’avoir attrapé un gros rhume pour éviter le collège. La plupart du temps, je suis resté au lit, à me retourner sous ma couette sans arriver à m’endormir. Je n’avais pratiquement rien à faire à la maison, puisque maman refusait de me laisser faire quoi que ce soit, hormis me reposer. Alors, pendant qu’elle était dans sa chambre, je rangeais et faisais le ménage discrètement. Rien de spécial. J’ignorais combien de temps encore j’allais jouer la comédie. Ne pas aller en cours, éviter les regards dégoûtés …c’était tout ce dont j’avais besoin. Néanmoins, je savais que plus je feignais d’être malade, plus maman travaillerait à ma place, et plus elle se fatiguerait. J’étais un monstre de la faire subir une telle chose.

Le mardi soir, quand elle est rentrée après être allé chercher mes frères, je suis allé la voir.

« Je me sens bien maintenant.

-Tu es sur ? Tu peux te reposer encore un peu.

-Non, ça ira, j’irai en cours demain.

-Comme tu veux, a-t-elle répondu avec un haussement d’épaules. »

Malgré ses protestations, j’ai insisté pour préparer le repas de ce soir. J’ai vite regretté lorsque j’ai vu le contenu des placards. Avec une poignée de brocolis, quelques bananes et une carotte, la tâche allait s’annoncer plus difficile que jamais.

Je n’avais pas le choix. J’ai regardé l’heure. 17h01. Casino devait encore être ouvert. Avec un soupir j’ai pris quelques sous et me suis préparé.

« Tu vas où ? M’a demandé Jon.

-Acheter de quoi manger. D’ailleurs, tu veux quelque chose en particulier ?

-Je sais pas…de la viande peut-être.

-Je m’en occupe. »

Que pouvais-je acheter d’autres aussi…du riz ? De la purée ? Je détestais aller faire les courses, c’était un vrai casse-tête pour moi. En plus de réfléchir aux plats, il fallait tenir compte des dépenses.

« Au revoir, Jérémy, m’a dit Lola. »

Avec un signe de la main en guise de réponse, j’ai ouvert la porte et me suis apprêté à sortir. Avant de me retrouver nez à nez avec toi.

***

« Eh, il est pas là le sous-merde !

-Il a trop honte de pointer sa face ici, après s’être fait battre par une meuf ! »

C’était le lundi matin, durant la pause. Elie les écoutait discrètement, sans intervenir. De toute façon, quoi qu’elle pût dire, cette information ne se dissiperait pas.  Elle le savait, elle avait déjà essayé maintes fois de faire taire cette nouvelle qu’elle jugeait inutile. Cependant, elle savait que Jérémy se moquait de tout cela. Même s’il ressentait sans doute une pointe d’humiliation, il ignorerait les moqueries des autres à propos de cela. Sur ce point, c’était lui le meilleur, se disait Elie.

Lorsqu’elle l’avait vu rendre le document à Mme. Roussel qui, d’ailleurs, malgré l’état déplorable de la feuille, était très surprise, Elie avait ressenti une bouffée d’espoir et de joie l’envahir. Elle devait avouer qu’elle n’était pas du tout sure que Jérémy y céderait. Ce n’était qu’un geste insignifiant, certes, mais pour elle, cela prouvait qu’elle avait raison sur ce garçon. Il n’était pas aussi mauvais que l’on le prétendait. D’ailleurs, en parlant de cela, le discours de la jeune fille semblait avoir fait de l’effet sur Nathan. Le vendredi, il était venu la voir à ce sujet-là.

« Dis, Elie…tu penses que Jérémy se sent vraiment blessé par nos insultes ? J’ai pourtant vraiment pas l’impression.

-Il ne veut pas l’avouer, c’est tout. Il se peut aussi qu’il essaye de l’ignorer complètement. »

Dès lors, Nathan semblait préoccupé par ce sujet et ne participait plus aux moqueries sur le garçon.

Lorsque le mardi arriva, l’absence de Jérémy inquiéta Elie. Elle y songeait parfois, mais se disait que c’était peu possible. Et si elle lui avait fait vraiment mal ? Au point qu’il dût rester chez lui ? Peut-être avait-il réellement un problème à cause d’elle… A présent, elle trouvait cela assez probable. Si cela se révélait être vrai, elle n’allait pas rester sans rien faire. Elle ne s’était même pas excusée, quelle idiote !

Ce fût pendant l’après-midi que l’idée lui vint à l’esprit. Elle demanda à Mme. Roussel l’adresse de Jérémy. En justifiant par le fait qu’elle le lui donnerait le travail, la prof ne s’y opposa pas.

A la dernière sonnerie de la journée, elle sortit précipitamment du cours et, ignorant l’appel de Nathan, prit le premier bus qui l’amena à Casino.

« Désolée, Nat… » S’excusa-elle mentalement.

Lorsque la prof avait sorti la fiche d’identité de Jérémy, elle avait pu voir qu’il était écrit qu’il avait des frères. Elle prit un paquet de bonbons ‘’Haribo’’, ainsi qu’une boite de Kinder Bueno. Elle n’hésita pas à prendre aussi deux boites de spaghettis. En passant devant le rayon ‘’boissons’’, elle s’arrêta deux secondes avant de décider :

« Une bouteille de Coca ne ferait pas de mal. »

Avec ses achats, elle chercha et trouva sans difficulté le quartier de Jérémy, que l’on pouvait qualifier de bidonville. A la vue de ces petites maisons majoritairement construites en bois, Elie sentit son cœur se serrer. La pensée d’offrir de l’argent à ces pauvres gens lui traversa l’esprit.

« Si mon père l’apprenait… »

A cette idée, elle frissonna et dut contrôler ses tremblements.

La maison de Jérémy était la deuxième en partant du fond, à gauche. Arrivée devant la porte, elle inspira un grand coup. Evidemment, elle se doutait qu’en la voyant ici, le garçon allait se mettre dans une colère noire…

« Tant pis, il est trop tard pour se défiler ! » Pensa-elle pour se donner du courage.

Elle s’apprêta à frapper lorsque la porte s’ouvrit d’elle-même.

***

Viande. Riz. Purée. Viande. Riz. Purée. Viande. Riz. Purée. Viande. Riz. Purée.

Je les répétais dans ma tête en continu, sans m’arrêter. C’était le seul moyen que j’avais trouvé pour ne pas perdre la tête et ainsi éviter d’effrayer Lola. Mais, étrangement, je me sentais moins énervé que d’ordinaire, lorsque je te voyais.

Je te regardais de la tête aux pieds, espérant que tu ne sois qu’un mirage, en vain. Tu portais deux sacs de courses à tes mains et ton cartable au dos. Tu as baissé la main avec laquelle tu allais frapper la porte, et as commencé :

« Salut ! J’espère que tu vas b…

-Qu’est-ce que tu fous là, dis-moi ? T’ai-je coupé d’un ton moins sec que je ne l’aurais cru.

-Je voulais prendre de tes nouvelles, te donner les cours, et m’excuser, tu as dit en prononçant ce dernier mot d’un ton un peu gêné.

-C’était vraiment pas la peine… »

Tu as jeté un coup d’œil à ma tenue.

« Tu allais sortir ?

-Oui, mais ça te regarde pas. Je vais bien, merci, j’ai pas besoin de savoir ce que vous avez fait en classe, ni d’un mot d’excuse. Maintenant, t’as plus qu’à p…

-Jem, à qui tu parles ? »

Jon a glissé sa tête sous mon bras. En le voyant, tu l’as salué poliment. Mon frère, lui, a littéralement fait les yeux ronds. Apparemment, il ne s’attendait pas à ce qu’une fille vienne chez nous.

« Bo…bonjour, a-t-il bégayé. Vous êtes une amie de Jérémy ?

-Nan, c’est qu’une personne de ma classe, ai-je répondu à ta place.

-Enchantée, je m’appelle Elie, tu as dit en lui tendant la main.

-Euh, moi c’est Jonathan, a-t-il articulé en la serrant. »

Puis est apparue Lola. En t’apercevant, elle s’est cachée derrière ma jambe. Tu as émis un petit rire et t’es baissée vers elle.

« Bonjour ma petite, comment tu t’appelles ?

-Lola, a-t-elle répondu timidement.

-Et tu as quel âge ? »

Elle a réfléchi, puis a fait trois avec ses doigts. Je commençais déjà à en avoir marre de toutes ses présentations inutiles. Ma sœur m’a interrogé :

« Jérémy, et manger ?

-J’allais partir à Casino, t’inquiète pas. »

A mes mots, tes yeux ont soudainement brillé et tu t’es relevée avec enthousiasme. Tu as agité les sacs de courses devant moi.

« J’ai bien fait alors, d’acheter tout ça !

-Hein ?

-J’y suis allée tout à l’heure, et je vous ai ramené de quoi manger ! »

Nous t’avons regardée, médusés, figés sur place. Je pensais avoir mal compris, me disant que ce n’était que mon imagination.

« Tu…tu délires là…

-Pas du tout ! C’est pour m’excuser de ce que je t’ai fait. Et puis je me suis dit qu’offrir quelque chose à tes frères ne serait pas de trop. »

J’ai voulu refuser ce cadeau que je considérais comme une sorte de pitié, ce qui me dégoûtait au plus haut point, mais tu as donné les sacs à Jon avant que je ne fasse quoi que ce soit. Ce dernier t’a contemplée, le regard plein d’admiration, comme s’il était face à une divinité.

« Maman ! A crié Lola. Des bonbons ! a-t-elle ajouté en vérifiant les contenus.

-Que dis-tu ? »

A son tour, maman est venue. Et un de plus… En te découvrant, elle a eu la même réaction que mon frère.

« Bonjour, madame, je suis Elie, une camarade de Jérémy.

-Oh ! Enchantée ! Et que signifie tout…ça ?

-Eh bien, je ne me suis pas comportée correctement avec votre fils, alors je voudrais m’excuser en offrant ceci.

-Mais…non, c’est…

-Ne vous inquiétez pas, ça ne me dérange pas, au contraire ! S’il vous plait, acceptez.

-…Je vois que je n’ai pas le choix. Mange avec nous alors, au moins. »

En entendant ça, j’ai failli m’étouffer tout seul. Le pire était que maman n’avait pas l’air de se forcer à t’inviter.

« C’est gentil à vous, mais ce n’est pas la peine.

-Mais si, mais si ! Je peux prévenir tes parents, si tu veux. »

Il m’a semblé que ton visage s’est un peu crispé, mais je n’en étais pas sûr.

« Ils ne sont pas à la maison, tu t’es contentée de répondre.

-Raison de plus pour que tu dînes avec nous, ce n’est pas amusant de rester toute seule ! Il faut bien que je te remercie pour toute cette nourriture et cette boisson ! Allez, viens ! »

Elle t’a alors entraînée dans la maison par le bras, sous mes yeux hébétés et les cris de joie de Lola. Elle t’adorait littéralement.

Maman t’a installée à la table et a refusé ton aide. Ensuite elle est venue vers moi.

« Jérémy, va préparer les couvercles, puis en chuchotant elle a ajouté, comment as-tu fait pour sympathiser avec une fille aussi charmante ?

-Pas important…ai-je bougonné. »

Vraiment, je peinais à y croire… je devais à présent te supporter dans ma maison ! Comme si cela ne suffisait, tu semblais déjà t’entendre à merveille avec mes frères et ma sœur. Ainsi que maman. Oui, je trouvais cela horrible mais…supportable. J’étais plus surpris qu’énervé de te voir ici.

Je n’ai pas pu m’empêcher d’imaginer une scène ridicule. Toi dans le costume d’une ange-démon, envoûtant tour à tour mes proches, me laissant seul. Au moins, cette image a réussi à me calmer un peu, sans que je ne puisse mettre encore de l’ordre dans mes sentiments. Je me suis rendu compte que je n’avais pas encore regardé ce que tu nous avais apporté, alors je suis allé jeter un coup d’œil. Purais, du Coca ! Ça faisait un temps fou que je n’en avais pas bu ! La dernière fois devait remonter au temps où le vieux était encore là. Le vieux…A peine cette pensée m’a-t-elle effleuré l’esprit que j’ai secoué la tête pour la dissiper.

Remarquant que ma mère discutait avec toi avec enthousiasme, je me suis moi-même mis au fourneau, avec les spaghettis, les brocolis, et la carotte que j’ai découpée en morceaux.

Même si cela m’énervait, je devais avouer une chose : grâce à toi, l’ambiance n’avait pas été si joyeuse depuis bien longtemps.

Quentin, mon frère de 5 ans, est venu me demander :

« Elle est jolie. C’est ton amoureuse ?

-Pas du tout, ai-je dit en me retenant de pouffer. »

La préparation terminée, j’ai placé les couvercles et ai servi.

« Whaa, ça sent drôlement bon ! Tu t’es exclamée.

-Jérémy cuisine très bien. Comme je suis plutôt de santé fragile, il m’aide aussi pour le ménage et garde les petits à ma place, et…

-M’man, c’est bon, pas la peine de tout raconter. »

Je n’avais vraiment pas envie que tu connaisses toute ma vie privée.

« Ça ne m’étonne pas de lui, tu as remarqué. »

J’ai haussé les sourcils et ai voulu te demander la raison, mais tu t’es levée pour servir le Coca. Mes frères ont tous crié : « Coca ! Coca ! Coca ! »

A table, maman a dit :

« Au fait, Jérémy, Elie m’a prévenu pour ton heure de colle de demain. J’espère que tu as l’intention d’y aller.

-Ouais…ai-je marmonné la bouche pleine, en te lançant un regard meurtrier mais tu ne t’en es pas aperçu. »

Pour tout dire, je l’avais complètement oubliée, cette retenue, comme d’habitude.

« Elie, que font tes parents pour ne pas être à la maison ?

-Mon père fait souvent des voyages d’affaires, donc je ne le vois pas beaucoup. »

J’ai voulu demander : et ta mère ? Mais tu as changé de sujet. Le dîner s’est passé dans une atmosphère très détendue et chaleureuse. Je devais bien être le seul à être maussade. Le repas fini, maman m’a ordonné de faire la pire des choses.

« Jérémy, montre ta chambre à Elie. »

Tu semblais aussi étonnée que moi par cette proposition.

« Et pourquoi ? Ai-je maugrée.

-Vous pourrez discuter des cours que tu as manqués. »

Tss…avais-je le choix ?

Je me suis dirigé vers ma chambre. Tu as sorti les feuilles de ton sac et as commencé à m’expliquer. Mais je t’ai coupé la parole :

« Réponds sérieusement, tu te plais ici ? Tu peux partir maintenant.

-Non…j’adore l’ambiance qui règne dans votre famille.

-Comment ça ?

-Eh bien, vous êtes tous ensemble, à manger… ça peut te paraître banal, insignifiant, mais je trouve que vous êtes chanceux. Et puis, ça fait longtemps que je n’ai pas dîné en famille. Je suis vraiment heureuse. »

Ta réponse m’a sérieusement surpris. Je pensais que tu mentais, mais ton visage avait l’air vraiment épanoui.

« Jérémy, ce serait super que tu reviennes en cours et que tu travailles. Pas seulement pour toi, mais pour tes frères et ta sœur. Tu dois tenir compte du fait qu’ils prendront exemple sur toi à l’avenir. Et puis, ce serait bien que tu finisses l’année avec ton brevet, ça fera vraiment plaisir à ta mère. Tu peux l’avoir, si tu travailles. Je vois bien que tu es quelqu’un qui peut faire preuve d’intelligence et…de gentillesse, tu es juste timide…à ta façon, du moins. En tout cas, je me répète, mais je suis prête à devenir ton amie, à t’aider, à te soutenir. S’il te plait, pense à ça et ne crois pas que je mens. Je peux le prouver, je te le promets. Il est temps que tu sortes de ta coquille pour t’ouvrir à ton entourage, et tu verras, la vie te paraitra bien moins mauvaise. »

Un silence a suivi tes paroles. Je ne savais quoi répondre. Je n’arrivais plus à répliquer que c’était faux…petit à petit, je le sentais. La part en moi qui te croyais grandissait de plus en plus. Une part que je voulais dissimuler derrière ma colère.

C’est là que j’ai compris. Je ne te détestais plus. Du moins pas autant qu’avant.  Inconsciemment, j’étais devenu moins agressif envers toi.

De plus, si je me mettais à réfléchir, il y avait plusieurs preuves de ta sincérité. Ton sourire quand tu me parlais. Ta course pour moi malgré ta blessure. Tes mots. Ma défense contre Nathan. Tes mots. Ta présence ici. Ces cadeaux. Et tes mots.

Tu m’as interrompu dans mes réflexions.

« Bon, alors cette feuille, c’est en français, celle-là…

-T’es vraiment sure de vouloir traîner avec moi ? Je t’ai coupé de nouveau.

-Evidemment ! Tu as dit sans hésiter. Et tu viendras chez moi pour cuisiner, car je suis une bonne à rien aux fourneaux ! »

J’ai ri spontanément avant de me reprendre presque immédiatement. Waouh… C’était bien la première fois que je ressentais pareille émotion. Je savais qu’il était en train de m’arriver une chose inédite, inattendu, mais je ne m’en rendais pas encore totalement compte. C’était tout bonnement inimaginable pour moi. Pourtant, tu étais là, devant moi, m’assurant vouloir être mon amie. J’ai laissé échapper derechef un rire avant de dire :

« Bon, alors, ces cours, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?

-Ne sois pas si pressé ! Donc ça, c’est…

-Ah, et merci pour la nourriture…et le Coca, c’est sympa.

-Jérémy, tu vas me couper encore combien de fois ? Tu t’es esclaffée.

-Désolé, pardon. »

Tu as fini de m’expliquer une dizaine de minutes plus tard, sans que je ne t’interrompe cette fois.

« Bon, eh bien je vais y aller. »

J’ai constaté que tu regardais le ciel sombre d’un air inquiet, que tu voulais sans doute dissimuler derrière ton sourire. Je t’ai alors proposé :

« Ben, si tu veux…je peux t’accompagner.

-Ah ? Tu as fait en haussant les sourcils. Ce n’est pas la peine, ne te dér…

-T’inquiète pas pour moi, je peux quand même pas te laisser rentrer toute seule. T’es bien au courant que les rues peuvent être louches parfois. »

Après avoir remercié trois fois ma mère et promis à mes frères et Lola de revenir, nous sommes sortis dans la pénombre.

« Tu habites loin ?

-Non, ça doit nous prendre une dizaine de minutes, environ. Dis-moi, comment as-tu appris à cuisiner aussi bien ?

-Ça s’est fait comme ça, comme je faisais rien à la maison, j’ai d’abord commencé par apprendre quelques plats simples, puis quand le vieux est… »

En repensant à lui, une multitude de souvenirs a resurgi de nouveau dans mon esprit, m’interrompant dans ma réponse. Tu as dû avoir remarqué mon malaise.

«Oublie ma question.

-Non, ça va. Au fait, comment ça se fait que tu nous as pas questionnés sur l’absence du vi…de notre père ?

-Je ne sais pas trop…j’avais peur qu’il s’agisse d’un sujet grave, donc je ne voulais pas prendre le risque de plomber l’ambiance…

-…il est parti.

-Ah…

-…alors que ma mère est fragile et malade.

-Oh…

-Il nous a abandonné, sans un mot.

-…

-Ce connard, si je le trouve, je le…

-Jérémy, c’est bon, ne parlons plus de ça. »

Silence. Nous écoutions tranquillement durant un instant le vrombissement des voitures, les musiques de différentes radios de ces automobiles.

« Si ton père voyage autant, tu dois être super friquée alors.

-N’exagère pas…de toute façon, que ce soit le cas ou pas, l’argent ne fait pas le bonheur… »

Tu avais prononcé ce proverbe d’ un ton amer.

« T’es pas heureuse ?

-Euh…non, enfin si, quand même… »

J’étais plutôt étonné de ta réponse. Moi qui croyais que tu étais comblée, avec ta popularité, ta scolarité excellente…

« Et ta mère, elle fait quoi ? »

A ma question, tu as ralenti le pas.

« Elle est morte.

-Ah…merde, enfin je veux dire, désolé. »

Un nouveau silence, cette fois gêné, s’est installé entre nous. Donc tu avais perdu ta mère…pourtant, tu ne laissais pas le moindre doute d’une telle tragédie. Ton père voyage beaucoup, cela veut donc signifier qu’il est souvent absent. Si l’on ne prend pas en compte l’argent, ce n’était pas si super que ça, ce métier… je me suis souvenu de tes paroles : « ça fait longtemps que je n’avais pas dîné en famille. »

« Ça doit être triste, t’ai-je lancé.

-De quoi ?

-D’être souvent seule. »

Je me suis aussitôt demandé si je n’étais pas trop brutal. Tu as produit un rire bref.

« Tu es le premier qui me dit ça.

-Merde, désolé, je…

-Non, ne t’excuse pas, au contraire. Quand les gens apprennent ce que fait mon père, ils sont envieux…mais ils ignorent qu’il n’y a pas que des avantages… J’ai l’impression qu’avec toi, Jérémy, je peux tout te confier. Mais…

-Ben vas-y.

-Quoi ?

-Je vois pas pourquoi tu hésites à m’en parler. Tu te confies aux autres aussi, non ? »

Tu as secoué la tête.

« Même s’ils sont sympas, je n’ai pas le sentiment que je puisse tout leur dire. Ils ne comprendront surement pas, mais ce n’est pas grave ! En fait, pour eux, je suis la petite fille modèle, chanceuse, mais je suis bien loin d’être ça.

-Vu comme t’as l’air de galérer, c’est vrai.

-Ha ha…t’es super. »

Euh…j’avoue que je ne comprenais pas tout. Mais j’ai tout de même fait l’effort de dire :

-Euh, ben, si tu veux parler, ben y a moi. Enfin je sais pas si ça peut servir à quelque chose, mais… »

Tu m’as interrompu en m’ébouriffant les cheveux en souriant, comme si j’étais un gamin qui venait d’accomplir une bonne chose.

« Merci, Jérémy ! Mais on vient de devenir amis, alors je ne veux pas t’encombrer de mes problèmes tout de suite. Et sache qu’en ce moment, je suis très heureuse d’être avec toi, donc le reste n’est pas important.

-Ah…euh…ben…ouais…ai-je bégayé. »

Je ne sais pas si c’est parce que mon point de vue sur toi avait changé, mais te voir si près m’a fait penser que tu étais très jolie. J’ai prié de tout mon être que tu ne me voies pas rougir. Merde, c’était bien la première fois que je me comportais ainsi…

« Ah, j’ai complètement oublié, mais tu es sur que je ne t’ai pas fait mal, avec ma prise de judo ?

-Non, t’inquiète, ça va. Enfin j’avoue que tu m’as pas mal surpris.

-Héhé, une fille doit savoir employer la force par moment. »

Quand nous sommes arrivés chez toi, j’étais ébahi par la taille de ta maison. Elle ressemblait quasiment à un appartement, avec sa grandeur et ses multiples fenêtres. Par contre, malgré les magnifiques fleurs qui l’entouraient, je la trouvais sobre, car aucune lumière ne l’éclairait. Je n’étais pas habitué par ce détail, car ma maison était toujours occupée par ma mère quand je rentrais.

« Eh bien merci de m’avoir raccompagné. Tu peux retrouver le chemin ?

-Ouais.

-N’oublie pas de venir en cours.

-J’ai plus le choix.

-A demain, alors. »

Alors que tu tournais les talons, je t’ai interpellé :

« Elie, viens manger chez nous quand tu veux ! »

Tu t’es retournée avec un sourire éclatant, et je t’ai envoyé un signe de la main avant de partir. Eh ben, quelle fin de journée…

J’ai une pote…

            Tss, je ressemblais vraiment à un gamin qui vient d’avoir sa première amoureuse.

Elie…Tout en marchant, j’ai constaté que c’était la première fois que je t’avais appelé par ton prénom.

***

            Tout en refermant la porte derrière elle, Elie sentait une joie immense l’envahir. Tandis qu’elle fredonnait joyeusement, elle se remémorait cette merveilleuse fin de journée. Elle n’aurait jamais cru que sa visite aboutirait à un tel résultat. Au contraire, elle s’était préparée à recevoir toute la rage de Jérémy, mais apparemment… oui, il ne la haïssait plus ! Il lui avait même proposé de tout lui confier, chose qu’elle s’apprêtait à faire avant de se raviser. Non, l’embêter avec ses problèmes était hors de question. Elle ne voulait pas être une charge pour lui. Elle s’était un peu relâchée, mais c’était sans doute car Jérémy avait une situation un peu similaire à la sienne. Son père, parti, sa mère, malade…et dire qu’il vivait tout ça…

            Une bouffée de compassion l’envahit, et elle se jura de lui remonter le moral et le soutenir dans tous les moments durs.

            Elle repensa ensuite au dîner. Qu’est-ce qu’elle était heureuse ! Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas mangé avec quelqu’un, et le repas lui semblait plus délicieux que jamais. Les paroles de Jérémy la fit sourire jusqu’aux oreilles.

« Viens manger chez nous quand tu veux ! »

 Elle ne savait pas vraiment d’où lui venait ce sentiment, mais elle voulait aider cette famille à subvenir à leurs besoins. Même si son père s’y opposerait surement, elle souhaitait encore leur acheter à manger, et dîner une fois de plus avec eux. Peut-être faisait-elle preuve d’égoïsme ?  Néanmoins, malgré sa popularité, elle n’avait jamais voulue être aussi proche de quelqu’un que maintenant. Pourquoi Jérémy ? Surement car, malgré leur vie sociale, lui et sa famille semblaient tout de même heureux et soudés, chose qu’elle enviait.

Aujourd’hui, elle avait vu la gentillesse maladroite de Jérémy. Elle continua à fredonner, de façon plus joyeuse, sans pouvoir cesser de sourire.

 

Tadaa, Jérémy et Elie se sont rapprochés! Jusqu’où iront-ils? 

A bientôt pour la suite des deux héros! Yosh!!

 

Et alors?: Chapitre 5

Autour de moi, rien que ta respiration et le chant des oiseaux.

A l’intérieur de moi, rien que la douleur de mon dos. Et l’amertume profonde de s’être fait battre par une fille. Par toi, qui plus est.

C’était la première fois que je me sentais ainsi. Que je sentais ce goût amer de la défaite.

La voix de Nathan a brisé le silence :

« Elie…d’un seul coup…tu l’as…

-Tu tiendras ta promesse, alors ? Tu m’as demandé en l’ignorant.

Tss… au lieu de dire quelque chose du genre ‘’fallait pas me sous-estimer’’ ou bien ‘’ça fait quoi de se faire rétamer par une fille ?’’, tu voulais seulement que j’aille en cours et devienne sage comme un toutou.

-J’ai rien promis du tout, ai-je répliqué en serrant les dents. Tu t’es faite des films toute seule.

J’ai essayé de me relever, accentuant ainsi la souffrance que tu m’avais infligée. J’ai dû faire appel à toute ma force restante pour réussir à obliger mes jambes à tenir debout et ne pas céder sous mon poids.

Tu t’étais appuyée contre un arbre, mais n’étais pas assise. Ce qui aurait tout de même été une bonne idée pour reposer ton pied blessé.

« Tu ne crois pas que tu devrais arrêter de faire l’enfant capricieux ?

-L’enfant capricieux, c’est toi, t’ai-je dit. Tu veux que tout se déroule comme tu le souhaites. Si tu savais comme c’est pénible les gens dans ton genre !

-Eh tu…

-Laisse, Nathan, tu as ordonné d’une voix ferme. »

Comme d’habitude, tu ne semblais pas ébranlée par mes insultes. Cette indifférence m’exaspérait au plus haut point.

« Elie, je ne comprends toujours pas. Pourquoi tu le défends sans arrêt, pourquoi tu te préoccupes de lui ? Il n’en vaut pas la peine !

-‘’Il n’en vaut pas la peine’’ ? Tu as répété. »

J’ai remarqué que ta voix avait haussé d’un ton. Nathan aussi a dû le constater car il a sursauté.

« Il est moins important que nous car il est différent, car il est plus pauvre, car il n’a pas d’amis, c’est ça que tu veux dire ?

-Elie, calme-t…

-Je n’ai jamais compris ce qui vous dérangeait en lui. Oui, c’est vrai, il est violent, colérique, vulgaire. Mais c’est à cause de nous s’il est devenu ce qu’il est aujourd’hui. Car nous l’avons rejeté ! Je sais qu’il est peut être vraiment sympa !

-Mais…

-Regardez la vérité en face ! Il est comme nous ! Si nous sommes gentils entre nous, pourquoi pas avec lui, hein ? Sachant que sa vie n’est pas facile, pourquoi ne pas l’aider, au lieu de parler dans son dos comme s’il était un animal insignifiant ? Ce n’est pas comme s’il était un criminel tout juste sorti de prison ! Bon sang, je ne pourrai jamais comprendre votre logique ! Il ne le montre pas, mais il peut souffrir de vos insultes ! Ce n’est pas un être dépourvu d’humanité et de sentiments ! Vous le savez, non, que les mots peuvent faire aussi mal que des coups de couteaux en plein cœur ? »

Pendant que tu reprenais ton souffle, Nathan et moi n’avons plus émis le moindre son. Je ne ressentais même pas la force de protester. Contre mon gré, ton discours m’avait stupéfait. C’était bien la première fois que l’on considérait ma situation de cette façon. Que l’on faisait attention aux insultes. Que l’on prenait la peine de se mettre à ma place.

Oui, c’était bien la première fois.

Tes mots tournaient en boucle dans ma tête. Je n’arrivais pas à les balayer de mes pensées. J’éprouvais une sensation nouvelle. Que l’on pense ainsi à moi… Tu ne me connaissais même pas il y a deux jours, et pourtant, tu n’hésitais pas à dire de telles choses. Avec surprise, j’ai perçu comme une pointe de vérité dans tes paroles…

‘’Je sais ce que tu éprouves’’… alors tu saurais mieux que moi ce qui se passait au fond de mon âme ? Je n’avais jamais fait attention à mes sentiments. Mes vrais sentiments. Pour la première fois, je me suis dit que…peut-être que…enfin que tu…faisais vraiment attention à moi. Non. C’était complètement absurde.

Une voix m’a tiré de mes pensées.

« Eh ! Qu’est-ce que vous faites là ? »

C’était un surveillant. Il a couru vers nous, la colère luisant dans ses pupilles et brûlant ses paroles.

« Vous devriez être en cours, à cette heure ! Mon dieu, toi aussi, Elie ? Il a ajouté en te voyant. »

Tu as repris ton calme et lui as souri.

« Oui, une affaire d’adolescent. Excusez-nous.

-Oh, je vois, c’est Jérémy qui t’a forcée d’aller ici ? Ah ! Nathan, qu’est-ce qui t’es arrivé ? Tu t’es blessé…je vois, vous vous êtes bagarrés !

-Non, monsieur, je suis venue de mon plein gré.

Le surveillant t’a fixée, les yeux ronds. Puis il s’est repris rapidement.

« Bon…venez, tous les trois, vous irez vous expliquer chez le principal. »

Le voir deux fois en une journée, c’était bien trop pour moi.

Nous l’avons suivi silencieusement. J’ai jeté un bref coup d’œil à Nathan. Il te regardait avec un air pensif. Il songeait surement à ton discours inattendu. De toute façon, j’étais sûr qu’importe les mots que tu utiliserais, tu ne le ferais pas changer d’avis vis-à-vis de ma personne. Je me suis soudain rendu compte que je n’avais plus mal au dos. Enfin !

Lorsque nous sommes arrivés dans le bureau du principal, celui-ci a haussé les sourcils en te voyant. C’était toi qui avais pris la charge de lui expliquer la situation. Tu lui as seulement dit que Nathan et moi nous étions éclipsés pour se battre, que tu nous avais suivis. Aucune mention sur la présence des deux autres avec Nathan, aucune mention de la raison qui nous avait poussés à se battre. Juste que nous étions énervés l’un contre l’autre.

Le principal nous a regardés tour à tour quelques instants. Quand il m’a observé, ses yeux ont dit clairement : ‘’ tu es un cas désespéré’’.

Après un soupir, il a décidé :

« Mercredi après-midi, vous viendrez en heure de colle.

-Oh, soyez sympa, monsieur, l’a supplié Nathan.

-Non, c’est amplement mérité, a-t-il refusé. Vous vous faites remarquer dès le lendemain de la rentrée, je ne peux pas y croire. »

Il t’a fixée quelques secondes avant de reprendre.

« J’espère que ça vous fera passer l’envie de sécher les cours, surtout en troisième. »

Nous sommes sortis, tandis que je songeais à ce que j’allais faire mercredi après-midi. Il était évident que je n’irais pas en cours, alors que je pouvais l’éviter. Tu as dû lire dans mes pensées, car tu m’as dit :

« Jérémy, n’oublie pas de venir.

-Lâche-moi. »

Le reste de la journée s’est déroulé au ralenti. J’ai eu l’impression que la dernière heure correspondait à une journée entière. Un cauchemar.

J’ai pu rentrer tranquillement, sans que tu me poursuives. Toi…tes mots surgissaient dans mes pensées sans crier gare. J’avais beau les chasser, ils revenaient en force. Bon sang…ça aurait été tellement facile si je pouvais rester indifférent face à tout cela !

A la maison, maman avait déjà préparé le repas.

« J’aurais pu le faire, tu devrais te reposer, lui ai-je dit.

-Ne t’inquiète pas autant, je ne suis pas une grand-mère handicapée. »

Comme je n’avais rien à faire, après quelques minutes à jouer à la poupée avec Lola, j’ai choisi de ranger mon sac. Au moins, ça m’occuperait peut-être l’esprit… Vu les feuilles que j’avais rencontrées en prenant mon agenda durant la journée, il devait vraiment être en désordre.

J’ai renversé le contenu sur mon lit et ai regardé le tout, stupéfait.

Il n’y avait que mon agenda, ma trousse, le carnet de correspondance, deux pochettes vides…et une feuille. Je l’ai prise et ai constaté que ses morceaux déchirés étaient rassemblés avec du scotch. Intrigué, j’ai lu le titre en haut de la page.

‘’Document destiné aux parents. A rendre impérativement avant le vendredi 06/09’’

Les évènements de la veille me sont revenus de plein fouet. Toi, la feuille à la main. Moi, la déchirant. Toi, ramassant les morceaux.

« Elle a vraiment fait ça…ai-je soufflé, les yeux ronds, bouche bée. »

Tu avais surement dû la mettre ce matin, quand j’étais aux toilettes durant la pause. Franchement…qu’est-ce que tu avais pensé en prenant le temps de faire ça ? En recollant minutieusement les petits bouts? Tu croyais que j’allais être attendri par cet acte, que j’allais la montrer à maman ? Alors que j’avais dit que je ne l’embêterais pas avec ce genre d’idioties inutiles ? Pff !

Malgré le fait que je te détestais, il fallait bien que je l’avoue : tu étais vraiment étonnante. Je me suis surpris à sourire bêtement et me suis insulté mentalement. J’aurais bien aimé te disputer pour ce que tu as fait, mais l’envie d’avoir le moins de contact possible avec toi était plus forte.

Je me suis allongé sur mon lit, me contentant de regarder le plafond crasseux, les bras croisés derrière la tête. J’ai laissé mon esprit vagabonder, essayant de ne plus faire attention à la feuille.

Jon est venu me tirer de mes rêveries.

« Jem, quand est-ce qu’on mange ? J’ai faim !

-Maintenant alors, ai-je répondu en baillant. »

Je me suis apprêté à rejoindre la salle à manger, mais suis retourné dans ma chambre.

« Merde, pourquoi je fais ça ? »

J’ai pris la feuille et me suis dirigé vers maman.

«M’man, faut que tu regardes ça. »

***

En rentrant chez elle, Elie se laissa tomber sur le canapé.

Une si longue journée ne devrait même pas exister ! Elle avait réussi à donner le document à Jérémy, elle avait pu lui parler…et aussi le mettre à terre, ce qui n’était pas à la portée de n’importe qui. Ses années de judo durant son enfance l’avait enfin servie. Le fait qu’elle eût sa première heure de colle l’importait bien peu. Son esprit était tourné vers les paroles qu’elle avait dites. Oui, elle les pensait vraiment, elle était sure de n’avoir dit que la vérité. Même si Jérémy ne le montrait pas, il avait besoin d’amis, de personnes en qui il pouvait avoir confiance, qui pouvait l’aider à se sentir heureux. Même s’il était dur avec elle, elle n’abandonnerait pas. Elle ne l’abandonnerait pas.

Elle se leva et alla à la cuisine. Tout en préparant son goûter, elle se demanda encore pourquoi les autres détestaient tant Jérémy. Pourquoi ne remarquaient-ils pas que ce garçon pouvait être sympa ? Pourquoi ne devinaient-ils pas à quel point c’était dur d’être seul ?

Elie connaissait ce sentiment. Ce n’était pas dans le cadre des relations amicales, mais elle pouvait aussi souffrir…

A propos de cela…

Elle regarda son portable. Devait-elle l’appeler ou pas ? Pour lui dire quoi ? Elle pouvait prendre de ses nouvelles…oui c’était tout à fait normal entre père et fille. Elle composa le numéro et attendit.

« Votre correspondant n’est pas disponible pour le moment. Veuillez laisser un mes… »

Elle raccrocha, un sourire amer flottant sur ses lèvres.

« Qu’est-ce que j’espérais…qu’un miracle se produise ? Dit-elle à haute voix. »

Dans ces moments-là, elle échangerait volontiers sa place contre celle de Jérémy.

Elle laissa tomber la préparation du goûter. De toute façon, elle n’avait pas vraiment faim.

Elle monta dans sa chambre et s’y enferma toute la soirée, sans prendre la peine de dîner. Elle voulait éviter de se confronter à la solitude qui régnait dans cette grande maison dénuée de vie.

Et alors?: Chapitre 4

A midi, après le cours de sport, je suis rentré préparer le repas aux petits. Maman était allée les chercher à l’école, puis s’était recouchée. Je n’ai pas changé mon sac et ai emmené mes frères à l’école, accompagné de Lola. Ma sœur n’était pas encore en âge pour entrer en enfer, mais elle savait déjà très bien marcher. Elle me ressemblait un peu et tenait beaucoup de maman. Ses cheveux étaient de couleur caramel, prenant des reflets châtains au soleil. Ses yeux étaient aussi sombres que les miens. Elle était un peu maigre pour son âge, même si l’on faisait tout pour bien la nourrir (ce qui n’était pas une partie de plaisir).

Je suis donc arrivé en histoire en retard. Quand je suis entré dans la salle (une demi-heure après le début du cours), à la fin du sermon habituel du prof, je me suis dirigé vers la seule place disponible, au milieu de la pièce. La fille qui occupait ma table a lâché un ‘’beurk’’, ce qui lui a valu des regards de soutien et de compassion. Je n’ai pas pris la peine de voir à quoi elle ressemblait. J’ai sorti derechef mon agenda en frôlant une feuille. Décidément, mon sac devait être vraiment en désordre. J’étais tellement concentré sur mon activité artistique que seule la sonnerie a réussi à me tirer de mon monde.

Alors que je me dirigeais vers le prochain cours, anglais, trois garçons m’ont barré la route. C’était les mêmes personnes de ce matin, vers le pont.

« On peut parler ? M’a demandé Nathan, même si sa question n’en était pas vraiment une.

-Vous voulez sécher ? Me suis-je enquit.

-On s’en fout, c’est important ce qu’on a à te dire !

-Pas de problème, ai-je soupiré. »

Je les ai suivis, jusque dans la cour, dans un coin où l’on ne nous verrait sans doute pas. Au moins, ils avaient eu la bonne idée de me mettre à l’ombre de ce soleil dominant. Quand nous nous sommes arrêtés, ils m’ont entouré et leurs corps massifs ont bloqué les issues de secours. Ils me fixaient avec un air encore plus énervé que ce matin.

« Bon, vous allez me dire ce qu’il y a ? Me suis-je impatienté.

-On veut savoir ce que t’as fait à Elie hier, a dit l’un d’eux.

-Je croyais que c’était important ?

-Ça l’est !

-Vous êtes encore sur cette histoire ? Pourquoi vous êtes persuadés que je lui ai fait quelque chose ?

-Hier, elle allait très bien alors qu’aujourd’hui, elle boite.

-Ah, vous l’avez finalement remarqué ?

-Te fous pas de nous ! Est intervenu Nathan. Je suis sûr que c’est à cause de toi !

-Et si elle s’était faite cette blessure l’après-midi ?

-Y a pas beaucoup de chances, je l’avais proposé de sortir et elle avait refusé. Donc elle se l’est faite entre midi et le début d’aprèm !

-Sûrement.

-Et c’est tout ce que ça te fait ? S’est emporté ton amoureux. C’est à cause de toi, et…

-Mais qui te dit que je l’ai agressé, putain ?! »

C’est alors que je me suis souvenu. Je t’ai revu courir vers moi, ton visage fatigué, ton corps essoufflé, ta façon étrange de t’avancer…la grimace que tu as faite en t’asseyant. Donc…

« Je crois qu’elle s’est blessée en voulant me rattraper.

-Je le savais, sale bâtard !

-Eh, c’est pas moi qui l’ai forcé à faire le chien ! C’est uniquement à cause d’elle.

-Tu la traites encore de chien, et t’iras vivre dans un endroit pire que les poubelles ! M’a-t-il menacé entre les dents, en s’approchant de moi.

-Ah ouais ? J’aimerais bien voir ça, l’ai-je provoqué avec un rictus. »

J’ai vu son poing serré se lever vers moi.

***

En entrant dans la classe d’anglais, Elie remarqua que le nombre d’élèves avait diminué. Elle était souvent douée pour repérer les petits détails. En jetant quelques coups d’œil autour d’elle, elle réussit à déterminer les absents. Il manquait Nathan, Roméo, Philippe. Et Jérémy. Mme. Percho ne tarda pas à formuler à voix haute la question qui hantait l’adolescente depuis 3 minutes. Où étaient-ils ? Personne ne donna une réponse, mais une fille chuchota à l’oreille d’Elie avec un sourire malicieux :

« Tes chevaliers servants sont allés mettre une correction au SDF.

-Quoi ?

-Je les ai vus sortir. Nathan avait l’air très en colère quand il a appris que tu t’étais blessée hier, et il est sûr que le dégueu y est pour quelque chose. Remarque, ça tient la route. »

Elie prit avec consternation cette nouvelle. Elle ne pouvait pas laisser Nathan faire du mal à Jérémy, à cause d’elle ! Elle demanda sans hésiter à la prof :

« Madame, pourrais-je aller aux toilettes, s’il vous plait ? J’ai mes…enfin vous voyez.

-Bien sûr, Elie, mais fais vite. »

Après l’avoir remercié, elle se dépêcha tant bien que mal de sortir dans la cour. Au début, elle ne vit aucune présence, mais en se déplaçant, elle les vit. Les garçons encerclaient Jérémy. Elle fit quelques pas vers eux, puis vit Nathan lever son poing. Le mot sortit instantanément de la bouche d’Elie.

***

Alors que je me préparais à parer le coup que ton prince dévoué allait m’envoyer, j’ai entendu ta voix :

« Arrête !! »

Nous nous sommes tous tournés vers toi. Tu étais debout sur la pelouse, t’appuyant sur un arbre. Tu t’es avancée vers nous en traînant ton pied gauche, haletante, signe de ta fatigue. En te voyant, Nathan a couru vers toi pour te soutenir, suivi des deux gorilles. Tu as dit à ton copain :

« Ne fais pas ça, ce n’est pas de sa faute !

-Qu’est-ce que tu racontes ? Bien sûr que si !

-C’est moi qui ai voulu te rattraper, c’est à cause de ma maladresse que je suis tombée. »

Tu as levé les yeux vers moi.

« Jérémy, ne leur en veux pas, s’il te plait.

-Ce n’est pas à toi de t’excuser, Elie ! Vous deux, allez en cours, j’ai plus besoin de vous, a ajouté Nathan à l’intention de ses serviteurs, qui ont obéi. »

De vrais chiens ma parole…

« Nous aussi, allons en classe, tu as dit.

-Pas moi, ai-je répondu.

-Jérémy…tu as commencé.

-Laisse-le, t’a conseillé Nathan.

-Mais non…

-Et pourquoi tu te préoccupes de lui, hein ? De plus, c’est une affaire entre mecs que je veux régler avec lui, ne t’en mêle pas, il vaut mieux.

-Ouais, pas besoin de toi, ai-je confirmé.

-Et vous, vous n’avez pas besoin de vous battre pour une histoire aussi stupide ! Ce n’est pas comme si j’étais morte, si ? Nathan, j’apprécie beaucoup ton attention, mais ça va aller. »

L’intéressé t’a regardé. Comme tu me tournais le dos, je ne savais pas ce qu’il avait lu dans tes yeux, mais il a semblé s’adoucir et a même souri.

« Comme tu veux.

-Merci ! »

Je me suis assis sur un rocher, histoire de montrer que j’allais rester ici et qu’il n’y avait pas à discuter.

« Jérémy, viens avec nous…tu m’as supplié.

-C’est bon, tu vas pas crever si je vais pas en cours. Laisse-moi maintenant. »

Nathan a fait quelques pas vers moi.

« Tu mérites pas de parler à Elie de cette façon. Si elle n’était pas là, je t’aurais déjà démoli la tronche. Rappelle-toi que t’es rien qu’une bête sauvage puante !

-Nathan !

-T’avises plus de lui manqu… »

Je ne lui ai pas laissé terminer sa phrase. Dans un accès de colère, je me suis précipité sans hésitation sur lui, et lui ai asséné un coup de poing en plein dans le visage. Un acte que j’accomplissais au moins trois fois dans la semaine normalement. Il s’est affalé par terre, en posant un bras afin d’amortir sa chute. Tu t’es tout de suite précipitée et agenouillée près de lui.

« Connard, tu vas le payer, a menacé Nathan en se frottant la joue rougie. »

Une goutte de sang perlait sa lèvre inférieure. Il s’est relevé en s’appuyant légèrement sur toi. Tu n’as pas tardé à me saouler une énième fois :

« Mais ça va pas ? Ce n’était pas la peine d’aller aussi fort !

-La ferme, j’ai pas besoin de tes leçons pacifistes ! »

Ton pote s’est rué vers moi mais j’ai eu le temps d’anticiper son attaque pitoyable qu’il voulait me lancer.

« Arrêtez ! Tu nous as suppliés, mais nous ne t’avons pas écoutée. »

Je lui ai lâché un coup de genou dans le torse, l’obligeant à se plier en deux.  Tu t’es mise entre nous, les bras écartés, et pour la première fois, j’ai perçu une lueur de colère dans ton regard. Tu as crié d’une voix forte et autoritaire :

« Je t’interdis de le toucher une nouvelle fois.

-Dégage de ma vue ! Ai-je vociféré.

-Tu n’as pas besoin de t’énerver autant pour une simple insulte ! Essaye de contr…

-Occupe-toi de tes fesses, c’est pas tes oignons !

-Si !

-T’es conne ?

-Tu t’en prends à un ami sous mes yeux, et tu penses que je vais rester là sans rien faire ? »

Je t’ai regardé avec des yeux ronds. Tu faisais ça…pour un ami ? Tu osais me provoquer pour quelqu’un qui n’avait aucun lien de sang avec toi ? Au même moment où j’ai pouffé à cette idée complètement ridicule,  Nathan t’a pris par les épaules et t’a écarté doucement de moi.

« Laisse, Elie…Je vais me faire cet enfoiré, une bonne fois pour toute. »

Sans te laisser le temps de répliquer, il s’est de nouveau rué vers moi et m’a envoyé une série de coups que j’ai évités aisément. J’ai commencé à sérieusement me lasser de m’amuser avec un garçon aussi faible. J’ai bloqué un de ses poings qu’il s’apprêtait à me lancer, et ai levé le mien. J’étais certain que ce serait le coup final, puisque j’allais y mettre toute ma force. Avec de la chance, il aurait seulement une dent cassée.

Mais…

Par la suite, tout s’est passé très vite. Je t’ai d’abord entendu murmurer, les dents serrées :

« Je vous ai dit d’arrêter… »

En un éclair, et ce malgré ta blessure, ce qui était consternant, tu as poussé Nathan hors de mon atteinte…avant de nous gifler. Tous les deux. Moi y compris.

A ce moment-là, j’ai eu l’impression d’être resté immobile durant des heures. Tout est devenu silencieux autour de moi. Je ne ressentais plus rien, mise à part ma douleur à la joue qui mettait du temps à s’estomper.

Je n’avais pas rêvé.

Je n’arrivais pas à y croire.

Tu m’avais frappé.

Tu avais eu l’audace de me donner une gifle.

A moi.

J’ai levé lentement mes yeux vers toi. Tu n’avais pas l’air effrayée par ton geste, ni de le regretter même. Tu semblais sérieuse, et très énervée.

J’ai senti la rage qui grondait de plus en plus violemment en moi. Cette dernière semblait m’avoir enlevé tous mes sens. C’était comme si j’étais dans le noir complet, avec pour preuve que j’étais encore vivant seulement toi, debout face à moi, et ma fureur.

Je savais qu’il ne fallait pas frapper les filles, blablabla… Pourtant, je me suis senti capable de bondir sur toi pour t’asséner sans pitié des coups jusqu’à ce que je sois soulagé. Comme une bête sauvage.

Tandis que je serrais mon poing, tu as détourné ton regard du mien pour reporter ton attention sur Nathan, qui était aussi étonné de ta gifle que moi.

« Dis donc, Elie, je savais pas que tu pouvais frapper aussi fort…

-J’étais bien obligé, puisque vos oreilles étaient bouchées.

-T’as osé…ai-je sifflé…Sur moi…

-Et alors ? Tu as répondu. Si tout pour toi se résout par la violence, si tu n’es pas prêt d’écouter ceux qui veulent t’empêcher de faire une bêtise, pas de problème, je peux m’adapter à ta méthode. »

J’ai fait un pas vers toi et j’ai cru que mon pied pouvait faire exploser le sol.

« Tu peux essayer de me frapper, tu as poursuivi. On peut même se battre, si ça t’arrange. »

Un pas de plus. Tu avais un air de défi.

« Ce n’est pas parce que je suis une fille que je ne suis pas capable de me confronter à toi. Si je gagne, tu cesseras de te battre avec tout le monde et iras en cours, compris ? »

-Si tu tiens tant à crever… »

Mais à peine ai-je levé mon bras que tu l’as bloqué. Alors que je restais médusé par la vitesse de tes gestes, je me suis senti légèrement soulevé du sol et, en un instant, je suis retombé lourdement sur le dos. Une douleur fulgurante a traversé ce dernier. Je n’arrivais plus à émettre le moindre son, complètement hébété par cette prise de judo inattendue.

Je t’entendais reprendre ton souffle, épuisée surement à cause de ta blessure.

Je suis resté allongé, sans bouger, les yeux rivés vers le ciel, sans vraiment le voir.

Et alors?: Chapitre 3

 

Le lendemain, j’ai eu plus que jamais envie de rester dans mon lit, d’oublier les cours et tout ce qui était en rapport avec l’école. Le jour de la rentrée m’avait achevé à cause de toi, la folle de service. Je m’étais demandé ce que tu avais fait après que je sois rentré. Je priais pour que tu m’ais enfin compris après toutes les insultes que je t’avais lancés dessus. J’ai pensé que tu avais dû pleurer, puisque tu avais l’air de ne pas avoir l’habitude que l’on te crie dessus comme je l’avais fait. Et puis, tu étais une fille. Qui dit fille dit chochotte. J’étais plutôt fier de moi.

Si Jon n’avait pas insisté pour que je me lève faire le petit déjeuner, je me serais surement rendormi.  Alors dans ce cas, maman m’aurait découvert en pleine séance de dodo et me frapperait en me criant que je n’étais qu’un pauvre imbécile incapable ne serait-ce que d’aller à l’école, et j’en passe.

J’ai regardé mon nouvel emploi du temps, qui m’a arraché une grimace, comme d’habitude. En première heure, j’avais français. Ah non, j’avais deux heures de suite, dès le matin. Si je me souvenais bien, la prof de français était aussi ma principale, c’est-à-dire celle de la veille. Donc…j’allais devoir te supporter dès le matin, puisque tu étais à côté de moi. A cette pensée, j’ai prié, une fois de plus, de tout mon âme qu’un miracle se produise et que tu m’ignores.

Je n’ai pas mis grand-chose dans mon sac, seulement les cinq premiers trucs qui me sont tombés sur la main. Je suis ensuite allé proposer à maman :

« Je peux emmener les enfants à l’école, si tu veux.

-Non, ce n’est pas la peine. Va au collège au lieu de trainer. »

Comme je n’avais donc rien à faire à la maison et qu’il restait du temps avant les cours, je suis parti me promener sur le pont. Ce dernier n’était pas loin du collège, et se situait dans un petit bois. J’aimais y aller grâce au calme qui y régnait la plupart du temps. Cela me permettait de m’évader de ce monde égoïste et affreux. Je ne pensais à rien, j’oubliais mon milieu de vie, mon quotidien, mon moi-même. Je restais debout, le regard dans le vide, mes yeux se posant sur l’éclat vert des feuillages en été, leur changement de couleur en automne, leur chute en hiver et leur renaissance en printemps.

Malheureusement, à mon plus grand regret, quand je suis arrivé ce matin-là, il y avait déjà des personnes. C’était un groupe de trois garçons dont je ne connaissais pas le nom, mais leurs visages me rappelaient quelque chose. Ils devaient être de mon collège, me suis-je dit. Ils discutaient entre eux et semblaient attendre quelqu’un. Lorsque j’ai voulu tourner les talons, un des trois m’a aperçu et a fait signe aux autres. Ensuite, quand il m’a interpellé, j’ai su que les ennuis allaient encore commencer. J’ai reconnu le dénommé Nathan de la veille, avec ses cheveux blonds, virant presqu’au blanc et ses yeux bleus clairs. Le genre de mecs que vous, les filles, qualifierez sans problème de ‘’beau gosse’’.

« Eh, le sous-merde ! T’es vraiment venu, finalement !

-Comment ça, vraiment ? Ai-je répété tandis qu’ils s’approchaient de moi, sans prendre la peine de relever l’insulte tellement j’avais l’habitude.

-On sait que tu viens souvent là. Non mais t’as vraiment rien à faire, mon pauvre ! Bref, on t’attendait depuis un bout de temps.

-Et pourquoi ?

-Essaye de deviner, salaud. Allez réfléchis un peu ! »

Il m’a pris pas le col et je l’ai repoussé violemment.

« Qui t’as permis de me toucher, connard, tu veux que je te bute c’est ça ?

-J’ai pas d’ordre à recevoir d’un sale déchet comme toi, et tu t’es pas amélioré hier, on dirait !

-De quoi tu parles, à la fin !

-Tête d’abruti, vu comment t’as parlé à Elie devant nos yeux, pense pas que tu vas t’en tirer facilement ! A répondu un de ses potes. »

A ce moment-là, j’ai compris qu’ils étaient trois de tes nombreux admirateurs. J’ai dû me retenir de pouffer face à ces trois rigolos qui voulaient jouer aux preux chevaliers défendant leur petite princesse de l’horrible monstre SDF, pour éviter qu’ils m’emmerdent encore plus. En effet, je savais que t’avoir gueulé dessus n’allait pas arranger la haine qu’éprouvaient les gens envers moi, bien au contraire. J’ai répliqué :

« Les gars, sérieux, je vous comprends pas. Pour quelle raison vous défendez une pauvre nana comme elle ? Elle a rien à faire de vous et vous vous pliez en quatre pour sa petite personne.

-N’importe quoi,c’est pas une pauvre nana !

-Peuh, on peut pas tomber plus bas que vous. Bon, je me casse.

-Eh ! On n’a pas fini !

-Moi, si.

-On t’a pas encore fait regretter ton comportement ! Et dis-nous ce qui s’est passé entre vous après les cours ! »

Je les ai ignorés en partant à grandes enjambées jusqu’à ce que je ne les entende plus

Tu étais vraiment le contraire de moi : entourée de personnes qui t’adoraient au point d’aller me provoquer. Tout le monde avait l’air de te considérer comme une fille spéciale et géniale alors que pour moi, tu étais seulement une emmerdeuse de première.

Quand je suis arrivé au collège, c’était la première fois que j’étais arrivé parmi les premiers. Le portail n’avait pas encore ouvert et j’ai commencé à attendre, sous l’ombre d’un arbre. J’ai essayé de faire le vide dans ma tête, comme sur le pont, mais il n’y avait pas le calme dont j’avais besoin pour y arriver. Plusieurs regards noirs m’étaient adressés et il n’y avait pas besoin d’être devin pour connaître la raison.

C’est alors que je t’aie vue, ainsi que les autres d’ailleurs, arriver du parking d’en haut. Une fois de plus, tu étais en T-Shirt simple, avec un pantacourt en jean et tes cheveux étaient encore attachés. Tu ne ressemblais en rien aux fashion victim que l’on rencontrait partout dans la rue. Plusieurs filles ont couru vers toi pour t’embrasser joyeusement. Tu m’as très vite remarqué et, je ne sais pas si c’était mon imagination, tu avais l’air de vouloir me sourire avant que Nathan vienne vers toi pour me cacher avec sa grande silhouette. Je lui étais reconnaissant. Le portail s’est ouvert, et je me suis faufilé à l’intérieur du collège. J’ai songé à sécher les cours en me cachant dans les toilettes pendant la journée. Quand j’ai voulu mettre mon plan à exécution, la sonnerie a retenti et un surveillant à l’air pressé m’a crié de me dépêcher d’aller en cours.

J’ai alors gambadé dans le bahut le plus longtemps possible, même après que les couloirs se soient vidés. 10 minutes plus tard, j’ai croisé une personne que je connaissais très bien, que je la voyais presque tous les jours depuis la 6e. Le principal. Il a fait les gros yeux lorsqu’il m’a vu marcher tranquillement, sans me presser. Il m’a bloqué le passage, m’obligeant à lever les yeux vers lui pour ne pas fixer son horrible cravate à rayures marron sur fond violet.

« Qu’est-ce que tu fais encore ici ?

-Rien, je m’ennuie.

-Tu n’as pas marre de répéter le même scénario tous les ans ? La troisième est une année à ne surtout pas négliger, c’est…

-Ouais, m’sieur, y a le contrôle et tout, je sais.

-C’est le brevet, Jérémy, le brevet ! Tu dois à tout prix…

-C’est bon, je sais je dois travailler, comme tous les ans quoi. Bon, j’y vais. »

J’ai essayé de me frayer un chemin mais son corps massif m’en a empêché. Et apparemment, il n’avait pas encore fini son pauvre discours répétitif. J’ai laissé tomber et me suis appuyé contre le mur.

« Jérémy, tu ne réalises pas l’importance de la scolarité. Tes notes sont tellement basses qu’elles ne peuvent pas être pires, tu dois vraiment t’améliorer et commencer à fournir des efforts ! Tout le monde est prêt à t’aider et tu le sais bien, on… »

Après quatre minutes de monologue, il m’a interpellé.

« Tu as compris ?

- Ouais ouais, vous inquiétez pas. Je dois aller en cours pour appliquer les trucs que vous m’aviez dit. Au revoir. »

Je me suis redressé et marché d’un pas nonchalant vers la salle. J’ai entendu le principal soupirer, d’épuisement surement. Quand je suis arrivé devant la porte, je suis entré sans frapper, comme d’habitude. La prof a cessé d’écrire et m’a demandé, pendant que les autres me regardaient.

« D’où arrives-tu Jérémy ? Ça va faire 20 minutes que le cours a commencé !

-Je parlais avec le principal de mes notes, c’est une bonne raison, non ? »

J’ai entendu plusieurs personnes ricaner. Je t’ai jeté un très bref coup d’œil et remarqué que tu ne m’observais pas. Tu étais la seule à être concentrée sur ta copie, comme si elle avait une importance capitale.

« Va à ta place, m’a-t-elle ordonné, visiblement exaspérée. »

Je suis allé vers notre table, écarté ma chaise vers le coin du bureau et jeté mon cartable assez loin pour ne pas en être encombré. Il a atterri vers toi et tu n’as pas pris la peine de le pousser ou de lui accorder un regard. Pendant l’heure, je fixais le tableau sans lire ce qu’il y avait de marqué dessus tandis que toi, j’entendais que tu n’arrêtais pas d’écrire chaque fois que la prof marquait un truc de nouveau. Je t’ai lancé un coup d’œil, le plus discret que j’ai pu. Tu avais un air neutre mais concentré. Tu ne m’as pas adressé la parole jusqu’à la sonnerie ce qui m’a profondément soulagé.

On a eu droit à une pause de deux minutes. Tes copines t’ont appelée :

« Tu viens, Elie ? On va se promener, un peu !

-Non merci, je vais rester là, tu as refusé poliment. »

Je suis allé aux toilettes. Je me suis dit j’avais eu raison : les filles étaient aussi fragiles que des bébés, qu’elles chialaient et se vexaient facilement. Maintenant que le problème était réglé, je devrais me sentir plus tranquille. Quand je suis revenu en classe, tout le monde était déjà arrivé. Tu n’avais pas changé de position, mis à part que ta tête était appuyée sur la paume de ta main. A la deuxième heure, tu participais quelques fois en ayant toujours la bonne réponse aux questions. J’ai pris mon sac et cherché mon agenda. Enfin ce n’en était pas vraiment un, vu que je notais jamais les devoirs ; c’était surtout mon carnet de distraction. En frôlant une feuille, je l’ai sorti et remis mon cartable à sa place. Après quelques gribouillis sur la page du 25 mars, j’ai dessiné ce qui me passait par la tête. Un ninja. Un ballon de foot. Un loup. Un sabre. Un soldat. Un sandwich. Une forêt. Le ciel. Un chat. Un dragon. Un clown. Ainsi, le temps a passé moins doucement à mon goût. Je ne faisais plus attention au monde qui m’entourait.

La sonnerie me fit revenir à la réalité. Ranger mes affaires fut très rapide puisque je n’avais pratiquement rien sorti. Je quittai la salle tandis que la prof donnait les devoirs à faire, allai dans la cour et m’assit sur un banc, sous le préau. Ce banc était une place qui m’était réservé car les élèves avaient peur d’attraper la ‘’maladie des fesses du SDF’’. Pendant la récré, je ne faisais que contempler les nuages se déplacer dans le ciel et deviner la forme qu’ils avaient. Je t’ai vu parler avec Nathan et ce dernier me lançait des regards meurtriers au début avant de cesser. J’ai pensé qu’il n’osait pas venir grâce à ta présence près de lui. Tu n’avais pas changé d’attitude envers moi depuis la première heure. A la fin, je vous ai vu vous diriger dans un coin de la cour et j’en ai déduis que l’on avait sport.

Je n’avais pas amené mes affaires, mais même si j’avais mon survêtement sur moi, j’ai décidé de ne pas participer au cours. Le prof était le même que l’année dernière pour moi donc, ayant l’habitude de moi, il m’a laissé tranquille. Vous aviez basket, mon sport préféré, mais cela ne m’a pas incité pour autant à jouer. De toute façon, aucune des équipes ne m’accepterait. Comme le temps était ensoleillé, le prof a décidé de faire le cours dehors

Je me suis assis sur l’herbe, à l’ombre, vous regardant vous échauffer. Cette situation m’a valu des vingtaines de regards noirs. Alors que vous faisiez quelques tours de terrain, j’ai vu une silhouette tomber. Tu étais assise par terre, une petite grimace se dessinant sur ton visage. Des élèves sont venus te voir mais tu as fait signe que ça allait avec un sourire. Nathan t’a dit quelque chose que tu as nié. Quand ils sont repartis, j’ai remarqué que tu as tenu ton pied et tourné celui-ci deux, trois fois. Tu t’es levé et j’ai vu qu’il te fallait des efforts pour y arriver. A partir de ce moment, je t’ai observé et constaté que tu courais de la même façon que la veille, en voulant me rattraper. Tu boitais. Tu avais l’air de faire de ton mieux pour ne rien laisser transparaitre. Au bout de plusieurs minutes, à te regarder souffrir en silence, je suis allé voir M. Lambert.

« M’sieur, vous avez pas vu qu’elle a un problème ? Lui ai-je dit en te désignant du doigt.

-Que veux-tu dire ?

-Ben regardez et vous verrez. »

Je suis retourné à mon coin et me suis demandé comment vous faisiez pour tenir sous ce soleil brûlant. Le prof t’a fixé et, par son air entendu, il a dû enfin comprendre. Il t’a appelé, tu es venue vers lui et, après quelques paroles échangées, tu t’es assise sur le banc à côté de lui. Tu n’avais pas l’air particulièrement soulagé de pouvoir arrêter de te faire du mal. Tu n’as pas dû savoir que c’était moi qui lui avais informé, ce qui ne me dérangeait pas, au contraire.

Je me suis allongé sur l’herbe, prêt à faire un somme quand tu es venue t’asseoir près de moi. J’avais pu me retourner à temps pour te voir faire deux pas avec ta jambe droite. J’ai voulu t’ignorer mais tu as décidé de parler. J’ai fermé les paupières au moment où tu as commencé :

« Je suis désolée pour hier, je ne voulais pas t’énerver. »

Je n’ai rien dit.

« J’ai réfléchi à mon attitude et je me suis dit que tu avais raison de t’être mis en colère contre moi, tu as poursuivi. C’est vrai que c’est bizarre, une fille qui s’incruste comme ça dans la vie des gens.

-…

-Mais je voudrais que tu saches que je ne te voulais aucun mal, je désire vraiment devenir ton amie, tu comprends ?

-…

-C’est normal que tu ais du mal à me croire. Je ne suis sûrement pas la mieux placée pour dire ça, mais je sais ce que tu éprouves. »

Je n’ai pas pu rester de marbre face à cette remarque et mes lèvres ont bougé toutes seules :

« Et qu’est-ce que je suis censé ressentir ?

-De la méfiance, tu as répondu sans hésiter, beaucoup de méfiance. C’est normal, puisque personne ne s’est comporté ainsi avec toi, à cause de la différence qui existe entre les autres et toi. »

Tu avais prononcé ces paroles si facilement que ça m’a irrité et j’ai ouvert les yeux.

« Qu’est-ce que tu en sais ? Tu me crois si seul ? J’ai une famille, j’ai pas besoin de cons comme vous pour être heureux.

-Ah oui ? C’est bien que tu aies une famille, mais tu n’as jamais eu envie de nouer des liens avec ton entourage ? Je ne pense pas que tu sois vraiment heureux. »

Je me suis tourné vers toi et j’ai vu que tu me regardais en souriant paisiblement. J’ai essayé de chercher une once de pitié sur ton visage, en vain. Tu semblais sérieuse, compréhensive. Mais de quoi ?

« Qu’est-ce que ça m’apportera de faire amis-amis avec vous ? Tu penses que je vais accepter tout en sachant que vous dites de la merde sur moi ? N’essaye pas de paraitre gentille, tu ne fais qu’empirer ce que je pense déjà de toi. Tu prétends une fois de plus vouloir être amie avec moi. T’as pas pu trouver plus crédible comme mensonge ?

-Pourquoi tu persistes à croire que c’en est un ? C’est si difficile de penser que c’est la vérité ?

-Laisse tomber, quoique je te dise, tu insistes pour m’emmerder. Même avec un pied blessé, tu arrives à être soulante. »

Je me suis levé en m’apprêtant à partir.

« Comment tu sais pour ma blessure ? »

Non mais quel con…

« Ça se voit que tu vas mal, ai-je répondu sans te regarder.

-Tout à l’heure, tu as dit au prof de m’arrêter, c’est ça ? Je t’ai vu lui parler. Et je ne pense pas qu’il ait pu le remarquer tout seul, il était occupé.

-Raconte pas de bêtises. »

Visiblement, tu refusais de me croire. Pendant que je m’éloignais de toi, j’ai entendu ton petit rire mélodieux derrière moi. Il a été remplacé par la voix forte de M. Lambert qui annonçait la fin du cours.

En faisant demi-tour, j’ai croisé ton regard. J’ai vu sur tes lèvres que tu articulais un ‘’merci’’, avec un sourire radieux. J’ai fait semblant de t’ignorer. Il m’a fallu un effort pour paraître indifférent face à ton action. Un petit effort.

Et alors?: Chapitre 2

Je me souviens encore de la scène. La pièce baignait dans la lumière naturelle produite par le soleil, on pouvait entendre les éclats de voix des personnes dans la cour. Et puis, il y avait toi, assise devant moi, qui me regardais avec tes yeux caramel. Tes longs cheveux châtains étaient coiffés en une queue de cheval. Tu avais une peau tirée entre le blanc et le bronzé. Tu portais un simple T-Shirt bleu foncé et un slim noir.

Et tu souriais.

A mon étonnement, ton sourire n’était ni moqueur, ni dégoûté. Il semblait…sincère. Alors que tu me regardais. Et que tu m’avais parlé. C’était surprenant de ta part, mais je me suis quand même méfié de toi. Je me suis ensuite souvenu de ton nom. Je te connaissais déjà sans t’avoir vraiment rencontrée. Contrairement à moi, tout le monde t’aimait, tu étais très populaire. Même quelqu’un d’aussi renfermé que moi le savait.

Tu t’es présentée joyeusement :

« Salut, je m’appelle Elie ! Et toi, c’est Jérémy, je parie !

-Je m’en fous de ton prénom, je veux savoir ce que tu fous ici !

-J’ai demandé à Mme. Roussel de me prêter la clé de la salle.

-C’est pas ma question, tu te prends pour qui pour oser me réveiller comme ça ! »

Si tu étais un garçon, je t’aurais surement déjà frappée.

« Ben, c’est la récré, c’est pas le moment de dormir, tu sais, tu as dit sans cesser de sourire.

-Et alors, c’est pas tes affaires à ce que je sache !

-Tu pourrais être plus sympa quand même.

-J’ai aucune raison d’être comme ça. Quand la fille la plus populaire vient parler à un mec comme moi, ça cache forcément quelque chose !

-Qu’est-ce que tu racontes ? Tu as ri. Ça n’a rien à voir avec la popularité ou quoi que ce soit de ce genre. Je veux simplement faire connaissance avec toi, c’est tout. Tu es un nouveau dans la classe des 3e2, rien de plus normal que je t’accueille !

-Tu me crois con ou quoi ? Je parie que tu prépares encore un mauvais avec tes potes, j’ai l’habitude.

-Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

-Vous êtes pareils, toujours à juger sur les apparences ! Vous voyez pas plus loin que le bout de votre nez ! Vous me saoulez tous, surtout toi pour l’instant ! Ai-je vociféré.

Ton sourire a disparu d’un coup, mais ton visage ne m’a pas semblé énervé pour si peu.

« Arrête de penser que tout le monde te veuille du mal, tu as dit d’une voix douce. Je sais bien que tu as une vie pas si facile, mais ne te prends pas à tous les gens qui t’adressent la parole. Si quelqu’un te propose son aide, tu peux peut-être un peu réfléchir au lieu de tout de suite l’envoyer balader, non ?

-Fais pas comme si tu me connaissais ! J’y crois pas, tu débarques comme ça pour me faire la leçon ! Maintenant, lâche moi et t’avises plus de ma saouler, c’est clair ?

-Tu crois que tu peux me faire peur avec des menaces aussi pitoyables ?

-Ferme-là et dégage ! »

A la place d’obtempérer, tu es venue t’asseoir près de moi.

« Putain, mais t’as pas compris ?! Me suis-je une nouvelle fois écrié.

-Ça sert à rien de partir, c’est bientôt l’heure, imbécile. »

En effet, la sonnerie a retenti. Je t’ai rappelé, encore agacé :

« C’est pas ta place ici, barre toi !

-Eh ben, la politesse ne fait vraiment pas partie de ton vocabulaire…tu as soupiré. »

On entendait déjà les élèves dans le couloir. La prof les a fait entrer et, en la voyant, tu lui as demandée avec un sourire angélique, sous les yeux hébétés de tes amis et de moi :

« Madame, pourrais-je changer de place, s’il vous plait ?

-E…Elie, qu’est-ce que tu racontes ? A articulé quelqu’un.

-Euh, oui si tu veux, a répondu la prof. Mais ce sera ta place définitive, je te préviens, je te préviens.

-Aucun problème, merci ! »

Je me suis tourné vers toi, les yeux brillants de colère.

« Ça t’amuse de continuer encore à m’emmerder ?!

-Jérémy, ne parle pas comme ça ! Est intervenue la vieille.

-Ouais, tu te prends pour qui pour la parler comme ça, clochard ? A crié un garçon blond.

-C’est bon, Nathan, pas besoin d’aller aussi loin ! Tu as dit.

-Quoi ? Mais pourquoi tu le défends ?

-C’est vrai, j’ai pas besoin de ton aide !

-Ça suffit ! S’est énervée la prof et le silence s’est installé. »

Tu m’as adressé un dernier sourire avant de reporter ton attention à Mme. Roussel, sans me déranger pendant les deux heures restantes. Malgré ça, j’ai continué d’éprouver une rage sourde contre toi. Plusieurs personnes n’hésitaient pas à nous dévisager, encore consternés par ton choix. J’ai reçu beaucoup de regards noirs, comme si c’était moi qui avais insisté pour que tu me tiennes compagnie. Le temps semblait passer au ralenti et chaque minute paraissait se transformer en heure. Quand j’ai entendu, la sonnerie, je me suis levé, ai pris mon sac et suis parti le plus vite possible. J’ai marché sans m’arrêter, sans perdre de la vitesse. Cela m’aidait à m’apaiser. Quand je me suis enfin calmé, j’ai ralenti le pas. Je trouvais encore ton comportement insupportable, très agaçante, mais surtout étrange. Hormis pour un mauvais coup, quelle raison aurais pu te pousser à me parler, à me sourire comme tu l’avais fait ? Aucune.

Je me suis étiré, sous le soleil qui devenait brûlant et j’ai senti mon ventre gargouiller. Il fallait que je me dépêche de rentrer pour préparer le déjeuner aux petits. Avec ce qu’il restait dans le frigo, ça n’allait pas être du gâteau.

Je me suis apprêté à accélérer le rythme quand quelque chose de terrible m’a arrêté net.

« Jérémy, attends ! »

Je me suis tourné vers toi, qui courait jusqu’à moi, d’une manière bizarrement anormale. Mais cela n’avait aucune importance : rien que le fait de devoir encore te voir m’a rempli de rage. Quand tu t’es immobilisé devant moi pour reprendre ton souffle, je t’ai craché au visage :

« Putain mais tu vas me suivre jusqu’où ?! T’as pas compris que fallait que t’arrêtes de faire les pots de colles !!

-Si tu ne t’es pas enfui comme tout à l’heure, je n’aurais pas eu à te suivre comme ça, as-tu dit en étant toujours essoufflée. Tiens, tu as oublié de prendre ça, tu as ajouté en me tendant une feuille.

-Qu…

-Il faut que tu la fasses signer par tes parents pour vendredi, ce sont les…

-Rien à foutre ! »

Je t’ai arraché le papier des mains, l’ai déchiré en morceaux avant de les jeter par terre. Je n’allais pas laisser ma mère m’occuper de ce genre de conneries inutiles, me suis-je dit. Après avoir regardé les petits bouts tomber au sol, tu as levé sur moi tes yeux, énervée pour de bon, cette fois.

« Mais qu’est-ce qui te prends, bon sang ? C’était très important, t’avais rien d’autre à faire que de donner ce document à tes parents, c’est si compliqué que ç…

-Ta gueule ! Ai-je hurlé. Je vais pas mourir à cause de ça, et puis t’avais qu’à pas courir jusque-là pour me donner cette merde ! C’est ta faute maintenant si t’es si fatiguée et en colère ! Dès le premier jour, je te connais à peine et tu me les casses déjà ! Maintenant, dégage de ma vue et laisse-moi tranquille pour de bon, compris ?! »

Je me suis attendu à ce que tu répliques, mais un silence a suivi mes paroles. Ta respiration est redevenue régulière. Je n’ai pas regretté ce que j’avais dit. Quelle idée de courir pour être tout de suite fatiguée alors que le chemin n’était pas si long, seulement pour me remettre un pauvre torchon ! Un bus est passé devant nous, mais je n’ai pas fait attention aux passagers. Quand il est passé, tu t’es doucement assise par terre et, calmement, tu as ramassé les bouts de papiers.

« Qu…qu’est-ce que tu fous ? »

Pas de réponse. Je t’ai regardé quelques secondes, intrigué, et j’ai fini par tourner les talons.

« Fais ce que tu veux, mais viens plus m’emmerder, et pour de bon, ok ? »

Un grand vent frais s’est tout à coup manifesté. J’ai cru voir quelque chose de petit et blanc voler. Je suis rentré chez moi sans me retourner.

***

 

Ramasser les petits bouts du document ne fut pas très facile. Surtout après le passage de la bourrasque. Elie dut vérifier qu’elle n’en avait oublié aucun, avant de les mettre soigneusement dans sa poche et rentrer chez elle. Elle essaya de tenir le mieux possible sur ses deux pieds, malgré la petite douleur au pied gauche qui ne voulait pas disparaître. Au contraire, elle se faisait de plus en plus sentir. Sa maladresse survenait toujours aux moments importants. Mais ce garçon n’avait pas l’air de considérer ce document comme essentiel. Elle savait d’avance que ce ne serait pas une mince affaire de sympathiser avec lui, mais n’abandonna et n’abandonnera pas.

Lorsqu’elle fut chez elle, elle chercha du scotch et sortit les morceaux de papier, qu’elle éparpilla sur sa table.

Et alors?: Chapitre 1

Je me suis réveillé avec le bruit de l’eau du robinet, les cris de mes frères et ma sœur et les rayons de soleil qui m’ont aveuglé les yeux. J’avais toujours regretté de ne pas pouvoir acheter des rideaux, car maman me disait que ce n’était pas une des choses les plus indispensables. Alors tous les matins d’été, dès que je me levais, je grommelais qu’elle avait tort. Mais les vacances étaient finies, c’était la rentrée scolaire, j’allais passer en 3e. Là, je n’ai pas pensé que c’était l’année la plus importante du collège ou quelque chose de ce genre, non, je me suis dit que ce n’était rien qu’une année de malheur de plus que je devais ajouter à ma pauvre vie.

Je me suis levé sans hâte, sans faire attention à Lola qui m’a bousculé, et suis descendu préparer le petit déjeuner. Enfin bon, c’était plus le reste du repas d’hier qu’autre chose. Manger a été très rapide car, comme j’étais l’aîné, je devais laisser une grande partie de la nourriture aux plus jeunes. Pendant qu’ils finissaient leurs assiettes, je suis remonté me brosser les dents, m’habiller et me coiffer rapidement. Non, je n’espérais pas faire craquer les filles ou jouer les beaux gosses. De toute façon, avec ma dégaine de voyou, mes yeux noirs trop profonds et mes cheveux courts bruns, j’étais tout le contraire du prince charmant de la gent féminine.

J’ai préparé mon sac d’école qui m’avait servi les 6 années précédentes. On pouvait facilement remarquer qu’il ne datait pas de la veille. Je suis allé réveiller maman et j’ai vu que son visage avait repris un peu de couleur. Mais elle n’était pas encore en grande forme. Je l’ai un peu aidé à se lever puis elle m’a fait signe de m’en aller. A contre cœur, je l’ai obéi. J’avais raison de m’inquiéter pour elle, sa santé n’était pas très stable. Ça lui arrivait parfois de tomber subitement par terre, mais jusque-là, il n’y avait rien eu de grave. Cela ne l’empêchait pas de s’occuper de mes 3 frères, ma sœur et moi. Depuis que notre père était parti, c’était elle qui employait toute sa force pour subvenir à nos besoins, nous, des enfants âgés de 14, 8, 6, 5 et 3 ans. Je l’aidais de mon mieux, mais je n’avais pas l’impression de faire grand-chose.

Je suis sorti de la baraque en prenant mon temps, puis zigzagué entre les cabanes pour sortir de la clôture. Le temps avait encore gardé sa chaleur, alors j’ai enlevé ma veste. Pendant que je marchais vers le collège, un bus est passé devant moi. A l’intérieur, quelques élèves m’ont vu et ont fait un sourire sarcastique, mais j’ai préféré faire semblant de les ignorer.

Arrivé, je me suis avancé vers les listes des classes. Autour de moi, beaucoup de filles s’enlaçaient en piaillant je ne sais quoi. Certains se réjouissaient de la répartition des classes, d’autres non. J’ai vu mon nom sur la liste des 3e2 et, visiblement, je n’étais pas le seul.

« Merde, on a ce SDF de Jeremy !

-On va être contaminé par ses microbes !

-Parle moins fort, il peut nous entendre.

-Rien à foutre, il sait déjà qu’il est qu’un pauvre déchet ! »

Le soleil brille beaucoup aujourd’hui.

«  J’ai entendu dire qu’il a essayé de cramer des pauvres gens pendant la nuit !

-Il a aussi envoyé à l’hôpital des gars avec de sévères blessures. Ce mec se la joue grave.

-Peuh ! Il n’a pas encore compris qu’un clochard, ça reste un clochard, quoi qu’il arrive ! »

Heureusement que l’on soit mercredi, il n’y aura pas cours, l’aprèm.

« Ce qui est cool, c’est qu’on va bien se marrer avec lui dans la classe !

-Haha, tu comptes lui faire quoi ?

- Le pire possible, il ne mérite que ça !

-Il parait qu’il porte le même slip pendant un mois !

-Ouais, je sais, c’est dégoûtant ! »

Qu’est-ce que je vais cuisiner ce soir ?

« Hé, le clochard ! Qu’est-ce que tu fous là, t’es pas dans les poubelles, normalement ? »

Je me suis tourné vers la voix et les ricanements qui l’ont succédée. C’était Romain et ses trois fidèles amis, des gars qui ne pouvaient pas s’empêcher de me chercher des poux.

« Apparemment, je ne suis pas le seul à m’être trompé d’endroit. Ici, c’est pas la porcherie, tu sais.

-Toi, fais pas le malin, ok ? T’es peut-être un peu balèze mais t’y crois pas trop, t’es qu’un…

-Ouais, cause toujours. »

La sonnerie a retenti et je suis parti sous les insultes de l’autre gros lard. Je me suis dirigé d’un pas trainant vers la salle 124, et je suis arrivé dans les derniers. Il y avait encore des moqueries sur moi qui s’élevaient du rang. Je ne pouvais pas répliquer contre les insultes des autres. On ne peut pas contredire la vérité, c’est tout. Ma maison n’en était même pas une, elle ressemblait plus à une cabane qu’autre chose. A cause de ma misère, personne ne s’approchait de moi. Pour diverses raisons pas très louables, je m’étais forgé une réputation de sale racaille et les profs de me portaient pas dans leur cœur. Je ne trouvais aucun intérêt à aller au bahut, ce n’était qu’une source de douleur de plus. Je n’avais pas l’intention non plus de me faire des amis, et être froid avec tout le monde me convenait parfaitement. Oui, c’est ça, aller en cours pour répondre au souhait de maman, et c’était tout.

Pendant le premier cours, la prof principal, Mme. Rou quelque chose, nous a présenté et expliqué les enjeux de l’année de 3e. Un discours qui m’a permis de dormir pendant deux heures jusqu’à la pause. Mme. Machin n’a pas pris la peine de me réveiller ; ses collègues l’avaient dû prévenir qu’un élève paresseux, violent et mal habillé allait étudier dans sa classe et qu’il ne fallait pas s’occuper de lui afin d’éviter les problèmes. J’ai terminé ma sieste juste avant le début de la récré, au moment où la prof a dit qu’il fallait revenir ici après pour la suite des explications. J’ai gardé les yeux fermés, espérant pouvoir continuer de dormir dans la salle. C’était mieux que d’aller dehors. Ma tête enfouie dans mes bras, j’ai entendu une conversation :

« Hé, qu’est-ce qu’il y a ? Viens !

-Pourquoi on ne le réveille pas ? A demandé une voix féminine et j’ai su qu’elle parlait de moi.

-Ne t’occupes pas de lui et viens, on va voir les autres qu’on n’a pas vu ce matin !

-Madame, on fait quoi pour lui ?

-Euh, laisse-le, il a sûrement besoin de repos. Allez, sortez je vais fermer la porte ! »

J’ai entendu celle-ci se refermer et un bruit de verrou. Je n’ai pas bougé la tête mais j’ai ouvert les yeux, regardant la matière propre du bureau. De vagues pensées ont traversé mon esprit. Pour la énième fois, je me suis posé des questions sur mon avenir. Là où j’en étais, il ne devrait pas trop ressembler au monde des bisounours.  Je me suis même demandé si j’en allais avoir un, de futur. Je n’avais pas de rêves, pas d’espoirs, pas de but alors je ne pouvais rien imaginer, à part ma vie dans les bois, seul. J’ai pensé que ça devrait m’aller, du moment que je serais en paix.

Lorsque j’ai voulu me lever pour m’étirer, j’ai entendu une clé tourner dans le verrou de la porte et cette dernière s’ouvrir. Il y a eu quelques pas et le bruit d’une chaise tirée en arrière. Était-ce la prof ? J’ai alors senti une présence près de moi. J’ai choisi de faire semblant d’être plongé dans le sommeil. Néanmoins, une main m’a secoué vivement le bras et la voix de tout à l’heure est apparue :

« Eh, réveille-toi ! C’est le moment de prendre l’air ! »

Je me suis redressé, énervé et pressé de voir qui était cette idiote qui osait me toucher.

« Qu’est-ce que t’es en train de foutre, toi ?! »

C’était la première fois que je t’ai adressé la parole.

Et alors?: Prologue

Et alors?: Prologue dans Histoire: Et alors? 9638844-un-pissenlit-souffle-des-graines-dans-le-vent

Thème: Vie sociale, école, amitié

Age conseillé: à partir de 15 ans

Résumé:

Jérémy est un garçon détesté de tous: il est pauvre et vit dans une espèce de bidonville. De plus, il est très violent et renfermé. Pourtant, à la rentrée de 3e, la fille la plus populaire du collège, Elie, n’hésite pas à venir lui adresser la parole. Devant tant de gentillesse, Jérémy, surpris, se renferme encore plus et refuse de lui accorder sa confiance.  Mais si Elie était vraiment sincère? Si elle voulait vraiment devenir son amie? Pour Jérémy, cette perspective est tout simplement invraisemblable. Mais peut-être qu’il est temps pour lui de s’ouvrir un peu plus, et commencer à s’ouvrir un peu plus à la vie devant lui….

 

Prologue

 Pouvoir être vraiment heureux sans rien avoir, je ne savais pas que c’était possible. Surtout lorsque l’on est habitué aux regards remplis de haine et de dégoût à cause de la différence de milieu de vie. Pitoyable.

Et pourtant, toi, tu n’étais pas comme les autres. Tu as pris le temps de m’apprendre ce qu’est une vie joyeuse où l’on peut espérer tout ce que l’on veut, où les jours s’écoulent comme un fleuve tranquille, où la solidarité existe. Et surtout, une vie où je peux ressentir de nouveaux sentiments. Tu m’as appris à sourire dans les moments difficiles, à ne pas abandonner quoi qu’il arrive, à surmonter mes peurs, à rêver, à me battre pour mes rêves, à garder espoir, à contrôler ma colère, à accepter la vérité, à ne pas hésiter, à aller de l’avant, à éprouver de la joie, à me faire des amis et tout un tas de choses qui m’échappent tellement il y en a.

Tu m’as changé, je pense que tu t’en doutes, mais tu ne sais pas jusqu’à quel point.

 




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