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Alice Rayers: Le Serpent 3

Chapitre 3

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Petite musique qui peut s’écouter avec le chapitre =)

‘’…A jamais.’’

J’étais ballottée dans un espace sombre empli seulement d’obscurité et de ténèbres, dépourvu du moindre filtre de lumière. Je perdais progressivement la vue, l’odorat, le goût, le toucher. Il ne me resta plus que l’ouïe. Néanmoins, hormis un lourd bourdonnement incessant comme si j’étais sous l’eau, il s’agissait des mêmes paroles qui continuaient à faire battre mes tympans et mon cœur.

‘’Je te…’’

Mon esprit s’obstina à bloquer tous les souvenirs, si bien que je commençai à oublier ma propre identité.

‘’Sois…A jamais’’

Cette voix rauque, légèrement caverneuse, contrastait avec le silence assourdissant. Il me semblait la connaître depuis des lustres. Comme si elle m’avait côtoyée durant toute mon existence. Si j’en avais eu une un jour.

Lentement, je constatai que je perdais également l’usage de mes membres. Bouger mes mains et mes jambes devint bientôt difficile, puis impossible. A présent, elles pouvaient tout aussi bien disparaître, je ne m’en rendrais pas compte.

‘’Sois mon épouse. A jamais.’’

Une boule se forma à l’intérieur de ma gorge, qui commença à m’incendier. Cette brûlure intolérable se propagea dans tous les recoins de mon corps, remuant mes entrailles impitoyablement, pire, les broyait. Je fus très vite saisie de spasmes et secouai la tête, à la recherche d’un quelconque répit.

‘’Sois mon…’’

Non…non ! Un désir tout aussi ardent que les flammes qui me consumaient de l’intérieur, un désir de fuir cette voix,  déversa dans mon cœur une vague d’effroi et d’anxiété extrêmes. Au plus profond de mon être, je sus que si je ne m’échappais pas maintenant, il n’y aurait plus aucun retour en arrière possible. Je serais à jamais prisonnière d’un destin funeste, immuable, qui me plongerait dans un abîme de désespoir et m’enlèverait toute chance de lutte.

Mais avant que je ne puisse tenter quoi que ce soit, mes poumons se compressèrent douloureusement. Ils manquaient d’air, je manquais d’air.  Instinctivement, j’ouvris la bouche, inspirai à la recherche d’oxygène. Il n’y avait rien, seulement la souffrance dangereusement croissante. Je voulus avaler ma salive mais mes lèvres étaient cruellement sèches. Le mal de tête s’amplifia. Mes abdos se contractèrent et je suffoquai violemment mais silencieusement. Aucun son ne se résolvait à sortir. Je me mordis instinctivement l’intérieur de la joue. Tout ce qui me blessait s’intensifia d’un degré supérieur et je ne pus m’empêcher de me tordre de douleur. Mon esprit se dilua, se dispersant en de petits fragments.

‘’A jamais…à jamais.’’

Insoutenable…Insu…pportable…

‘’Je te veux.’’

Que quelqu’un…

‘’Sois mon épouse. A jamais.’’

Vienne…Par pit…

‘’Alyana.’’

Tout explosa. J’explosai.

 Un plafond gris se matérialisa brusquement devant moi et j’entendis une respiration tranchée par des soupirs saccadés. Il me fallut plusieurs secondes pour m’apercevoir que j’étais dans ma chambre, que c’était moi qui était si essoufflée. J’avais agrippé vivement ma couverture que je relâchai doucement. J’avais étrangement chaud et je passai machinalement une main sur mon front. Je transpirais. J’étais toute moite de sueur. Mon rythme cardiaque ralentit tandis que je me redressai et m’adossai contre mon coussin. Le soleil filtrait par filets éclatantes à travers mes rideaux et se transformait en de petits boutons lumineux sur le bord en bois rugueux de mon lit.

Je laissai le temps à mon esprit de s’apaiser pour mieux comprendre que ce n’était qu’un rêve, qu’un mauvais rêve, qu’un maudit cauchemar. Rien qu’un de plus. Mon regard se posa sur mon carnet, ouvert sur le tapis. A la vue de la page noircie par mes Ecrits, tous les souvenirs de la veille me frappèrent de plein fouet, tels des poids lourds que j’aurais reçus dans le visage. Le visage d’Hugo, des victimes, de Diego, du Serpent, tournoyèrent en moi avec une telle puissance qu’ils entrainèrent à leur suite une migraine. Juste avant que ce soit le trou noir, je me remémorai les dernières paroles de cet être dont l’étrangeté n’avait d’égal que l’effroi qu’il suscitait.

« Je suis le Roi Serpent, l’homme, la créature la plus puissante qu’il n’ait été donné de voir depuis l’apparition du Fantastique, ainsi que bien avant même. Vous avez ici, devant vous, celui qui règnera sur votre peuple durant les prochaines décennies qui suivront. Que ceux qui s’y opposent avancent d’un pas, la souffrance ne durera qu’une demi-seconde. Personne ? Très bien.  Les raisons de ma venue ici ne vous concernent guère, ne vous préoccupez plus que de la nouvelle vie que vous mènerez dès ce soir sous mon pouvoir.

 N’ayez crainte, si tout se passe bien, je ne vous ferais aucun mal. Oubliez la Réalité, elle n’est plus qu’un gouvernement aujourd’hui bien éphémère. Elle est loin d’être capable de mener à bien votre protection. Voyez par vous-même, regardez cet homme que vous appelez Maître, regardez cet homme recommandé par la Réalité pour assurer l’éducation des futurs combattants de la Sphère. Regarder cet homme s’être fait réduit en poussière en un seul instant, sous vos yeux, n’est-ce pas un argument convenable pour vous persuader de l’inutilité de la Réalité ?  Oui, c’en est une.

Dès à présent, je serai votre nouveau guide, votre roi, votre seigneur à tous, et vous préserverai de tous les maux du monde.  Cette nuit est la naissance d’une nouvelle vie, d’une nouvelle Sphère, bien meilleure que toutes les générations qui lui ont précédée jadis. Jusqu’à aujourd’hui, vous ne viviez que sous la contrainte d’une seule autorité, qui réprimait votre existence à chacun sans que vous ne vous rendiez compte. Mais avec moi, vous ressentirez une liberté sans nom, une liberté pareille à celle des oiseaux qui volent au-dessus de vous, une liberté de rester vous-même. Des choses vont évoluer, certes, mais pour devenir meilleures… »

La suite de son discours effarant s’évapora en fumée dans mon esprit, mais ce qui était sûr, c’était que tout était bouleversé. Ce qui était sûr, c’était que le monde changeait. Ce qui était sûr, c’était que la Réalité avait été remplacée….

Mon regard toujours focalisé sur mon carnet, sur la dernière page où je n’avais pas terminé, je réussis à me souvenir très clairement de mes derniers Ecrits, comme si je les avais juste sous les yeux.

‘’ J’aimerais tant faire goûter à tout le monde la liberté que j’avais- soi-disant- connue, enfant. Mais leur offrir une vraie liberté. Et pour Diego et moi nous défaire de ce cauchemar entièrement. Si la Réalité disparaissait, n…’’

Nous serions vraiment libres ? Vivants ? Heureux ? Epanouis ? Suite à l’ébranlement inattendu de notre quotidien, la révolte que je voulais mener me paraissait à présent bien futile. Mon cerveau semblait devenir du coton, et je voulais abandonner la force de penser, ne plus avoir cette faiblesse de se laisser tourmenter par nos souhaits, par nos échecs. Le bruissement d’ailes, le chant des oiseaux sous cette journée radieuse éclairée par la clarté épanouissante de l’étoile aux milles rayons flamboyants…tout cela me révélait comme inconvenant vis-à-vis de la situation.

« Mais avec moi, vous ressentirez une liberté sans nom, une liberté pareille à celle des oiseaux qui volent au-dessus de vous, une liberté de rester vous-même. »

Je frappai du poing sur le matelas. De pareils mensonges ne devraient même pas exister ! Une liberté, où ça ? Une prison plus oppressante que la Réalité venait de nous enfermer, en un seul petit instant ! Sans que nous ayons le temps de respirer, des barreaux en acier nous retenaient dans une cage qui semblait indestructible, maintenue par une force invincible. Nous nous étions retrouvés entre les mains d’une créature absolument lugubre, cauchemardesque avec sa carrure plus imposante qu’une statue, ses longs cheveux blancs pareils à des fils affilés, ses yeux d’un vert terrifiant de prédateur sauvage,  son serpent en guise de langue avec ses sinistres sifflements…

…prononçant des paroles…qui me saignaient le cœur, comme si on les avait gravé en moi avec un poignard bien aiguisé, les enfonçant au plus profond de mes organes, de mon âme…

« Toi, Alyana… Jeune et forte…Tes compétences remarquables, ton talent inné pour le combat, tes qualités indiscutables, ton intelligence admirable…et par-dessus tout, ce deuxième nom dont tu es dotée. Tu es inévitablement celle que je cherchais. Tu es la personne qui m’est destinée. Tu viendras avec moi, resteras à mes côtés, en tant que mon épouse. Je l’ai senti, je le sais, tu accompliras beaucoup de choses à l’avenir. Et tout cela se déroulera près de moi. Ne crains rien, je comblerai avec plénitude tous tes désirs.

Et il me semble clair que je n’ai pas besoin de t’avertir ce qui coûtera à ces villageois si tu ne réponds pas dignement à ma demande. Ta grandeur d’âme m’informe déjà sur ton choix, n’est-ce pas ? Je te laisse jusqu’à demain soir pour préparer ton départ, et offrir tes adieux à ton ami. Sois satisfaite de ce que je t’accorde. »

Je fus pris d’un haut-le-cœur. Mon estomac me remonta à la gorge et je me précipitai vers la salle de bain. Penchée sur la cuvette, j’essayai de vomir mais rien ne voulut sortir, même avec deux doigts dans la bouche. Les larmes me montèrent aux yeux, me piquèrent les joues, mes mains empoignaient le bord avec force comme à une bouée de sauvetage, je me noyais dans un abîme de désespoir, j’avais des fourmis dans les jambes, mes membres tremblaient, mes entrailles me brûlaient, ma tête bourdonnait, la pièce tournait…

Je murmurais non…non…tout en sombrant…non…

***

…un léger poids sur mon corps, doux, qui me réchauffait…

L’obscurité qui commençait à s’éclairer…

…allongée sur un matelas dur…

Et surtout…un contact tiède dans un de mes membres…ma main…gauche… des doigts, d’une chaleur rassurante refermés sur les miennes…qui les étreignaient…

J’ouvris lentement les paupières. Mon esprit était encore embué d’une vapeur de fatigue, d’inconscience mais s’éclaira peu à peu.

-Alice.

En entendant sa voix calme et profonde comme un puits d’eau, je renforçai instinctivement ma prise sur sa main et il se laissa faire.

-Calme-toi, je suis là.

-Diego…

-Oui. Je reste près de toi.

Je voulais voir son visage. J’avais besoin de le voir.

Je me redressai à l’aide de mes pieds et il m’aida en m’adossant à mon coussin. Mon cœur s’allégea directement quand il entra dans mon champ de vision, quand je vis ses yeux sombres si familiers sur sa peau hâlée encadrée de ses cheveux ondulés, ses traits si réguliers, presque parfaits.

-Diego…Diego…

Pendant ce petit moment où je le retrouvais, où je prononçais son nom, j’avais l’impression d’être écartée de ce monde, de n’être qu’avec lui, à ses côtés, main dans la main, ensemble, dans une sérénité indestructible. De ne vivre que pour ce sourire tranquille qu’affichait habituellement mon ami.

Mais presqu’aussitôt, en voyant le pansement légèrement dissimulé sous ses mèches noirs, la vérité rattrapa le songe, l’horrible réalité que je peinais à croire, que je fuyais. Je ne pouvais plus être avec lui, comme si de rien n’était, comme si j’étais normale. Malgré tout ce qu’on avait traversé, malgré ce lien puissant entre nous qui m’avait empêché de m’éloigner de lui, le moment était arrivé. Je ne pouvais plus le lui cacher. Néanmoins, je ne voulais pas que tout s’arrête et tout quitter maintenant. Rien qu’un petit instant encore à passer avec lui, rien qu’un tout petit…

Mais je devais faire face, combattre la réalité. Je ne devais pas être aussi faible, et le mettre en danger, ainsi que les autres, par ma simple peur et mon égoïsme. Il y avait déjà eu trop de dégâts.

-Je dois…

-Tu dois te reposer, oui. Je m’occupe de tout.

Je ne pus m’empêcher de demander :

-Tu parles du Roi Serpent ?

Les lèvres pincées dans une mine contrariée, il baissa la tête.

-Et dire que j’étais dans les pommes quand il…

-D’ailleurs je ne me souviens plus trop de ce qui s’est passé. Comment t’es-tu réveillé ?

-Cet enfoiré m’a réveillé et j’ai vu que tu étais étendue par terre, immobile. Il m’a expliqué un truc bizarre, comme quoi il est notre nouveau seigneur avant de disparaitre…en tout cas, ça a provoqué un sacré grabuge. Je me suis tenu à l’écart alors je ne suis pas très au courant.  Je t’ai transporté jusqu’à chez toi et, j’espère que ce n’est qu’une impression, mais les habitants semblaient nous, enfin notamment te, regarder étrangement. J’ai même cru entendre ‘’maudite sorcière’’. Tu te rends compte, je commence à avoir des hallucinations auditives ! Et aussi…

Il marqua un silence avant de poursuivre, d’une voix légèrement tremblante qu’il s’efforçait surement de maîtriser:

-J’ai vu le corps du Maître. Je pensais vraiment rêver… Purée même là j’arrive pas à y croire, c’est impossible !

-Le Roi Serpent l’a tué. En un rien de temps.

Mes mots étaient hachés.

-Alors ce que j’ai entendu n’était pas un mensonge.

Le regard dans le vide, je demandai :

-Il ne t’a rien dit d’autre ?

-Qui, le Maître ?

-Non, le Roi Serpent.

-Non…ah si, que je devais te faire mes adieux ou un truc dans ce genre. D’ailleurs, il ne t’a pas fait de mal ? J’ai remarqué que tu n’avais pas de blessures externes.

-Non.

-Et d’ailleurs, pourquoi l’appelles-tu par roi ? Il va disparaitre aussi vite qu’il est apparu, j’ai commencé à préparer les armes pour me débarrasser de lui. Il va payer cher pour ce désastre, je te le garantis.

Ses yeux brillaient d’une rage profonde. Ainsi, il considérait la situation comme mineure et n’était pas au courant de la décision du Roi Serpent me concernant. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour être aussi insouciant.

Tandis que je portais mon attention sur son entaille cicatrisée sur son poignet droit, il poursuivit :

-J’ai toqué mais comme tu ne répondais pas, je me suis permis d’utiliser le double des clés. Je t’ai trouvé évanouie dans la salle de bains, tu ne sais pas à quel point ça m’a inquiété de te voir dans un tel état.

-Désolée.

Il étreignit ma main davantage et son sourire m’apaisa comme une étreinte.

-L’important, c’est que tu sois saine et sauve. Quand je retourne la situation de la veille dans ma tête, je me dis que ça aurait tellement pu être pire ! Durant mon inconscience, cet enfoiré aurait pu gravement te blesser…ou…

Sa mâchoire douloureusement crispée m’incita à intervenir, sans lui dire la vérité :

-Mais ce n’est pas arrivé, je ne suis pas morte.

Il se pinça les lèvres à ce dernier mot et je m’empressai d’ajouter :

-De toute façon, tu dois savoir que je suis trop tenace pour disparaître si facilement ! Même sa maudite magie n’aurait pas eu raison de moi.

Les coins de ses lèvres s’élevèrent brièvement avant de retomber, comme balayés par le vent.

-Ce qui m’agace, c’est la Réalité. Elle vient de perdre son autorité et ne prend même pas la peine de réagir. Je veux bien comprendre qu’ils sont déroutés, mais ils peuvent quand même se manifester, tenter de rassurer ces pauvres gens ! Je ne compte pas sur les agents du gouvernement pour arranger les choses : de toute façon, ils nous ont formés pour régler les problèmes à leur place. C’est bien ce que je compte faire. Avec des gars, on va rassembler les armes avec le peu d’hommes en état de se battre, mais on réussira.

Il fallait que je le lui dise. Que je lui dise qu’il n’avait pas besoin de planifier la moindre attaque, que malgré la formation des garçons pour arrêter le Fantastique, ce n’était cette fois-ci pas à eux de protéger le peuple. Il fallait que je lui avoue mon identité, que je lui avoue que c’était moi qui ait amené l’ennemi ici, que c’était moi la responsable de toutes ces…ces victimes innocentes.

Lorsque j’ouvris la bouche, ce fut pour laisser place à d’autres mots :

-On va dans la forêt ?

-Tu es en état de marcher ?

J’acquiesçai en esquissant un sourire.

-Ça nous ferait du bien.

Je m’obligeai à jurer intérieurement que je lui révèlerais tout là-bas, où les ombres des feuillages m’étaient si familières.

Le regard de mon ami sa fixa au-dessus de mon front et un rire lui échappa.

-Par contre, n’oublie pas de passer un coup de peigne. Et je félicite tes cheveux pour avoir réussi à former un magnifique nid sur ta tête !

***

Si un regard empli de haine, où les pupilles brillaient d’une répulsion profonde, pouvait consumer quelqu’un, il ne resterait même pas quelques cendres de moi. A peine suis-je sortie que je sentis des yeux me picoter le corps, malgré mes couches de vêtements, comme si je recevais une multitude de décharges électriques. Je baissai la tête par réflexe et fixai le sol calciné par l’incendie, où noircissaient les restes de la végétation défrichée. Ainsi, le feu s’était propagé jusque-là… Je serrai les dents et m’obligeai à affronter le regard des villageois. A peine eus-je levé les yeux qu’un caillou vint me frapper le front.

Diego s’interposa.

-Hé, ça va pas ?

-Maman m’a dit que c’est une sorcière, répliqua l’enfant.

-Moi, la mienne m’a dit que c’était un monstre déguisé, rapporta un autre petit.

-Qu’est-ce que vous racontez ?

-Diego, j’ignore pourquoi tu traines encore avec elle, mais il est toujours temps de t’éloigner avant de subir la malédiction, dit un homme robuste d’une quarantaine d’années. D’ailleurs, c’est un miracle que ce ne soit pas déjà fait vu tout le temps que tu as passé auprès de…cette chose.

-Je ne comprends pas le moindre de vos paroles.

-Je vois…elle ne t’a pas encore dit la vérité.

-Il fallait se rendre à l’évidence, intervint une femme, elle veut le tromper le mieux et le plus longtemps possible. N’oublions pas que derrière ce masque de jeune fille peut se cacher l’enfant de je-ne-sais-quel diable.

A ces mots, elle cracha par terre dans ma direction, imitée bientôt par les autres.

-Sale démon !

-Retourne dans ton monde !

-Eh oh, calmez-vous !

Roben, un ami de Diego, se détacha de la foule pour s’avancer vers nous, un râteau à la main.

-Diego, laisse-la. Tu te trompes sur son compte, elle t’a manipulé comme elle l’a fait avec nous tous. C’est…

-Tu t’entends ? Vous vous entendez ? Vous perdez la tête, ressaisissez-vous !

-Mec, c’est elle qui a amené l’enfoiré qui a causé tout ça ! C’est elle qui a tué Jack, Perry, Matt, Jasper, Laurent ! Et elle va vivre avec lui !

-La ferme, ou je te…

-Calmez-vous !

Mon intervention interrompit le début de l’émeute qui s’était formée. Je m’agenouillai et baissai la tête jusqu’à ce que je sente la chaleur du sol sur mon front avant de poursuivre d’un ton que je souhaitais posé et non chevrotant :

-Je m’apprêtais à expliquer à Diego l’entière vérité, sans omettre le moindre détail important. Je vous en prie, même si cela vous est difficile, faites-moi confiance. Sachez que je regrette sincèrement, de toute mon âme, d’avoir été la cause de la perte de vos proches. Il n’existe aucun mot qui me permettra de m’excuser convenablement. Je n’ai jamais voulu un tel désastre et, bien que vous me considérez comme la démone à l’origine de tout ce désastre, croyez-moi, je comprends votre douleur. J’imagine qu’essayer de me faire pardonner est impossible, aussi ferai-je de mon mieux pour venger la mort des pauvres victimes. Je…je…

M’efforçant de contrôler les tremblements qui perçaient dans ma voix, j’inspirai une bouffée d’air et continuai, surprise de n’entendre qu’un silence brisé par le miaulement d’un chat :

-Je vous promets que plus jamais je ne m’interférai dans vos vies. J’en profite également pour vous remercier de m’avoir accordé votre bonté et votre présence à mon quotidien jusqu’à présent. J’ai vraiment été heureuse d’avoir pu vivre dans ce village, à vos côtés.

Je me relevai lentement, et découvris diverses expressions. Ceux avec qui je discutais régulièrement exhibaient un air légèrement peiné, les sourcils abattus, les lèvres pincées. Ceux qui m’accordaient à peine un regard n’hésitaient pas à afficher une mine dégoûtée, comme si j’avais encore les cheveux en forme de nid. Quelques-uns, particulièrement les camarades de Diego, avaient un visage presque neutre. Seuls leurs regards durs témoignaient leur colère. Je n’osai croiser les yeux de mon ami, trop terrifiée de voir ce qu’ils pouvaient refléter.

Javert, un homme que je connaissais assez bien, poussa un soupir et se gratta la tête.

-De toute façon, elle va partir, on ne la reverra plus jamais. Et si on s’en prend à elle, qui sait ce qui s’abattra sur nous.

Puis il tourna les talons, et peu à peu, les autres firent de même et retournèrent dans leurs maisons, certains après m’avoir jeté un dernier regard. Il ne resta que Diego et moi.

-Allons-y, murmurai-je.

Je partis devant. Il ne répondit pas mais je savais qu’il me suivait, non pas par ses pas, qui étaient étouffés par son agilité féline, mais grâce à sa présence familière. Je concentrai mon attention sur le crissement des brins d’herbes sous nos pieds. Je fus presque soulagée d’arriver dans la forêt, d’éprouver à nouveau ce sentiment de protection au milieu des arbres massifs, où les feuillages dissimulaient tant bien que mal les rayons de soleil. Bien que je n’avais rien contre les lieux pleinement éclairés, je me sentais toujours plus à l’aise à l’ombre.

Je m’arrêtai pile à l’endroit où nous nous étions entrainés, il n’y avait même pas vingt-quatre heures. Pourtant, il me semblait que cela remontait à des décennies. J’aurais voulu faire un ultime combat mais nous avions déjà perdu trop de temps.

Je m’efforçai de m’étirer. J’aimais imaginer que je pouvais toucher les feuilles qui semblaient dominer le ciel, que je sentais leur contact frais sur mes mains, qui me chatouillaient les doigts. Mais mes bras et mes épaules étaient trop raides.

-Alice.

Ce fut le ton calme de sa voix qui me fit sursauter. Ainsi que son souffle sur mon cou qui m’informait de sa proximité. Je pris mon courage à deux mains pour me retourner et planter mes yeux dans les siens. Ses pupilles ne trahissaient aucun sentiment particulier. Seulement de la patience.

-Pourquoi tu me regardes comme ça ? Voulus-je savoir.

-Que veux-tu dire ?

-Après tout…ça, je pensais que tu serais plus…perplexe, au moins.

Il croisa les bras.

-Je me doute qu’il s’agit d’une grosse histoire qui, de un, force les autres à te rejeter et, de deux, est assez dure pour te mettre dans un tel état. Je ne te cache pas que je suis absolument perdu, mais je me rends compte que plus je m’énerve, plus les autres s’énervent et moins les choses avancent. Je pense qu’il vaut mieux alors que j’attends que tu m’expliques sans te brusquer.

Son attention me serra le cœur et, sans que je ne m’en rende compte, ma vue se brouilla par les larmes.

-Oh non, Alice…

Il voulut me prendre dans ses bras mais je m’écartai, m’obligeant à me reprendre, malgré la pensée que, dans quelques minutes à peine, il se mettrait à me haïr.

-Désolée de t’avoir offert un spectacle aussi pitoyable.

-Tu peux m’expliquer plus tard, on…

-Non, non…je n’ai plus le droit de repousser le moment, bien que la proposition soit tentante. Diego, je ne suis pas celle que tu crois. Roben e raison.

Je fis une pause afin de rassembler mes mots et former des phrases correctes. L’image du Roi Serpent trônait dans mon esprit, ses yeux perçant dans la nuit.

-Diego, je ne suis pas normale. Tu connais la légende concernant ceux qui portent un deuxième prénom ? On dit qu’ils sont porteurs d’un esprit maléfique, qu’ils sont ainsi dotés de deux visages et qu’ils sont maudits. Mais il est quasiment impossible d’en rencontrer un, alors les gens se contentent de raconter cette histoire aux enfants pour les dissuader de faire des bêtises, au risque de se faire enlever par ces créatures. Evidemment, on ignore à quand remonte cette légende et qui l’a créée. Mais s’il s’agissait d’une réalité ? S’il existait vraiment des gens porteurs de deux prénoms ? Ces démons… Diego, je m’appelle Alice Rayers. Ainsi qu’Alyana Rayers. C’est mon deuxième nom.

Je marquai une pause, le temps de sonder la moindre frayeur sur son visage ou dans son attitude. Il se contenta de mettre ses mains dans les poches arrière de son jean.

-Je ne l’ai révélé à personne, pour pouvoir vivre normalement, dans ce village. Je me disais parfois qu’un jour ou l’autre, je serais découverte, ou bien j’emporterais un lot de malheurs, comme dans la légende. Mais j’étais égoïste et je n’ai pas pu me résoudre à partir. Et voilà les conséquences. C’est bien moi qui ait amené le Roi Serpent, pour qu’il saccage tout, c’est bien moi la coupable de tous ces morts, du Maître, de tes amis, de ces innombrables victimes. C’est à cause de moi qu’il est venu ici pour se proclamer comme notre seigneur, qu’il a pris la place de la Réalité sans que nous ayons pu faire quelque chose. C’est moi qui aie gâché tout votre quotidien. Seulement avec mon égoïsme. Et mon existence.

-N…

-C’est pourquoi je dois tout faire pour réparer mes erreurs. C’est à moi que revient la tâche de tuer le Roi Serpent. Apparemment, le fait que je sois porteuse d’un démon l’intéresse et il m’a demandé de vivre à ses côtés. Donc ça va me faciliter la mission ! Je pars dès ce soir et…

La violence avec laquelle il m’attira dans une étreinte me prit au dépourvu. Que voulait-il me faire ? M’étouffer ? Durant mon discours, je m’étais demandée comment il exprimerait sa haine. Je m’étais préparée à tout, sauf à sentir sa chaleur rassurante. Sans m’en rendre compte, j’avais employé des mots qui, j’espérais, auraient peut-être le pouvoir de l’éloigner plus facilement de moi. Mais ses paroles au creux de mon oreille m’apprirent qu’il n’en fut rien.

-Arrête de déblatérer des choses aussi stupides. Je te croyais plus intelligente.

-Diego, tu ne comprends pas ? Je suis maudite, je suis une meurtrière ! Insistai-je. J’ai profité de toi et… j’aurais même pu te tuer !

Cette idée me glaça et me remplit d’effroi, comme si je regardais la Mort en face.

-Si tu essaies de faire en sorte que je te déteste, c’est peine perdue. Je n’ai jamais pris au sérieux cette histoire de noms à dormir debout et ce n’est pas aujourd’hui que ça changera. Ok, tu as deux prénoms et je trouve Alyana très joli. Je ne te considère en aucun cas comme la fautive, c’est seulement cet enfoiré qui a débarqué avec ses gros sabots, de son propre chef, pour nous pourrir la vie. Je t’interdis donc de porter la mort des gens sur ta conscience. Tu es Alice, une fille balèze, entêtée mais sympa, prête à protéger son village et, par-dessus-tout, ma meilleure amie, la fille qui m’est plus précieuse que n’importe qui.  Et ça ne changera jamais, même si tu étais vraiment habitée par un soi-disant démon. Donc compte sur moi pour ne plus laisser l’enfoiré t’approcher. Chut, calme-toi, ajouta-il en caressant mes cheveux.

Mes épaules étaient secouées par mes sanglots de plus en plus forts. Je m’agrippai au T-Shirt de Diego comme s’il était la dernière chose qui m’évitait d’exploser entièrement face à ce déluge d’émotions qui mélangeaient le soulagement à la peur. Il m’était impossible de me maitriser, comme si mon corps était indépendant de mon cerveau. Les paroles de mon ami avaient brisé tous les boucliers dont je m’étais dotée. Mais apparemment, ces derniers n’étaient efficaces que face à des insultes emplies de rancune et non contre l’amitié ou l’amour. Il me semblait que j’étais redevenue une enfant, dont la seule protection était les bras de Diego. Je m’écriais que je n’avais pas le droit de m’apitoyer ainsi, mais sa présence m’empêchait de réfléchir clairement. Lentement, elle m’incita à m’apaiser, ce que je fis malgré moi. Sa présence comblait toutes les gouffres que les maux de la Sphère creusaient en moi, et avait le pouvoir de me calmer autant que de me bouleverser…  Son odeur, si familière, si rassurante, libérait mon corps des tensions qui l’avaient maintenu prisonnier. Sa voix, à la fois grave et douce, était la plus belle mélodie qui puisse exister.

En entendant ses paroles, j’avais pris conscience de l’importance de sa vie pour moi, qu’il n’existait aucune limite pour le démarquer de ma propre vie,  qu’il était le seul qui pouvait me prouver que j’avais également une place sur cette planète, que j’étais humaine, tout comme lui. Le flot de mes sentiments déversés m’avait donné l’impression que, si le monde entier disparaissait hormis lui, je survivrais. Mais s’il s’était avéré être le cas contraire, je ne deviendrais qu’une coquille vide, car mon âme se serait envolée avec la sienne. Etait-ce cruel de ma part de penser ainsi ? Tenir à quelqu’un à ce point faisait-il sortir le côté néfaste de l’être humain ? Toutes ces questions m’épuisaient, ajoutée à l’implosion qui s’était faite en moi.

Doucement, la cruauté et l’injustice du monde qui nous condamnaient inéluctablement me parurent moins évidentes, comme si elles s’enfouissaient peu à peu sous un amas de sérénité…

Doucement, mes sanglots se transformèrent en de petits hoquets…

Doucement, ma prise sur son T-Shirt se relâcha…

Doucement, son torse ferme, sa main dans mes cheveux devinrent des détails de moins en moins nets, de plus en plus lointains…

Doucement, sa voix se résuma à un murmure étouffé…

Doucement, je me sentis légère, flottée, comme libérée d’un poids que je supportais depuis des années…

Je laissai mon esprit vagabonder au-dessus de la réalité, puis se refermer sur lui-même, juste après avoir remercié intérieurement mon ami d’avoir accepté de me tenir dans ses bras…

A suivre…

Alice Rayers: Le serpent 2

Chapitre 2

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‘’Avec la Réalité, vivez dans la paix, la joie, et la sécurité’’.

La sécurité…il était vrai que, durant ces vingt-quatre dernières années, la société n’avait connu aucun désagrément susceptible de mettre en danger la vie d’autrui. Aucun incident grave, aucune guerre civile. Au-delà de ces vingt-quatre années, la plupart des accidents était le fruit du manque d’information sur le Fantastique. La Réalité n’avait pas encore en sa possession toutes les armes pour pouvoir résister convenablement à son pire Ennemi. A présent, les attaques du Fantastique se faisaient plus rares. Les missions pour éliminer les créatures surnaturelles et l’habilité des hommes les incitaient à se tenir loin de nous. Même si la Réalité restait prudente et continuait d’enseigner les arts du combat, le peuple vivait dans la paix, sans rencontrer de problèmes majeurs.

Jusqu’à aujourd’hui.

En ouvrant la porte, j’avais au début perçu des lumières vives, au loin, brillant sauvagement dans l’obscurité. Malgré la distance, elles étaient d’une intensité extrême. Elles m’avaient aveuglée, quelques secondes, me prenant au dépourvu. Lorsque ma vue s’était éclaircie et que les tâches bleutées avaient disparu, j’avais ensuite remarqué des filets de fumée s’échapper du paysage, pour aller s’évaporer dans le ciel.

Le paysage…

J’avais alors détaché mon regard du ciel sombre, pour le reporter devant moi, et courus dans cette direction.

Tandis que je me retenais d’hurler, j’essayais de m’éclaircir les idées, et comprendre cette situation inattendue. Tout d’abord, les lumières vives correspondaient à des flammes qui léchaient avidement le sol complètement brûlé, et pratiquement tous ce qui se trouvait aux alentours. Les décombres d’une maison y jonchaient, et je vis avec effroi un bras sortir des briques de toit. Je me précipitai aussitôt vers la personne, m’assis et écartai les briques le plus rapidement possible. Des cheveux gris apparurent, suivis d’un corps menu. Je le tirai par les bras du reste des décombres qui lui coinçaient les jambes. Avant même de le retourner, je savais de qui il s’agissait. Hugo avait les yeux fermés, la bouche ouverte et le teint plus pâle que d’habitude, où les flammes projetaient des ombres irrégulières. Sans conviction, je vérifiai son pouls et guettai un quelconque battement de cœur. Evidemment, avec son âge, il y avait très peu de chances qu’il soit encore en vie. Secouée par sa mort si soudaine, je le posai sur la terre sèche, autrefois si fertile, fermai sa bouche et mis en croix ses mains sur son torse. Je sentis une goutte sur ma tête. Il commençait à pleuvoir.  J’enterrerais plus tard le corps de ce vieil homme, que je saluais presque tous les matins, qui cultivait les violettes à la place de sa défunte femme et à qui je tenais compagnie de temps en temps, en lui racontant des petites histoires, lorsqu’il se sentait seul. Une marée de souvenirs me submergea douloureusement, et je sentis les larmes me monter aux yeux. Je les refoulai, refusant de pleurer tout de suite. Ce n’était vraiment pas le moment. Et moi qui ne voulais plus souffrir de cette façon ! Je jurai à voix haute en serrant mes dents. Je contemplai à nouveau le paysage dévasté au milieu des cris de douleur et de haine qui me poignardaient le cœur.

J’eus envie de devenir aveugle pour ne pas devoir supporter cet enfer absolu. Des cadavres recouvraient le sol, la plupart entourée de flammes qui envoyaient un éclat funeste sur les corps, comme sur Hugo. Çà et là, des parents pleuraient la mort de leurs enfants, des enfants pleuraient la mort de leurs parents, des réanimations désespérées étaient tentées. Des survivants s’enfuyaient en criant, d’autres prenaient les armes et s’écharnaient sur une ombre massive, ressemblant à un cheval, surmontée d’une autre silhouette, avec de longs fils d’or. Ce spectacle attira particulièrement mon attention. Les hommes qui faisaient face à ce mystérieux inconnu tombaient successivement comme des mouches, même ceux qui tentaient de l’attaquer par derrière. A l’exception d’un qui réussissait tant bien que mal à rester debout. En l’identifiant, mon cœur fit un bond et je me précipitai vers lui.

-Diego !

A peine l’ai-je appelé que je vis une hache voler dans les airs, vers ma direction. Elle s’approcha dangereusement, lame à l’avant, et je réussis à l’éviter de justesse en plongeant sur un côté. Je pris l’arme, devinant que j’en aurais surement besoin. Même si je ne voyais pas le visage de cette silhouette inquiétante aux fils d’or, je savais qu’il n’était pas un ennemi ordinaire. Même à ma place, je sentais clairement l’aura glaciale qui émanait de lui.

Je reportai mon attention sur Diego et vis qu’il me fixait d’un air surpris :

-Alice ?

En un rien de temps, il se retrouva face à moi, et l’ennemi disparut de mon champ de vision. Il s’avança, m’obligeant à reculer pour éviter d’être totalement collée à lui. Une filée de sang coulait le long de son visage, mais il ne prit pas la peine de l’essuyer.

-Va-t’en ! M’ordonna-il, paniqué (c’était bien la première fois). Tout de suite !

-Qu’est-ce qui se passe ?

-Rien de spécial, répondit-il après une légère hésitation.

-Tu me prends pour une idiote ? Réponds-moi franchement, comment cette catastrophe s’est-elle déclenchée ?!

Un homme chargea vers la silhouette mystérieuse avec un cri de guerre, mais fut projeté en arrière par un éclair gris. Sans aucun doute de la magie. Il s’effondra près de nous, inconscient, les yeux ouverts mais vides d’expression, et n’avait cependant aucune blessure physique. Je vérifiai son pouls, espérant que tout ne soit pas encore perdu. Mais le résultat fut le même qu’avec Hugo. Enfant, j’avais lu en cachette qu’il existait un sortilège qui pouvait tuer en un seul coup. Ce sortilège requérait une importante puissance magique, il n’était donc pas à la portée de tous de le maîtriser correctement. A la fin de ma lecture, je m’étais dit qu’un tel sort était trop cruel et n’aurait jamais dû être crée. Puis je m’étais rassurée en pensant que la magie était plutôt rare en ce monde, même avec la venue du Fantastique. Pourtant, une personne venait à l’instant de succomber à ce sortilège, devant mes yeux. Oui, il s’agissait de ce sortilège maléfique, c’était certain.

Tandis que je fermais lentement les paupières de la nouvelle victime et mettais ses bras en croix sur son torse, Diego se rectifia :

-Ecoute Alice, c’est vrai, ce qui se passe n’est pas rien, c’est très grave.

-Merci, je le savais.

-Mais, laisse-nous faire, ça va bientôt s’arranger. Toi, va à l’abri avec les autres…ou plutôt avec les survivants.

Je me contentai de le fixer, sceptique, puis m’avançai vers l’ennemi mais il me retint.

-Hé, Alice, tu ne m’as pas entendu ? C’est de l’autre côté qu’il faut partir !

-Laisse-moi, Diego. Je vais me battre aussi.

-Alors là, hors de question ! Ce gars est beaucoup trop dangereux. Tu l’as vu par toi-même.

-Raison de plus pour que je me batte.

-Je t’en prie, Alice… je sais que tu es forte, mais ce n’est pas le bon moment pour mettre à profit tes aptitudes. Tes chances d’y rester sont trop importantes ! Pour l’instant, il vaut mieux que tu t’enfuies, ou tu risques de subir le même sort que ces malheureux.

Je plantai mon regard dans le sien. Ses yeux exprimaient un fort message que je parvenais facilement à lire : ‘’Je ne veux pas te perdre’’.

J’étais fort touchée par son affection, mais je refusai de laisser cela déteindre sur ma détermination. Pas maintenant. Je gardai tant bien que mal mon air résolu.

-Diego, quoi que tu dises, je ne changerai pas d’avis. Il m’est impossible de partir en laissant derrière moi des gens, toi y compris, prêt à se sacrifier. Et tu te trompes, bien que cette personne soit très puissante, c’est le bon moment pour que je m’implique dans un réel combat. Je ne peux pas fuir ! Après avoir vu toutes ces victimes, je n’ai qu’une envie, et c’est de les venger.

-Mais…

-Je me moque de ce qui peut arriver à la Réalité, l’essentiel est de protéger le peuple. Et je suis prête à aller jusqu’au bout pour cela, quitte à mourir.

-Non, tu…

-Je sais que tu t’inquiètes pour moi, et c’est réciproque, dis-je d’un ton plus doux. Alors combattons ensemble. A nous deux, on pourrait réussir. On s’occupera des explications plus tard.

Il ne répondit pas tout de suite et nous écoutions pendant un instant les cris de douleur et de colère qui amplifiaient l’énergie qui bouillait dans mes entrailles. D’après ce que j’avais constaté, il n’y avait qu’un seul ennemi. Oui, on pouvait mettre un terme à ce carnage à nous deux.

Mon ami finit par soupirer et céder :

-D’accord. On va tenter quelque chose. Mais tu restes près de moi et…

-C’est bon, c’est bon, le coupai-je, sachant ce qu’il allait dire. Je ne tenterai rien d’imprudent, pas comme à l’entrainement. Et si on tentait la technique du clonage ? Ajoutai-je en souriant.

-Bonne idée, répondit-il en rendant mon sourire. Mon dieu, je n’ai jamais connu quelqu’un de plus têtue que toi…allez, on y va !

Malgré la rage croissante, je ressentais une certaine excitation. C’était la première fois que je me confrontais au Fantastique. Moi qui pensais que c’était quasiment impossible. J’abandonnai la hache et pris un couteau au sol. Ce serait moins difficile à manier et plus discret.

Je me plaçai derrière Diego et nous nous mîmes à courir de manière identique, à la même vitesse, jusqu’à ne sembler être qu’une seule personne. C’était comme si j’étais son ombre. Heureusement que j’avais attaché mes cheveux en chignon, évitant ainsi qu’ils volent dans le vent et deviennent visibles. Toute personne se trouvant en face de nous ne me verrait pas. J’imitai parfaitement Diego.

Alors que l’on approchait de la cible, j’entendis Diego me murmurer :

-Il nous regarde. Prépare-toi.

Très rapidement après, il bondit en l’air et je fis de même. Il brandit son arc, arqué d’une flèche, et tira. Evidemment, cela n’égratigna pas l’ennemi. J’ignorai comment il avait fait, ne l’ayant pas vu. Mais cela n’était qu’une diversion. Avant que Diego ne retombe au sol, je montai sur ses épaules et me projetai plus haut pour ne pas perdre de l’altitude, apparaissant soudain dans le champ de vision de l’homme.

Cet homme.

C’était lui, la cause de toute cette catastrophe, tous ces vies innocentes perdues à jamais.

Tout semblait se dérouler au ralenti. Je levai le couteau de cuisine et, avec un cri empli de rage, le lançai en direction de son cœur. Il ne réagit pas, surement surpris par ma venue inattendue. Rien n’arrêta l’arme qui lui transperça bel et bien sa poitrine…

Et passer de l’autre côté.

Entièrement.

Avant de retomber sur le sol.

Malgré le concert de bruit, je perçus parfaitement le tintement de la lame qui s’écrase sur la terre sèche, m’indiquant que je n’avais pas rêvé.

Non…non, impossible. Même s’il était très fort, même s’il était capable de tuer en un seul éclair, au sens propre… résister ainsi était tout bonnement impossible. Pourtant, c’était bel et bien arrivé… la magie rendait-elle aussi immortel ? Mais non, c’était idiot…alors pourquoi…comment…

-Libère-là !

-Hein ?

La voix de Diego me tira de ma torpeur et je remarquai que je n’étais pas retombée par terre. Je flottai littéralement dans les airs. La main de l’adversaire tendue vers moi m’informa que c’était lui qui me maintenait dans les airs. Il me prit ensuite par le cou, sans pour autant m’étouffer, et m’attira vers lui. Son visage ne fut qu’à quelques souffles du mien.

 Je pus enfin voir son visage précisément. Je laissai malgré moi une exclamation, mélangée de surprise et d’effroi. Sa peau, pâle comme la mort, était légèrement écailleuse, comme celle d’un reptile. Le contour de ses yeux était sombre, faisant ressortir ses iris verts d’une clarté sans pareille. Ses pupilles, par contre, étaient d’un noir obscur, tel un gouffre sans fond, et étaient verticales comme celles d’un chat.  Il avait deux feintes en guise de narines et des lèvres fines, presque invisibles. Les longs fils d’or étaient des cheveux blancs, dorés par la clarté de la lune. On pouvait également constater quelques rides sur le front, mais ça s’arrêtait là.

Il émanait de cette personne une majesté inquiétante, inhumaine. J’étais incapable de situer son âge. Il semblait avoir vécu durant plusieurs dizaines d’années, et à la fois d’être apparu récemment sur la Sphère.

Je constatai qu’il me fixait, lui aussi, de ses yeux étrangement verts. Pour être exacte, il me dévisageait. Je sortis enfin de ma stupeur et commençai à me débattre, essayant de le faire lâcher ma gorge. Mais je m’arrêtai en voyant ses lèvres s’ouvrir et en entendant une voix gutturale, caverneuse et légèrement sifflante y sortir

-C’est donc toi.

Il me lâcha mais je flottais toujours. J’essayai de redescendre, sans résultat.

-Libère-là ! Répéta mon ami.

L’homme ne lui accorda pas même un regard. Il m’observait toujours attentivement, me scrutant de la tête aux pieds.

« Allez-y, ne vous gênez pas. »

J’eus envie de lui cracher cette phrase au visage, mais ce n’était pas le plus important.

-Pourquoi vous en prendre à nous ? Qui êtes-vous ? Lançai-je.

-Comment t’appelles-tu ?

-Répondez-moi !

-Pourquoi ton aura est-elle si forte ?

-Quoi ? Que…

-Enfoiré ! Hurla Diego.

Il s’élança vers nous, une lance à la main. Sans détourner son regard de mon visage, l’homme fit un symbole avec son index et je vis avec horreur Diego projeté loin de nous et tomber lourdement.

-Non !

Il ne bougeait pas, semblait inconscient.

-Vous n’avez pas…

-Ne t’en fais pas, ma belle, il n’est pas mort. Il a seulement perdu connaissance, le temps que je m’occupe de toi.

J’éprouvai un immense soulagement et ne fis attention à sa remarque que quelques secondes après :

-S’occuper de moi ?

Cela ne pouvait signifier qu’une seule chose. Non, pas question que je disparaisse si lamentablement ! Je tentai de lui asséner un coup, puis plusieurs autres, mais j’avais plus l’impression de faire le singe dans le vide qu’autre chose. Je sentais que mes mouvements étaient limités et je n’arrivais même pas à l’effleurer, alors que nous étions si proches, comme si je me confrontais à une barrière.

-Calme-toi, ça va aller, dit-il en posant sa main sur mon front.

-Ne me touch…

Soudain, je sentis une douleur fulgurante me traverser l’esprit. J’eus l’impression que ce dernier volait en éclat, libérant peu à peu tous mes souvenirs. Je vis une multitude d’images se suivant successivement à une vitesse vertigineuse : papa, maman, Sofie, Austin , Erika, grand-mère, tonton, Becca, Armin, Josh, Mimi, Anna, Sasha, Seb, Jess, Sammy…

Peter…

Toute ma vie défilait violemment devant mes yeux, de ma naissance jusqu’à cet instant même. Il me sembla que le moment de la révélation durait plus longtemps, ce qui m’était pénible à supporter. Soudain, des lettres difformes apparurent et commencèrent à se placer horizontalement, formant un mot. Ce dernier s’éclaircit de plus en plus et je lus un prénom. Ce prénom qui me hantait et me hanterait éternellement. A la seule vue de ce mot, j’éprouvai une sensation de brûlure insoutenable, comme si on m’avait marqué au fer rouge, se propageant impitoyablement dans tous les membres de mon corps. Enfin, une image bien moins horrible se manifesta. Diego, cet être qui m’était si cher. C’était donc avec ce visage en tête que j’allais mourir ?

Non, cela ne pouvait être…

Peu à peu, tout disparut, les souvenirs, les images, la douleur du passé. Je me retrouvai dans un gouffre complet pendant une demi-seconde, avant de retrouver lentement la vue. L’homme réapparut dans mon champ de vision, ses yeux verts clairs mais d’une profondeur vertigineuse plissés dans un air surpris. S’il était là, cela signifiait que j’étais encore en vie. Pour l’instant. Un silence planait autour de nous. Nous n’entendions que la pluie qui tombait paisiblement. Je me rendis compte que j’avais la bouche grande ouverte et la refermai aussitôt. J’avais sans doute crié à cause de la douleur mentale. Je tournai la tête. Derrière moi, les hommes armés, les femmes, les enfants encore vivants nous fixaient, les yeux exorbités. Diego, en revanche, était toujours étendu par terre, inconscient. Que s’était-il passé ? Il était impossible que j’eusse imaginé toute situation de pure torture psychologique.

-Fantastique…dit la voix rauque de l’homme.

Je reportai mon regard sur lui. Son expression avait changé, passant de la surprise à l’émerveillement. Ses yeux étaient agrandis, ce qui m’intimida malgré moi.

-De…quoi ? Parvins-je à souffler.

-Tu es absolument fascinante…tu dois tenir beaucoup rancœur à la Réalité… Alyana.

En l’entendant prononcer ce dernier mot, je me sentis nue et foudroyée.  Je faillis succomber d’un arrêt cardiaque. Mon cœur cogna violemment dans ma poitrine, comme s’il voulait s’échapper de ma cage thoracique.  Mes oreilles sifflaient, mes membres se pétrifièrent brusquement, mes poils se hérissèrent. Ma tête tournait douloureusement. L’univers semblait basculer dans un autre monde, un monde où ne régnaient que mort et désolation. Mes craintes resurgirent dans mon esprit, telles des loups affamés, accentuant de façon lancinante mon mal de crâne. Le moment où mes peurs deviendraient réalité, où je serais entièrement seule, livrée à mon misérable existence, me sembla soudainement inévitable. Je commençai à frémir et ne pus contrôler mes tremblements. Il me sembla comprendre ce sentiment que l’on éprouve lorsque l’on sait que la mort n’est qu’à quelques pas. J’entendis brièvement des exclamations de stupeur derrière moi. C’était trop tard. A présent, je ne pouvais plus leur cacher. Je n’avais plus rien à perdre.

Une rage gronda en moi, comme un volcan bientôt en éruption, que je ne pris pas la peine de cacher.

-Comment ? Comment connaissez-vous mon prénom ?!

Les cris se firent plus intenses. Je me remémorai ce que je venais de vivre, et compris.

-Vous avez osé…

-Il le fallait bien, je me devais de savoir qui tu étais.

-Vous n’aviez pas le droit de fouiller dans mon esprit !

J’ignorais totalement la façon il avait procédé pour réaliser un tel exploit, mais seule l’indignation et la fureur comptaient pour moi.

-Je ne regrette pas de l’avoir fait, au contraire. Tu es une personne tout à fait remarquable.

-Gardez vos compliments, lui crachai-je, la voix tremblant de haine.

-Tu es douée en tout, que ce soit aux tâches qu’une femme se doit d’accomplir ou au combat. Ton esprit est très ouvert et regorge de flux de connaissances digne d’une encyclopédie, tu es capable de faire preuve d’un sens de maturité sans pour autant être ennuyeuse, tu as un caractère d’une simplicité et d’un naturel peu communs. La façon dont tu mènes ta vie te diffère aussi des autres femmes. Et par-dessus tout, tu sais écrire et a même un deuxième prénom.

Je n’avais pas besoin de me retourner. J’arrivais à sentir les regards horrifiés dans mon dos. C’était fini. Au seul moment où je ne m’y attendais pas. Désormais, même si on réussissait à tout remettre dans l’ordre, je ne pourrais plus vivre parmi eux. En un rien de temps, mon quotidien s’était écroulé. Quelque part, au fond de moi, une petite part de moi me criait de ne pas abandonner, de résister. Mais, quel que soient mes efforts, je me sentais éreintée, vidée de toute énergie.

Soudain, une voix puissante fusa parmi les murmures incessants.

-Prépare-toi, misérable !

Derrière l’ennemi se tenait le Maître, droit, l’épée étincelante à la main. Pour la première fois, l’homme mystérieux prit la peine de détacher ses yeux de moi durant quelques secondes. Puis il me libéra et je tombai par terre.

-Accorde-moi quelques minutes, me susurra-t-il.

Sa monture fit un demi-tour pour faire face au Maître. D’ailleurs, où était-il depuis tout ce temps ? Comment avais-je pu omettre le fait que lui pouvait venir à bout de notre adversaire, que tout n’était pas perdu ?

-Donc c’est toi qui a fait tout ce carnage, lança-il.

-Tu es plus fort que les autres.

-Alors tu ferais mieux de t’inquiéter !

Le Maître chargea et dessina un arc de cercle avec la lame de son épée, à la hauteur de la gorge de l’ennemi. Ce dernier ne bougea pas mais ne reçut aucun dommage.  Le Maître enchaîna avec plusieurs attaques de tous les côtés, à la vitesse de l’éclair. Impossible de le suivre des yeux, on pouvait seulement percevoir des jaillissements blancs mis en valeur par la pénombre dominante. Je n’avais pas l’impression que l’homme tentait d’esquiver.

Il se contentait de rester immobile, comme si rien ne se passait. Seuls ses cheveux blancs virevoltaient légèrement au contact de la brise du vent.

Soudain, les mouvements s’arrêtèrent. Je vis les épées des deux adversaires grincer l’un contre l’autre. Le visage crispé du Maître contrastait avec l’expression calme de son opposant. D’où avait-il sorti son arme ? Sûrement par la magie. Mais quand en avait-il eu le temps ? J’étais convaincue que la rapidité des attaques du Maître ne lui avait laissé aucun instant de répit…

De sa main libre, il fit un geste qui propulsa le Maître en arrière.

-Ton épée me plaît. Bien trop magnifique pour quelqu’un comme toi.

-Ferme-la !

Je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse s’emporter autant. Il s’élança de nouveau mais, alors qu’il n’était qu’à quelques centimètres de l’homme, fut tout à coup arrêter dans sa course. Ses pieds se détachèrent lentement du sol et il flotta jusqu’à ce que son visage parvienne  à la hauteur du son ennemi.

-Eh ! Mais…

De nouveau, l’homme posa une main sur le front du Maître et un hurlement inhumain déchira la nuit.  Les yeux de la victime se révulsèrent et son corps se tordit violemment sous l’effet de la douleur. Ce spectacle monstrueux me pétrifia sur place, s’ajoutant au souvenir de la souffrance que j’avais aussi endurée.  Ressemblais-je à lui, il y a quelques instants de cela ? Surement.

-Arrêtez…

Mais ma stupeur transforma ce mot en un simple souffle à peine audible.

Le cri cessa soudainement et le Maître reprit peu à peu conscience. Enfin ! Mes épaules qui s’étaient contractées se relâchèrent avec un soupir de soulagement.

-Qui aurait cru cela ? L’homme que vous prétendez être le plus puissant de tous n’est qu’un simple lâche. Se réfugier ainsi chez la Réalité et revenir seulement quand on l’ordonne sous peine de mort. Quelle déception.

Pardon ?

Le Maître émit seulement un râle rauque. Il semblait éreinté, au bord de l’évanouissement. Serait-il possible que cette expérience l’eusse été plus éprouvant que pour moi?

 Je n’eus pas le temps de m’attarder dessus plus longtemps.

-J’en ai fini avec toi.

Je ne vis rien venir.

Je pense que personne n’en était capable.

La demi-seconde qui suivit, la tête du Maître reposait par terre, à côté de son corps inerte. Il avait gardé la même expression du dernier moment de son vivant. Un visage déformé par l’incompréhension, les yeux grands ouverts, la bouche formant un O.

Mais plus rien ne l’animait.

Le sang qui coulait de la lame de l’homme m’informa qui était responsable de cette mort si brutale, si inattendue…

Tellement inattendue que je n’arrivais pas à y croire…

Je n’aurais jamais imaginé cela possible.

-Je le croyais plus fort.

La voix du vainqueur m’avait paru lointaine, comme dans un rêve.

Mais ce n’en était pas un.

La réalité.

Le Maître, vaincu,

mort,

le Maître, l’homme le plus puissant,

l’homme que Diego avait juré de surpasser quelques heures plus tôt. Plus jamais nous ne l’entendrions vanter ses exploits, plus jamais nous ne le verrions montrer fièrement sa stature imposante. Il avait disparu à jamais. Mort, battu.

Les pas du cheval se rapprochèrent de moi, tandis que j’étais toujours agenouillée par terre, incapable d’émettre le moindre geste.  Ce ne pouvait être qu’un rêve. Un cauchemar.

Une pensée redonna libre court à mes mouvements et remit mon cerveau en marche. Je me retournai vivement vers mon ami. Comment pouvais-je être sûr que cet homme, capable d’accomplir n’importe quel acte barbare sans ciller, n’avait pas tué Diego ? Il n’y avait aucune preuve qu’il eût dit la vérité, bien au contraire !

 Je me relevai et courus vers lui, puis soupirai aussitôt de soulagement. Sa poitrine s’abaissait au rythme de sa respiration, comme s’il dormait tranquillement. Un air légèrement crispé maquillait ses traits fins, comme s’il faisait un cauchemar, mais c’était déjà mieux que ce à quoi j’avais redouté.

Un petit cri de femme me fit sursauter et je vis une ombre s’allonger sur le torse de Diego. Je me retournai pour découvrir l’homme, qui avait quitté pour la première fois son cheval. Il me dominait de toute sa hauteur, et je remarquai à quel point il était grand.  1m90, 2m peut-être.

L’aura glaciale devenait de plus en plus étouffante. Ses yeux verts transperçaient impitoyablement l’obscurité, tandis que sa bouche s’ouvrit, et je remarquai un mouvement à l’intérieur.

Ses lèvres s’entrouvrirent un peu plus. Ce quelque chose sortit brièvement avant de se contracter de nouveau et disparaitre. Ce quelque chose provoqua des hurlements terrorisés. La petite seconde de l’apparition avait suffi pour permettre à tout le monde d’apercevoir de quoi il s’agissait. Je tremblai d’effroi, trop épouvantée pour émettre le moindre son.

Cet homme avait un petit serpent, vivant, gris dans sa bouche, à la place de la langue. Ce serpent émit un sifflement sinistre qui me glaça de terreur.

Et pourtant, malgré ce spectacle horrifiant, ce qui suivit me parut bien plus effrayant.

Les paroles les plus inattendues franchirent la barrière de ses lèvres et tranchèrent au milieu de la voix des habitants.

-Je te veux. Sois mon épouse, à jamais.

A suivre…

Alice Rayers: Le serpent 1

Chapitre 1

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‘’Un…deux…mille…trois cents mille…cinq millions…deux milliards…la Sphère peut contenir tant de vies humaines. Chaque personne possède un cœur où sont enfouis ses souvenirs, ses secrets, ses sentiments. Toutes les choses qui définissent un être sont inscrits en nous tous. Nos histoires sont différentes, nous sommes tous différents. Et pourtant, devant nous se tient le même horizon : l’avenir. Nous avons le même devoir: celui de vivre. L’existence d’un seul intrus semble futile, insignifiant. Mais s’il disparaît, tous ses rêves s’évaporent. Si deux personnes expiraient, leurs vies s’arrêteraient. Et ainsi de suite…peut-être sans avoir pu aller au bout de leurs convictions… peut-être sans avoir pu aller jusqu’au bout de leur destin…sans avoir pu rencontrer l’amour…ni continuer à rire, pleurer, crier…à ressentir ces émotions fortes qui nous animent tous les jours.

Une vie est précieuse. Dans ces quatre mots, tout l’essentiel y est. Vivre, pour exister. Ou bien exister pour viv…’’

 - Hé !

Je me relevai et essayai de reprendre mon carnet de la main de Diego, levée vers le ciel bleu. Sous son regard amusé, je laissai aussitôt tomber, sachant que je manquais dix bons centimètres afin de  pouvoir réussir à l’atteindre.

- Eh bien alors ? Tu abandonnes vite, aujourd’hui ! Se moqua-il.

-Avec le temps, je suis assez intelligente pour savoir que c’est peine perdue.

-Tu peux toujours essayer.

-Si tu rapetissais, je n’aurais rien contre.

Je me rassis dans l’herbe fraîche et il fit de même, près de moi. Les yeux rivés vers le ciel bleu, je ne vis pas tout de suite qu’il avait reposé mon carnet sur mes genoux.

-J’imagine que tu ne vas pas me dire ce que tu écrivais, devina-il.

-Tout juste !

-Tu ne veux pas faire une exception pour moi ?

-Tu sais bien que c’est trop personnel pour que je montre mes Ecrits à quiconque.

Je sentis son regard appuyé sur moi. Je n’avais pas besoin de lui demander la raison, je la connaissais. Mes Ecrits étaient très précieux pour moi, puisque je faisais partie de ces rares gens qui savaient écrire. Autrefois, cette action était tout à fait ordinaire et pratiquée par tout le monde. Mais, depuis la création de la Réalité et l’apparition du Fantastique- ensemble de toutes choses invraisemblables-, de moins en moins de gens écrivaient, jusqu’à n’en devenir qu’une poignée. J’avais de la chance de pouvoir le faire. Grâce à eux.

Cependant, même si Diego était mon meilleur ami, la personne la plus chère à mes yeux, je ne pouvais me résoudre à lui montrer mes Ecrits. Ils étaient plus qu’intimes, ils étaient la partie cachée de mes pensées, de mon âme.

Au lieu de cela, je lui proposai :

-Je t’écrirai une histoire, si tu veux.

-Comme celle où la mamie se révèle être un ogre et dévore ses enfants, à la fin ? Non, merci, refusa-il en riant.

Je me tournai vers lui. Lorsque je le voyais heureux, je comprenais sans mal pourquoi il avait autant de succès auprès de la gent féminine. Quand il souriait, il ne pouvait empêcher ses yeux noirs d’étinceler et son sourire mettait en valeur ses pommettes saillantes. Une légère brise ébouriffa élégamment ses courts cheveux sombres, légèrement bouclés. Il portait son habituelle veste en cuir noir. Dessous, sa tenue d’entraînement, composée d’un débardeur gris, d’un pantalon moulant avec une ceinture à laquelle étaient accrochées ses armes et de bottes militaires marron, m’indiquait qu’il venait juste de sortir du cours de combat.

-C’était comment ? Lui demandai-je en désignant son poignard.

-Comme d’habitude, soupira-il. Aucun changement. Le Maître nous a obligés à revoir les techniques de défense.

-‘’Esquiver, parer, piéger, tuer, mais en aucun cas fuir’’, récitai-je.

Je n’aimais pas particulièrement le Maître, mais je le respectais. C’était un homme chauve d’une quarantaine d’années, dont la carrure était imposante et le caractère sévère forgeait l’admiration de ses disciples. La rumeur disait que la Réalité l’avait choisi pour apprendre aux garçons les arts du combat, de la chasse et la survie car il avait été confronté à de nombreux phénomènes liés au Fantastique. D’où les cicatrices sur son corps et son visage, qu’il n’hésitait pas à arborer.

-Et ton cours de jardinage ? M’interrogea à son tour Diego.

-Non, on a changé. Aujourd’hui, c’ était ‘’comment cuisiner avec des restes d’ingrédients non utilisés’’.

-Ah, ça me rappelle le jour où tu avais fait un véritable festin. Ma copine de cette époque était verte de jalousie !

-…je préfère encore assister à tes cours.

Heureusement pour les autres filles, seuls les garçons apprenaient à se battre. Je n’avais rien contre les leçons que l’on m’imposait, au contraire, mais j’éprouvais une certaine fascination pour l’enseignement du Maître.

J’observai Diego. Il n’avait pas l’air fatigué, alors je me levai.

-On va dans la forêt ?

-Avec plaisir, acquiesça-il.

Aucun doute qu’il savait ce que je voulais faire. Sur la route, nous croisâmes la copine actuelle de mon ami, Rebecca. Elle s’élança vers nous, laissant ses longs cheveux blonds voler derrière elle, s’arrêta juste devant Diego et s’écria en m’ignorant :

-Diego, si tu savais comme tu m’as manqué !

-On ne s’est pas vus, ce matin ? S’enquit-il.

-Oh ! La journée m’a semblée si longue. Tu ne voudrais pas passer la soirée av…

-Non, je suis avec Alice.

Elle tourna son regard bleu vers moi, comme si elle venait juste de s’apercevoir de ma présence. Elle n’essaya pas de masquer le dégoût que je lui inspirais. Malgré cela, je lui saluai poliment, ce qui ne l’empêcha pas de gémir.

-Tu préfères passer du temps avec elle qu’avec moi ?

-C’est ça, confirma Diego sans ciller.

Ses paroles semblèrent la transpercer en plein cœur. J’avais l’habitude de voir des filles blessées par la désinvolture et la franchise de Diego, mais je ne pus m’empêcher de ressentir de la pitié pour Rebecca. Je dis à Diego :

-Ce n’est pas grave, tu peux aller avec elle. Je peux m’entraîner seule.

Il me fixa sans répondre.

-Voilà, le problème est réglé ! Se réjouit Rebecca.

Elle s’apprêta à prendre le bras de Diego lorsque celui-ci recula.

-Je n’ai plus envie.

-Quoi ?

-Je ne veux plus te voir. Salut.

Il la contourna et s’avança en direction de la forêt, m’entrainant à sa suite, par la main. Je jetai un regard par-dessus mon épaule et eus le temps de voir l’air sidéré de Rebecca. J’avais déjà détourné mes yeux de sa silhouette digne d’un mannequin, quand j’entendis sa voix emplie de colère :

-On m’avait prévenu ! Oui, on m’avait prévenue que tu n’étais qu’un sale coureur de jupons !

Je voulus répliquer que c’était faux, que c’était elles qui lui faisaient une déclaration sans qu’il n’eût rien demandé, mais elle était déjà loin.

***

 -Tu n’aurais pas dû être aussi dur.

Nous étions sous les arbres de la forêt, assez grands pour cacher les rayons de soleil. On pouvait à peine voir des fragments du ciel réussir à s’échapper de l’ombre des feuillages. Le sol était boueux et plusieurs cailloux le jonchaient, mais cela ne me dérangeait pas : au contraire, ce détail accentuait les complexités de mon entraînement, chose que j’accueillais avec plaisir. La forêt était habitée par de nombreux animaux, dont la présence servait seulement pour les cours de chasse des garçons.

Des vies que l’on éteignait pour garder la nôtre allumée.

Avec l’apparition du Fantastique, le danger pouvait survenir n’importe quand, n’importe où. Mieux valait donc s’adapter à toutes éventualités, dont la possibilité de vivre dans les bois, au milieu de bêtes sauvages.

Au lieu de me répondre, Diego se contenta de me regarder relever mes cheveux en une grande queue de cheval. Je jurai une énième fois en mon for intérieur : pourquoi diable les filles devaient-elles laisser leurs cheveux longs et détachés quotidiennement ? J’éprouvais une envie irrépressible de couper les miens pour de bon, afin qu’ils ne fussent plus susceptibles de me gêner. Si cet acte n’était pas considéré comme une faute grave envers le peuple, je ne serais pas en train de perdre mon temps à les attacher. Je fis un dernier tour avec mon élastique. Enfin !

-As-tu oublié ? Les filles ont des cœurs fragiles et c’est à vous, les hommes, d’en prendre soin, le rappelai-je.

-Il y a des exceptions, tout de même, dit-il en me lançant un regard sous-entendu-il avait enlevé sa veste de cuir, prêt à combattre.

-Je suis bizarre, c’est tout, me justifiai-je.

-Non, tu n’es seulement pas comme ces filles pénibles qui passent leurs journées à imaginer des scènes à l’eau de rose.

-Il n’y a rien de mal à rêver d’une histoire d’amour.

-Tu n’es pas la mieux placée pour me dire ça. Tu es la personne la moins romantique que je connaisse.

-C’est juste que ce n’est pas dans mes préoccupations.

-Je sais, Alice.

Une expression d’amertume traversa ses traits, si vite que je me demandai si ce n’était pas l’œuvre de mon imagination. Oui, sans doute. J’aurais aimé qu’il ne sorte pas avec n’importe quelle fille et changer de petite amie comme on change de chemise. Mais qui étais-je pour le lui interdire ? Je ne connaissais rien dans ce domaine que l’on appelait ‘’amour’’. La seule fois où j’avais ressenti un sentiment semblable à celui-ci ne se révélait qu’être une illusion. Diego faisait bien plaisir à ces demoiselles en répondant ainsi à leur déclaration, non ? Même si cela aboutissait à une triste fin, au moins elles auraient pu être heureuses durant quelques jours. Et puis, du moment que Diego l’était aussi…Je soupirai. Oui, je ne comprenais rien sur l’amour. Seulement que c’était un sentiment très fort. Bah ! Quelle importance.

Lorsque je sortis de mes pensées, je remarquai que mon meilleur ami s’était approché de moi. Je ne connaissais personne qui pouvait se déplacer aussi silencieusement que lui, hormis le Maître. Cela ne m’étonnait guère qu’il soit le meilleur élève parmi tous les garçons.

A présent, il était si près que je pouvais sentir son agréable odeur qui ressemblait à celle de la menthe. Il prit délicatement une de mes mèches noires qui s’étaient échappées de ma coiffure, et l’enroula autour de son doigt. Il joua avec elle pendant quelques secondes, sans me quitter des yeux. Ce regard m’était à la fois familier et inconnu.

Familier car ce n’était pas la première fois que je le voyais.

Inconnu car il était teinté d’un je-ne-sais-quoi dont je n’arrivais pas à définir. Quelque chose de profond, d’intense.

Quand il me contemplait ainsi, je ne pouvais me dérober à se pupilles sombres et pénétrantes. J’avais l’impression d’être capable de voir au plus profond de son âme et ne pas le connaitre à la fois. Quand il me contemplait ainsi, je ne savais plus où j’en étais. Qui il était vraiment. Pour moi. Ces moments entre nous m’intriguaient toujours sans que je ne sache la raison.

Il libéra ma mèche et reprit son air tranquille habituel, mettant fin à ces instant si étrange.

-On s’y met ? Suggéra-il.

-Oui, acquiesçai-je en tentant de paraitre détendue.

Il se mit en position de défense, poings levés devant lui, jambe gauche en avant et l’autre légèrement en arrière. Je commençai par un coup de pied, qu’il para facilement avec sa main. Je profitai aussitôt de cette petite diversion pour essayer de lui frapper le torse avec mon poing, de toutes mes forces. De son autre main, il se protégea habilement mais je ne fus pas découragée pour si peu. Ce n’était qu’un simple échauffement jusque-là. Je décidai très vite de passer aux choses sérieuses. Mon adversaire dut le lire dans mes yeux, car un sourire impatient éclaira son visage. Il lâcha mon pied et ma main, et je laissai à peine passer une dixième de seconde avant de tenter ma nouvelle attaque, toute fraichement trouvée : je fis un tour sur moi-même en sautant le plus haut possible, histoire de prendre au dépourvu Diego. A la fin de mon tour complet, je le pris par les épaules et concentrai tout mon poids dans les paumes de mes mains. Grâce à cela, je pus mettre mes jambes à leur tour sur ses épaules et les enroulai autour de son cou. Il s’apprêta à m’écarter de lui, comme je m’y attendais. Lorsqu’il leva ses mains, je les bloquai avec les miennes et, avant qu’il ne put se dégager, je fis déjà appel à toutes mes forces pour l’étape suivante, non pas la plus facile. Toujours mes jambes autour du cou de Diego, j’exécutai un salto arrière, l’entrainant avec moi. Durant l’action, je le libérai de sorte que sa tête s’écrase la première au sol. Quand j’atterris sur mes deux pieds aisément, j’entendis un bruit sourd derrière moi. Il était allongé par terre, ses traits déformés par une grimace. Exactement ce que j’avais prévu. Il ne restait plus que le coup final. Je m’avançai vers lui, en gambadant presque, et m’assis près de lui. Il avait les yeux plissés et fermés, preuve qu’il avait mal. Je souris, fière de moi. Enfin ! J’avais enfin réussi à le battre, lui ! Mais soudain, il rouvrit les paupières, sa grimace disparait, remplacée par un air triomphal, bondit sur moi et me plaqua au sol. Le tout si rapidement sans que j’eusse le temps de faire quoi que ce soit. Il me fallut du temps pour me rendre compte qu’à présent, les rôles étaient inversés. Je jurai à voix haute. J’avais baissé ma garde trop tôt, voilà tout ! Erreur que je répétais rarement. Dire que j’étais si prête du but ! Ou bien…

-Tu m’as piégée.

Son visage moqueur le confirma.

-Qui fut pris qui croyait prendre ! S’esclaffa mon meilleur ami en me relâchant. J’avais prévu de jouer la comédie, quelle que soit ta manière de m’attaquer. Tu pensais pouvoir me battre aussi facilement ?

-J’espérais avoir un peu de chance ce coup-ci.

-La chance n’a qu’une place infime au combat.

-Je sais…dis-je après un instant de silence. Si tu m’avais laissé le temps, je t’aurais porté le coup de grâce.

-Qui consistait en quoi ?

-T’assommer.

Il rit derechef tandis que je me relevai et m’appuyai contre un rocher.

-Je dois tout de même avouer que tu m’as surprise avec cette attaque. Aucun garçon n’aurait tenté de faire ce que tu as fait. Si j’étais un vrai ennemi, tu aurais pu mourir.

-Du moment que cet ennemi n’est pas toi, je m’en sortirai.

-Même si c’était le Maître ?

-Si je m’entraine encore, je pourrai le surpasser.

J’avais prononcé ces paroles sans conviction et il le remarqua aisément.

-J’attends ce moment avec impatience, me taquina-il.

-Toi aussi, Diego, tu as les capacités pour être meilleur que lui.

-On parle bien de la même personne, là ? Si je me confrontais réellement à lui, aucune chance que je ressorte vivant.

-Tss…

-Qui y a-t-il ?

Je gardai un silence avant de répondre.

-D’accord, le Maître est extraordinaire, mais il n’est pas le seul. Tu es fort, rusé, tu sais te battre mieux que quiconque ici. Tu devrais avoir plus d’ambitions, comme devenir le plus puissant de tous les puissants !

-‘’Le plus puissant de tous les puissants’’…ça sonne plutôt bien, remarqua-il, puis, avec un soupir il ajouta, mais de toute façon, tant que la Réalité existera, nous ne pourrons pas faire grand-chose.

A l’évocation de ce gouvernement répressif, un rictus se dessina sur nos lèvres inconsciemment. Diego avait raison. Nous pouvions avoir des rêves, des convictions, mais les voir se concrétiser n’était pas envisageable. Notre devoir était seulement de vivre dans la Sphère en respectant les règles imposées. Je l’avais oublié. D’ailleurs, il faudrait que je corrige ce que j’avais écrit dans mon carnet tout à l’heure.

La Réalité nous donnait un semblant de liberté, prétendait que son objectif était de nous rendre heureux et nous permettre de vivre dans la paix et la sérénité…Pff ! J’aurais voulu rire au nez de tous ceux qui admiraient ce groupe d’individus qui nous menaient seulement par le bout du nez, sans se préoccuper de nos sentiments. Oui, la Réalité apprenait aux garçons à se battre contre le Fantastique. Oui, la Réalité apprenait aux filles comment devenir de bonnes épouses. Néanmoins, toute cette éducation, qui semblait bénéfique au peuple, n’était qu’une mascarade afin de servir les biens personnels de ces hypocrites…

Diego se leva et sa voix interrompit le fil de mes pensées emplies de haine.

-Allez, paresseuse, tu t’es assez reposée ! Tu veux devenir plus forte, oui ou non ?

-Je te vaincrai un jour, lançai-je en guise de réponse.

-C’est ça. Commence d’abord par surpasser le Maître et on verra.

Je ris, ma tension retombant d’un coup. Si mon meilleur ami tenait à un rêve, je ferais tout pour qu’il se réalise. Je savais que j’en étais capable, quitte à se confronter à la Réalité. Il avait déjà assez souffert à cause de cette dernière. Je comprenais parfaitement ce qu’il ressentait. A présent, ma préoccupation principale était de le voir heureux.

Nous nous entrainâmes jusqu’à ce que les fragments du ciel à travers les feuillages deviennent noirs. Il m’enseigna quelques techniques d’autodéfense qu’il avait parfaites lui-même. Je les adoptai très rapidement. Ce n’était qu’une question d’habitude et d’efforts, bien que je ne fusse pas encore au niveau de Diego. Pour cela, je devais être très patiente.

Lorsque nous sortîmes de la forêt, exténués, un groupe d’élèves masculins était assis dans l’herbe secouée par le vent. Derrière eux se tenait un grand corps robuste, le crâne chauve, les bras croisés. Je reconnus sans aucun mal le Maître, malgré la pénombre. Il était torse nu, vêtu seulement du short marron de combat. Rien que son physique montrait sa puissance, son invincibilité peut-être. Je chassai aussitôt cette idée de ma tête et pensai plutôt qu’il serait bientôt vaincu par Diego.

Le visage du Maître était toujours marqué d’une expression plus ou moins sévère, ne laissant jamais la moindre trace de mansuétude. Néanmoins, quand je le voyais, ce n’était pas son apparence impressionnant et effrayant qui me fascinait le plus. L’épée accrochée derrière son dos provoquait en moi une jalousie irrépressible. Elle était pour moi d’une beauté exceptionnelle et surpassait toutes les merveilles du monde. N’ayant pas de fourreau, quand je voyais le Maître, je pouvais admirer ce trésor dans toute sa splendeur. Sa manche était d’un noir si sombre qu’il surpassait l’obscurité. Cependant, lorsque l’épée dansait gracieusement dans les airs, on pouvait y voir refléter des éclats pourpres, comme un champ de bataille plongé dans les ténèbres, au milieu du sang de ses victimes. Certes, ce n’était pas une image agréable, mais cela rappelait les prouesses du Maître. Deux ailerons gris, forgés dans le fer le plus solide, équipaient les deux côtés de la garde. La lame, elle, était d’une blancheur éclatante et resplendissait dans la pénombre… Lorsque le Maître combattait, elle renvoyait un miroitement de lumières vives, contrastant ainsi avec la poignée sombre. Ainsi, lors des déplacements rapides de son propriétaire, on voyait  deux éclairs, l’un de couleur arc-en-ciel et l’autre noir et rouge, virevoltant telles une fée et un démon.

Rares étaient les personnes qui possédaient une épée. Celles que je connaissais étaient le Maître et les membres de la Réalité. On ne pouvait jouir d’une telle chance qu’avec l’autorisation de cette dernière. Seulement les ‘’héros’’ de la société y pouvaient accéder. Mon tour ne viendrait surement jamais. Je n’étais pas destinée à combattre, seulement à fonder une famille et m’occuper docilement d’elle. Mes entrainements quotidiens ne servaient qu’à renforcer ma résistance physique, et à ne penser à rien d’autre qu’à l’action entre l’adversaire et moi. Cela me permettait aussi de moins envier les garçons. Cependant, cela ne m’empêchait pas de désirer ardemment avoir une épée, qui m’appartiendrait, rien qu’à moi. Et il en était de même pour Diego, même s’il le niait.

En voyant ses camarades et son professeur, il m’expliqua :

-Réunion au clair de lune. Le Maître va nous raconter quelques-uns de ses exploits. D’après lui, ça va nous permettre ‘’d’apprendre par l’écoute d’un expert en la matière’’. A mon avis, son seul objectif est de se faire encore plus admirer et respecter qu’il ne l’est déjà.

-Il va vous raconter ses exploits ? Répétai-je en ignorant sa critique.

Il avait dû percevoir la pointe d’envie dans ma voix.

-Ce ne sera pas grand-chose. Quelques tueries et c’est fini.

-Les combats contre le Fantastique sont toujours intéressants, surtout s’il s’agit de ceux du Maître, répliquai-je, refusant sa tentation de me réconforter.

-C’est gentil de ta part, Alice, répondit la voix de l’intéressé.

Nous sursautâmes en l’entendant et nous retournâmes. Il nous dominait de sa taille imposante, ses pupilles clairs brillant dans l’obscurité. Il s’était approché sans que nous ne le remarquions, aussi silencieusement qu’une ombre, ce qui était d’ordinaire impossible pour un tel gabarit que le sien. Oui il était bien meilleur que Diego. Pour l’instant.

-N’aimerais-tu donc pas écouter mes histoires, Diego ?

-Si, bien sûr…mais si je ne rassure pas Alice, elle désirera encore plus assister à cette réunion.

-Ce n’est pas possible ? Demandai-je et je ne pus maitriser le ton suppliant que prenait ma voix.

-Je te comprends, mais je pense que tu devrais aller te reposer, dit le Maître. Tu seras évaluée sur les bonnes manières d’une épouse, demain, non ?

Je hochai la tête, tentant de masquer ma déception.

-Même si tu es la meilleure élève féminine, tu devrais économiser tes forces. De plus, ajouta le Maître, la Réalité ne voit déjà pas d’un très bon œil tes entrainements habituellement destinés aux garçons.  Tu te souviens comment elle a réagi quand je t’ai laissée te mesurer à mes gamins ?

Cinq membres du gouvernement étaient venus sur place, la colère luisant dans les yeux et nous avait menacés qu’une telle chose ne devait se reproduire, sous peine de sanction. S’il ne tenait qu’à moi, j’aurais ignoré cet avertissement depuis longtemps. Mais je ne pouvais impliquer d’autres personnes que moi.

-D’ailleurs, il n’est pas dans leurs habitudes de passer par les avertissements. Je me demande ce qui les retient de nous punir tout de suite.

Ce qu’ils m’avaient fait.

-Bref, je ne doute pas que tu aies plus de potentiel que mes disciples, ce qui m’irrite beaucoup. Tes aptitudes de combat sont impressionnantes, notamment de la part d’une fille. Néanmoins, il vaut mieux ne pas prendre de risques et éviter que tu aies de contact avec les garçons le mieux possible. C’est pour toi que je dis ça.

Diego fit une grimace à peine perceptible. Il m’avait fait part de son avis un jour : plus que de mourir, le Maître avait peur de perdre son grade, ce qui expliquait pourquoi il obéissait tant à la Réalité.

-Je comprends, mentis-je.

Le Maître fit un signe de la tête avant de rejoindre son groupe d’élèves, la blancheur éblouissante de son épée brillant dans son dos.

-Je te raconterai, promit Diego.

-Merci.

-Il parait qu’il existait des ‘’enregistreurs’’, avant , qui nous permettaient de rapporter les paroles mêmes d’une personne. La Réalité a dû les prendre aussi.

-Dommage, ça nous aurait été utile.

Il laissa échapper un rire.

-Qui y a-t-il ?

-Tu n’as pas entendu ? La Maître t’a complimentée ! Le fait qu’il ait reconnu qu’une fille puisse être plus forte que ceux qu’il forme lui-même, ce n’est pas rien. D’autant plus quand on sait à quel point il peut être orgueilleux.

Maintenant qu’il me le rappelait… cela me remonta un peu le moral. J’étais tellement attristée par le refus du Maître que je n’avais pas prêté attention à cet éloge.

-Ce n’est pas assez, lançai-je cependant. Il faut que je te surpasse.

-Et moi, le Maître.

Nos paroles nous firent sourire. Je levai mon poing et il frappa dessus avec le sien. C’était une promesse. Toujours devenir plus fort. Cela pourrait nous être nécessaire un jour. Peut-être pour une autre raison que celle de combattre le Fantastique

Peut-être.

***

’Le ciel était beau aujourd’hui. Mais le jour qui se déroulait en dessous était ordinaire. Injuste. Tout serait plus simple si j’étais né garçon. J’aurais pu me battre en toute liberté. J’aurais pu avoir une chance de posséder une épée. J’aurais pu protéger le peuple. J’aurais pu écouter les récits incroyables du Maître. J’aurais pu passer plus de temps avec Diego. J’aurais pu faire tout ceci, j’aurais pu avoir tout cela. Un jour, lorsque j’avais avoué à Diego mon souhait, il m’avait ri au nez et dit : ‘’Je te préfère comme tu es maintenant, n’essaye surtout pas de changer de sexe !’’. Il est vrai qu’il vienne souvent chez moi profiter de ma cuisine qu’il trouve ‘’absolument exquis’’. Seules les filles peuvent s’exercer dans ce domaine, donc cela l’arrange d’avoir une amie qui en est capable. A part la disparition de mon talent culinaire, je ne vois pas quel problème poserait le changement de sexe… Les cours de bonnes manières et de développement artistique, culturel et social ne servent qu’à celles destinées à une vie paisible, un mari et leurs enfants à leurs côtés. Or, je sais parfaitement que ce n’est pas pour moi. Hormis Diego, je ne veux m’attacher à aucune autre personne. C’en serait trop pour moi. Je n’en ressens pas le courage. Je vois éviter tout risque de souffrance, comme dans mon enf… ‘’’

Je sentis mon cœur se serrer violemment à ce maudit souvenir. Oui, ce n’était qu’un souvenir. Je voulais croire que je ne revivrais plus pareille expérience, que la vie ne pouvait pas être aussi cruelle envers une seule personne. Mais l’existence de la Réalité m’empêchait d’être entièrement rassurée. En parlant d’elle…

‘’Je me suis trompée. J’avais écrit que nous avions une chance d’ ‘’aller au bout de nos convictions’’. Cependant, lorsque j’écris, j’oublie dans quel monde nous vivons. Nous ne sommes que les pantins de la Réalité, qui s’amuse à nous manipuler à leur guise. La liberté n’existe pas. Nous sommes pareils à des hamsters s’amusant avec une roue, sans se douter qu’ils se trouvent dans une cage. Seule une poignée de personnes le remarquent, peut-être même qu’il n’y a que Diego et moi. Nous désirons, au plus profond de nos âmes, briser ces barreaux autour de nous. Qui nous emprisonnent, nous étouffent.

Délivrer tout le monde.

Réaliser nos rêves.

Etre libre.

Pour cela, nous ne voyons qu’une seule solution. Sans Diego pour m’en empêcher, il y a des chances que je l’aurais déjà fait. Mais je dois avouer que mon ami a raison…si nous nous soulevions, seuls, tous les deux, contre la Réalité, aurions-nous la moindre chance de sortir vainqueurs ? Se révolter contre le gouvernement signifie se mettre à dos le peuple entier. Si nous débarquions chez la Réalité dans ce but, comment réagirait-elle ? Surtout qu’il s’agirait de Diego et moi… Comprendrait-elle notre choix ? S’y attendait-elle ? Après ce qu’elle nous a fait subir ? Néanmoins, si nous réussissions, comment ferions-nous pour mettre en place un nouveau gouvernement, avec de nouvelles lois ?’’

Je m’arrêtai pour méditer quelques minutes, avec la musique ‘’Time after time’’ de Cindi Lauper qui envahissait ma chambre, avant de reprendre :

‘’Cela me coûte de l’avouer, mais la Réalité est le pilier du peuple. Durant toutes ces années, elle a eu le temps d’être de plus en plus puissante, jusqu’à devenir presque invincible. De plus, à part leur offrir des mensonges quotidiens et les contrôler, elle ne fait pas vraiment du mal aux habitants-Diego et moi sommes peut-être les exceptions. Ils semblent être heureux ainsi… si on enlevait le pilier de leur monde, que se passerait-il ? Comment réagiraient-ils ? Panique, colère, désespoir. Il se peut que la Réalité soit pour certaines personnes ce que Diego est pour moi. Nous serions des monstres de leur faire subir une telle souffrance. Pourtant… j’ai peur. J’ai peur que la domination de la Réalité prenne de l’ampleur.

Qu’elle ne s’arrête pas sur notre région, qui est la plus grande de la Sphère.

Qu’elle s’étend sur les autres frontières de la planète.

Qu’elle nous contraint alors de vivre dans un monde mensonger, sous sa manipulation.

Il serait alors désormais trop tard pour tenter quoi que ce soit.

Pauvre peuple ! Devrais-je laisser le cours des évènements se dérouler sans me mêler, ou essayer de le modifier en me révoltant ? Cela touchera profondément le moral des habitants. Je les comprends : qui serait assez fou pour faire une sottise pareille ? Une fille seule, en plus ! Oui, si possible, je voudrais éviter que Diego prenne part à mon projet, s’il devait se concrétiser. Ce serait vraiment trop dangereux pour lui d’être avec moi, dans une situation aussi délicate. Moi, destinée à attirer le malheur. Mais, bien sûr, je sais qu’il refusera que je le laisse derrière moi pour faire une chose pareille…’’

Dehors, j’entendais des petits bourdonnements et quelques bruits que je ne pouvais identifier.

‘’Ce qui serait tout à fait compréhensible. Cette lutte pour la liberté le concerne tout autant que moi.’’

Des cris. Je savais que les aventures du Maître devaient être passionnantes, mais capables de susciter tant d’émotions…

‘’Son désir de voir la chute de la Réalité me donne du courage. J’ai parfois l’impression de pouvoir aller jusqu’au bout, même si je dois me sacrifier. J’accepterai n’importe quelle fin, aussi tragique soit-elle, pour lui.’’

Des pas de sabots. Un cheval ? Le Maître avait donc décidé de faire un cours d’équitation ? A cette heure ?

‘’Pour les habitants, peut-êt…’’

Des sons de croisement d’armes. J’espérai qu’ils arrêteraient leurs activités bientôt, sans quoi ils attireraient un groupe de familles épuisées et furieuses.

‘’…re devrais-je essayer de les convaincre de l’hypocrisie de la malfaisance du gouvernement qu’ils chérissent ? Autant me jeter dans la gueule du loup tête la première ! Je voudrais tant que nous ne voyons plus toutes ces affiches placardées tous les mètres, disant ‘’La Réalité, bien-être du peuple’’, ‘’Avec la Réalité, vivez dans la paix, la joie et en sécurité’’, qu’il n’y ait plus cette division inutile entre filles et garçons, qu’il n’existe plus ces règles pitoyables tels que : ‘’Les cheveux des filles doivent rester longs, à partir du coude’’ et pour mon cas : ‘’Toute rare personne ayant la capacité de faire des Ecrits ne doit imposer son savoir à quiconque’’, que nous ayons d’autres his…’’

De nouveau des cris lointains. Les habitants n’avaient pas attendu longtemps pour se manifester.

‘’…toires à lire que celles de la Réalité. J’aimerais tant faire goûter à tout le monde la liberté que j’avais- soi-disant- connu, enfant. Mais leur offrir une vraie liberté. Et pour Diego et moi…’’

Un tourbillon de bruits qui se rapprochait peu à peu.

‘’…nous défaire de ce cauchemar entièrement. Si la Réalité disparaissait, n…’’

Je ne pus jamais terminer ma phrase. Je perçus clairement des explosions retentissantes, des hurlements, des jurons qui étouffaient désormais le son de ma chanson.

Je m’étais trompée. Ce n’était pas les garçons qui s’entrainaient, pas les villageois qui se plaignaient. Les chocs d’épée confirmèrent mon mauvais pressentiment. Quelque chose de grave se produisait dehors.

‘’Diego.’’

Même si je connaissais sa force, à la pensée qu’il ait pu lui arriver malheur, je me relevai de mon lit et, sans prendre le temps d’éteindre la musique, m’élançai vers la porte, l’ouvris.

Et découvris, horrifiée, le carnage qui s’offrait à moi.

A suivre…

Alice Rayers- Le serpent

Alice Rayers

Alice Rayers- Le serpent dans Histoire: Alice Rayers: Le serpent manga-2447-300x257

Première partie:

Le serpent

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Résumé:

Dans un futur où la vie bascule entre fantastique et réalité vit une jeune fille de 15 ans, Alice. Elle vit pleinement ses jours auprès de son meilleur ami, Diego. Tous deux ont un lourd passé à cause de la Réalité, le gouvernement destiné à protéger les populations contre le Fantastique (ensemble de toutes choses sortant de l’ordinaire). Les deux adolescents profitent de l’instant présent sans se laisser abattre. Tout se passe bien jusqu’au jour où débarque un mystérieux personnage des plus effrayants. Il se présente comme le Roi Serpent qui va régner sur la Sphère (nom de la Terre). Il remarque Alice pour ses nombreuses compétences et son secret, et décide alors de la prendre pour épouse. Doit-elle accepter afin de sauver tout le monde, ou bien refuser et ainsi les condamner? Pour cette jeune fille au grand cœur, le choix est vite fait. La vie d’Alice va alors basculer dans un enfer absolu…

***

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Le serpent est symbole de la création de la Vie.

Le serpent est symbole de la Renaissance.

Le serpent est symbole de l’immortalité.

Le serpent est symbole de la protection.

Le serpent est symbole de la tentation.

 

Le serpent est symbole de la terre.

Le serpent est symbole de l’eau.

Le serpent est symbole de la connaissance.

Le serpent est symbole du Mal.

 

Le serpent est symbole de la sagesse.

Le serpent est symbole du chaos.

Le serpent est symbole de la Vie.

Le serpent est symbole de la Mort.





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