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Nadia et Ersa: Chapitre 15

Tadaaa, l’histoire avance lentement mais surement!

Bonne lecture!

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Nadia passa les deux semaines suivantes à suer et souffrir durant les entraînements. Ses journées n’étaient quasiment consacrées qu’à cela. Elle avait à peine le temps de prendre ses repas. Dormir ne constituait qu’une maigre consolation. Elle sombrait dans le sommeil avant que sa tête ne touche l’oreiller et avait l’impression d’être restée couchée seulement une poignée de secondes, se réveillant toujours épuisée et le corps lanciné de courbatures.

Malgré toute cette souffrance et cette exténuation accumulées, elle avait appris beaucoup de choses : bien que son adresse restait encore à travailler, elle avait manié diverses armes, notamment l’arc et l’épée, construit des pièges, réfléchi aux différentes critères garantissant leur bon fonctionnement, et amélioré ses compétences au combat corps à corps.

Ses adversaires étaient bien plus robustes que ceux de Kaba. Au début de son entraînement, elle subissait à chaque fois une défaite cuisante, réussissant à peine à effleurer son adversaire.

Les chevaliers ne dissimulaient pas leurs messes basses lorsqu’elle s’approchait d’eux. Évidemment, ils s’interrogeaient sur la raison de sa présence en ce lieu. Il y avait de quoi décourager le plus déterminé…

Tous les jours, Nadia s’entraînait plus tard que les autres sur un mannequin, avec l’énergie du désespoir. Un soir, en se dirigeant vers les vestiaires, elle entendit la prononciation de son nom fictif. Non loin d’elle discutaient des organisateurs. Malgré qu’elle soit complètement épuisée, elle s’approcha pour mieux entendre.

-Ce petit a de bons réflexes.

-Oui, c’est difficile à voir, mais je ressens en lui une ardeur qui peut le pousser à faire des progrès considérables. La rage de vaincre est un très bon moteur pour développer sa force. C’est ce qui manque aux autres chevaliers qui pensent déjà avoir les aptitudes nécessaires pour réussir et qui se relâchent.

Ces paroles avaient décuplé sa volonté. Elle se les remémorait pour nourrir sa détermination, pour qu’elle ne s’estompe pas,pas même un peu. Le souvenir de sa famille constituait également un excellent soutien moral. A présent, elle évitait mieux les coups et réussissait même à en donner plusieurs à la suite- bien qu’elle n’accumulait pas encore les victoires.

Mais tout ceci n’était pas la seule cause de son épuisement quotidien. Elle subissait les brimades répétées des autres, notamment Sabin et Dick. Ils diffusaient sans ménagement des rumeurs sur elle, dépassant parfois les limites de l’obscénité. Elle prenait sur elle et les ignorait. Ce qu’elle avait à faire était primordial et ces moqueries puériles ne valaient pas la peine qu’elle s’attarde dessus.

Bien sur, elle n’avait pas le temps de réfléchir à un plan pour voir Ersa…

Un jour de la troisième semaine, comme d’habitude, elle s’entraînait plus tard que les autres, jusqu’à ce que la nuit tombe et que la Lune éclaire son ombre. En comparaison à la chaleur étouffante de la journée, lorsque le crépuscule tombait, l’air semblait se rafraîchir considérablement.

Elle tenait une épée rouillée et s’entraînait à réaliser divers mouvements avec. Elle ne l’avait quasiment pas quittée depuis l’aube, et ses mains étaient pleines d’ampoules rougeâtres. Cette douleur lui était familière de façon amusante , cela lui rappelait lorsqu’elle était avec son pauvre bâton.

Parmi toutes les armes, l’épée était celle avec qui elle se sentait le plus à l’aise. Sa longue lame lui procurait un sentiment de sécurité, contrairement à la lance ou à l’arc où elle se sentait exposée au danger, et elle était plus facile à manier par sa légèreté.

Elle découpait l’air, s’imaginant qu’il s’agissait de murs en acier- cette idée l’amusait et l’aider à poursuivre son entraînement- lorsqu’elle entendit le craquement des herbes derrière elle.

Elle sursauta avant de se retourner, persuadée qu’on lui ordonnerait de rentrer.

En apercevant cette grande silhouette intimidante, vêtue de la tenue d’entraînement des Combattants (c’était étrange de le voir arborer la même tenue qu’elle, ils n’avaient pas du tout la même allure), tenant une épée à la main, elle se sentit figer, son coeur cessant une seconde de battre avant de reprendre son cours, plus rapidement.

Le Capitaine la fixait, impassible, tout en s’approchant d’elle. Bien qu’il semblait moins impressionnant que la première fois qu’elle l’avait vu, l’aura écrasante, chargée d’une puissance contenue, qui se dégageait de lui était identique.

Au loin, les criquets entamaient leur chant nocturne.

Se remettant de sa surprise, Nadia s’empressa de faire le salut. Inconsciemment, elle se rappela des premières paroles qu’il lui avait adressées à propos de ça. Le Capitaine le fit également, et on sentait une certaine habitude dans son geste, contrairement à Nadia qui le faisait toujours précipitamment.

Tout en se demandant ce qu’elle devait ensuite faire, retourner à ses occupations ou lui demander ce qu’il faisait là, elle compta mentalement ses pas qui le rapprochait d’elle. 12. Elle préféra lui laisser la parole, et se demanda curieusement ce qu’il pourrait dire.

-Ton rythme est trop rapide, et tes mouvements pas assez fluides. Tu te fatigues plus rapidement.

C’était une constatation mais son ton donnait une impression de défi.

-Très bien…

Elle essaya de nouveau, en ralentissant son rythme.

-On dirait que tu apprends à nager.

Nadia ne marqua pas de pause, guettant une remarque positive de sa part. Mais quoi qu’elle fasse, le Capitaine se limitait à des critiques désobligeantes.

Gagnée par l’irritation, elle s’arrêta.

-Je pensais que tu serais plus persévérant.

-Je n’abandonne pas, répliqua Nadia, avant de baisser d’un ton en voyant qu’elle avait laissé l’agacement agir sur sa voix. Je n’arrive pas à comprendre comment je dois faire exactement.

Le Capitaine la fixa un moment, bien trop long pour elle. Elle fit de son mieux pour ne pas broncher et soutenir son regard. Elle ne voulait pas faire preuve d’insubordination, juste lui prouver qu’elle n’était pas du genre à faiblir facilement. Au lieu de lui expliquer ce qu’il souhaitait d’elle, il changea de sujet :

-Tu t’entraînes tous les jours, jusque tard, même après que les autres soient rentrés. Tu ne t’arrêtes jamais. Et pourtant, tu es plus faible que les autres.

Nadia se retint de faire la moue.

-Mais…

Le regard du Capitaine devint plus profond, ce qui déstabilisa la jeune fille. Prise de court, elle baissa automatiquement les yeux et jura de cet acte.

-Tes yeux sont plus vivants que ceux des autres. Les chevaliers sont avides à l’idée de devenir un Combattant. Mais toi, tu sembles vouloir plus que ça.

Nadia fronça les sourcils pour paraître plus crédible dans ses paroles.

-Je ne vois pas de quoi vous parlez.

-Je l’ignore également. Enfin, il s’agit de tes motivations personnelles, je n’ai pas de raison de les connaître. Tu m’intriguais un peu.

Nadia sentit son corps se chauffer. Quelque chose lui disait que rares étaient les personnes qui entendaient ce genre de paroles de sa bouche. Il semblait complètement hors d’atteinte. Soudain, Nadia éprouva l’envie, le besoin de voir l’homme le plus fort du royaume à l’oeuvre. Le mélange de curiosité et d’excitation lui fit lâcher cette demande :

-Pourriez-vous m’accorder une démonstration ?

Le Capitaine fit danser furtivement l’épée dans sa main, comme s’il s’agissait d’un simple bâton.

-Je propose mieux : on s’accorde un petit combat.

Le ventre de la jeune fille se noua à cette idée, et elle ressentit des élancements dans la poitrine.

De la peur…

Elle avala péniblement sa salive.

-Mais…le résultat est évident…

-Ne t’inquiète pas, ce sera juste pour que tu te rendes compte des points à améliorer.

Quelque chose lui intriguait dans la situation. Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour mettre le doigt dessus.

-Pourquoi m’aidez-vous ?

Le Capitaine recula pour mettre plus d’espace entre eux et se mit en position de combat, le pied gauche en avant, l’épée devant lui. Son attitude inspirait le savoir-faire, la maîtrise suprême de l’art du combat. Nadia l’imita bien qu’elle avait l’impression d’être une simple enfant face à lui.

-Je ne t’aide pas. Je suis juste curieux de voir de quoi est capable un garçon venu du village,

Après un court instant sans que l’un deux ne bouge, Nadia comprit qu’il attendait qu’elle charge en première,

« Advienne que pourra… »

Elle s’élança, l’épée levée et la fit tournoyer à la hauteur de la tête du Capitaine. Elle tenta de mettre toute son assurance dans ce coup. Tandis que l’épée passa si près de sa tête que Nadia se demanda si elle n’allait pas le décapiter réellement, il s’écarta à la dernière fraction de seconde et pointa la partie tranchante de la lame près de sa gorge. En déglutissant avec peine, elle fit un pas en arrière et se baissa, puis tourna son pied pour exécuter un croche-pied à son adversaire. Ce dernier l’évita avec un petit saut, tout en pointant le bout de son arme vers l’arête de son nez. Nadia s’efforça de contrôler ses tremblements et de ne pas fixer la lame scintillante.

-C’est tout ?

Il avait prononcé ces paroles d’un ton dénué de tout sentiment, ce qui agaça Nadia. Elle lui adressa un regard perçant.

Elle attrapa la lame du Capitaine à pleine main, et l’abaissa sans difficulté, puisque la prise sur elle avait été légèrement relâchée à cause de la surprise de son propriétaire. Ignorant la lueur d’étonnement dans le regard de celui-ci, Nadia se releva sur un genou et leva son épée vers la joue de son adversaire. Le Capitaine arrêta la lame au dernier instant de sa main inoccupée. Ils restèrent ainsi, chacun serrant l’arme de l’autre dans leur main, se contentant de se fixer silencieusement, au milieu du chant des criquets, ignorant les gouttes de sang qui tombaient de leurs paumes éraflées.

Nadia sentit un sourire de fierté se former sur son visage. Ses veines étaient encore pulsées d’adrénaline. Elle adorait cette sensation et s’en délectait comme on délecte un verre d’eau après une dure journée de labeur sous un soleil impitoyable. Mais elle sut qu’il y avait un problème, en constatant que les sourcils du Capitaine se froncèrent. Il n’était plus surpris. Mais plutôt perplexe, intrigué…

Tout en abaissant la lame de Nadia, il s’approcha d’elle. Elle voulut libérer son arme de sa main mais son emprise emportait sur elle.

Au moment où elle croisa de nouveau le regard sombre du Capitaine, ce dernier lâcha :

-Il me semble que je te connais.

Le corps entier de la jeune fille se crispa, semblant se réduire à son coeur qui battait sourdement. Ses mains devinrent moites, mais elle ignorait s’il s’agissait de son sang ou de la sueur, ou des deux.

Soudain, elle se rappela d’un détail qu’elle avait complètement omis, trop intimidée par le Capitaine. Un détail important.

Cet homme, qui en plus d’avoir été présent lorsque le prince avait pris Ersa, connaissait son père.

Tout à coup, il lui parut plus familier. Devant cette affirmation, il lui semblait que le Capitaine faisait partie d’un de ses souvenirs tombés dans l’abysse de son esprit…

Elle baissa prestement la tête, tentant de remettre de l’ordre dans ses pensées. Elle était complètement perdue.

-Je…vous vous trompez…

Elle espérait que le Capitaine ne remarque pas son ton légèrement bouleversé. Elle lâcha son épée, remarquant qu’elle avait inconsciemment raffermi sa prise sur elle, accentuant la douleur de sa paume entièrement poisseuse de liquide rougeâtre. Elle murmura une excuse et se hâta de le quitter, sentant le regard du Capitaine dans son dos. Juste avant de refermer la porte des vestiaires derrière elle, elle l’entendit lui dire :

-Ta prise sur l’épée est trop rigide.

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Voilàà, le chapitre 15 est bouclé! Je l’ai écrit sur le chemin pour aller en Espagne, sous une chaleur quasi étouffante, et pourtant, c’est le chapitre que j’ai pris le plus de plaisir à écrire! Ca faisait un moment que je voulais raconter leur confrontation! Voilà, j’espère que ça vous a plu!

Nadia et Ersa: Chapitre 14

Hello! Voici un chapitre centré sur Ersa, j’espère qu’il vous plaira! N’empêche, la vie de princesse doit être dure…en fait je dis n’importe quoi, je sais même pas à quoi ça ressemble, je suis pauvre, je vis dans un carton. Je m’excuse pour les éventuelles fautes d’orthographe! Je devrais peut-être mettre cette phrase à chaque début de chapitre, mais bon, la flemme et puis vous le savez déjà: personne n’est parfait, tout le monde commet des erreurs =) 

Bonne lecture!

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A sa grande joie, Ersa avait trouvé une place où elle se sentait à l’aise, loin des autres.

Au cours de ses nombreuses visites dans le jardin, où elle passait son temps à se promener, pieds nus dans l’herbe fraîche- lorsqu’elle croisait des dames de la cour ainsi, elles paraissaient outrées- et à admirer la végétation florale, en humant le mélange des différents parfums, elle avait un jour poussé sa marche un peu plus loin en contournant le palais, et avait ainsi trouvé un banc en pierre à l’ombre, appuyé contre le château. Elle venait se reposer là, la tête sur le mur derrière elle, et fermait les yeux. Il lui arrivait de rester assise jusqu’à la tombée de la nuit, ou de préférer s’allonger sur la pelouse.

De toute façon, elle n’avait aucune occupation pour le moment, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur. Elle voulait jardiner, le gardien refusait. Elle voulait aider les servantes dans leur travail, toutes refusaient. Elle avait insisté mais cela n’avait pour conséquence que l’intervention du prince qui lui priait de ne pas se prêter à une labeur si éprouvante. Préférant le voir le moins souvent possible, elle avait abandonné et préférait flâner dans le jardin plutôt qu’à l’intérieur. Pour tout dire, elle n’avait même pas encore visité le château. Ses connaissances se réduisaient à ses appartements. Elle passait le moins de temps possible entre les murs. La nature lui rappelait son quotidien d’autrefois.

La première fois qu’elle avait rencontré Ses Majestés, c’était à l’occasion d’un repas à son honneur. Pour cela, elle avait du enfiler une robe turquoise évasée aux manches longues transparentes et flottantes. Bien que le tissu était doux contre sa peau, elle éprouvait un certain gêne à porter une tenue aussi somptueuse. Durant ses jours au château, elle portait les habits des servantes, ce qui décontenançait toutes les personnes qu’elle croisait et qui la connaissaient. Un serre-tête incrusté de diamants relevait ses mèches de devant. Ersa restait hébétée: avec un objet aussi petit mais si brillant, elle pourrait permettre à une famille de vivre dans l’aisance jusqu’à la mort! Ses cheveux bien coiffés et ondulés descendaient dans le creux de son dos.

Elle avait appris que le roi avait proposé un banquet avec de nombreux invités mais la reine, plus compréhensive, avait réduit son projet à un  »simple » dîner en tête-à-tête, avec pour seuls acteurs elle, son mari, Jyle et la principale concernée. Ce qui suffisait amplement pour nourrir son anxiété.

Elle se forçait de ne pas dévisager longuement Ses deux Majestés, mais ce n’était pas facile. Le roi était imposant avec son visage carré et arborait une longue barbe brune aux multiples boucles. Ses quelques rides renforcaient son air dur.

La reine, quant à elle, était l’opposée de son époux. Si Ersa se sentait intimidée face à l’autorité qui se dégageait de ce dernier, elle l’était face à cette grande dame à cause de sa beauté déroutante. Elle semblait à peine plus âgée qu’Ersa. Jyle avait probablement hérité ses reflets blonds au soleil de la couleur dorée de ses longs cheveux tressés et relevés en deux chignons des deux côtés de son visage anguleux au teint lumineux. Tout était fin et mince chez elle, que ce soit sa silhouette ou ses doigts. Son air calme et posé et son sourire permanent rassuraient Ersa. Elle se sentait moins oppressée face à la puissance de la famille royale.

Les deux Majestés étaient assis d’un côté de la grande table, Jyle et Ersa face à eux, côte à côte.

Elle sentait le regard de ce dernier en permanence braqué sur elle, mais refusait de le lui rendre de son plein gré.

-Vous êtes aussi élégante que Jyle nous avait assuré, lui avait complimenté la reine.

-Votre compliment me touche beaucoup, Votre Majesté.

-Imaginez notre surprise lorsqu’il nous a révélé son intention de faire d’une villageoise sa princesse. Je n’ai rien contre vous, évidemment, mais comprenez que cela est assez peu commun.

-Je le pense également, approuva Ersa.

Le roi avait pris la parole sur un ton bourru.

-Vous avez été victime du caractère capricieux de mon fils, et je m’en excuse.

-Oh, ne vous inquiétez pas pour cela. Ce n’est rien si l’on compare au geste généreux dont il a fait preuve pour ma famille.

La reine lui avait posé quelques questions sur sa famille, sans être cependant indiscrète. La rencontre avait paru à Ersa plus agréable qu’elle l’imaginait.

A la fin, la reine lui avait appris qu’elle devrait suivre des cours pour approfondir ses connaissances intellectuelles, qu’elle aurait le même mentor que Jyle et que tout se déroulerait à la bibliothèque- les cours ne débuteraient pas tout de suite, afin de lui laisser le temps de se familiariser sans . Le prince en avait profité pour lui proposer de l’accompagner visiter cette salle, mais Ersa avait décliné l’invitation en utilisant sa fatigue comme excuse. Elle avait perçu la déception de son fiancé, et avait ajouté avec empressement qu’ils pourraient le faire le lendemain.

Le jour dit, elle avait oublié et avait passé la journée dans le jardin.

Le soir, après qu’elle eut fini de se doucher, elle entendit quelqu’un frapper à sa chambre. S’attendant à une servante,elle fut surprise d’être face au serviteur exclusif du prince.

<<Il me semble qu’il s’appelle Ayam.>>

En la voyant simplement vêtue d’une serviette enroulée autour de son corps, le jeune garçon détourna subitement le regard.

-Veuillez m’excuser de vous importuner aussi tard…

Elle se hâta de le rassurer.

-Oh, ne t’inquiète pas, ce n’est pas le cas. Je vais m’habiller. Entre, dit-elle en s’écartant.

-Ce n’est pas la peine, je suis juste venu vous prévenir que vos cours débuteront demain. Sur ordre de mon prince, je viendrai vous accompagner à la bibliothèque.

-Je te remercie.

Elle marqua une pause, hésitant à le lui demander.

-Y aura-t-il Sa Majesté le prince?

-Non, il sera à son cours d’escrime. Et je pense que vous étudierez séparément, puisqu’il est plus avancé. Pour…non, rien, excusez-moi.

Un silence inconfortable s’installa entre eux. Ersa voyait bien qu’il désirait lui demander pourquoi elle s’informait de la présence du prince, mais se ravisait, par peur de manque de respect surement. Eprouvant de la sympathie pour lui, elle lui sourit pour répondre à cette question invisible, consciente qu’il pourrait le rapporter à son maître:

-Je me sens mal à l’aise près de lui. Je n’arrive pas à m’habituer à sa présence.

Elle perçut une lueur compatissante dans son regard.

-Je comprends un peu. Il peut être si imprévisible. Mais croyez-moi, euh, c’est un prince bon, à l’écoute des autres. Je sais que vous avez été blessée psychologiquement par lui, mais accordez lui une chance de vous montrer son amour. Je…suis désolé, je me mêle de ce qui ne me regarde pas…

-Au contraire, Sa Majesté le prince a beaucoup de chances d’avoir un ami aussi prévenant que toi.

-Je ne suis pas son ami! Juste un serviteur… Euh, veuillez m’excuser, je vous laisse. Je vous souhaite une bonne nuit.

-A toi également.

Elle le regarda partir, une pointe de nostalgie dans le coeur. Il ressemblait un peu à Salm, avec son caractère maladroit mais aimable.

***

La bibliothèque était un lieu éclairé par un immense lustre en cristal accroché au plafond et était parfaitement à l’abri des bruits extérieurs pour assurer le calme et la tranquilité des lecteurs. Les livres étaient sur les étagères de grands meubles disposés en de multiples rangées jusqu’au fond de la salle, de chaque côté de la pièce, laissant au centre un couloir où se déroulait d’épais tapis persans qui étouffaient les pas. Plusieurs tables y étaient disposées, laissant un espace entre chacun. On trouvait entre les rangées des livres un fauteuil pour se reposer. Un escalier menait au deuxième étage, où les livres étaient plus anciens.

Le professeur l’attendait au fond de la salle, vers la dernière table, les livres déjà sortis. En s’y dirigeant, Ersa constata facilement à quel point ce lieu était vaste.

L’homme, qui se nommait Serpico, était un petit personnage aux yeux ronds dissimulés sous des lunettes de même forme. Il semblait bien âgé, mais parlait avec une voix aigue qui rappelait celui d’un enfant.

Il s’exclama lorsqu’il l’aperçut:

-Ah, vous voilà, princesse…Ersa, c’est bien ça?

-Je vous en prie, appelez-moi seulement Ersa.

-Ah, pas question! Ce serait impoli de ma part. Je ne le ferai que si le prince Jyle vous délaissait pour une autre. Et, entre nous, je pense que cela ne risque pas d’arriver. Durant ces derniers cours, il semblait assez agité et n’écoutait pas le moindre de mes mots. Il n’y a pas besoin d’être devin qu’il s’agit du pouvoir de l’amour. Vous le rendez fou.

Ersa préféra ne pas répondre. Malgré toutes ces éloges sur les sentiments du prince, une part d’elle pensait, espérait, qu’une autre femme réussirait à s’emparer de son coeur, lui permettant de rentrer chez elle. Si cela arrivait, elle prierait pour que sa mère ait eu le temps de guérir. Beaucoup de dames étaient bien plus élégantes qu’elle, cela ne serait pas très difficile.

Et puis…elle, Ersa, une paysanne, sur le trône? Quelle absurdité!

La vérité la frappa de plein fouet. Jusque là, elle n’avait été concentrée que sur sa séparation avec sa famille, mais n’avait pas envisagé l’autre facette de la situation: elle deviendrait reine du royaume d’Onyx, devrait gouverner sur des millions de personnes. Elle avait l’impression qu’une main glacée lui broyait le coeur. Comment avait-elle pu omettre un tel détail? Comment pourrait-elle assurer une fonction aussi importante?

-Princesse Ersa? Votre esprit est-elle partie rejoindre Makim?

-Ah…veuillez m’excuser. Euh, je ne connais pas Makim.

-Je m’en doutais. Il s’agit d’un homme qui, par mégarde, est entré dans un univers qu’il n’aurait pas du découvrir. Nous parlerons de lui durant l’heure de la littérature.

-Ca me semble intéressant.

-Evidemment que ça l’est, dit-il en la regardant comme si cela ne pouvait être autrement.

-Oui, je suis désolée, répondit la jeune fille avec un sourire. J’ai hâte que vous m’enseignez tout ce que vous savez.

-Si je devais le faire, le temps ne nous le permettra pas. Mais je suis satisfait de voir que vous êtes motivée à étudier, j’espère que vous serez plus attentive que le prince.

Elle garda l’image de celui-ci dans un coin de sa tête. Il fallait qu’elle lui parle, même si cette perspective ne l’enchantait guère, mais celle de devenir une princesse puis reine lui plaisait encore moins.

***

Ayam la conduisit dans les appartements du prince. Le moindre recoin était éclairé d’une lumière scintillante. La porte de sa chambre était ouverte.

Ils le trouvèrent avachi sur le balcon, le menton reposé sur la paume, un livre dans l’autre main. ll dut entendre leurs pas car il lança d’un ton las:

-Si c’est père ou mère, je travaille comme vous le voyez. S’il s’agit d’Ayam, laisse-moi…

-Euh, demoiselle Ersa souhaite vous par…

Il n’avait pas terminé sa phrase que la silhouette du prince se redressa brusquement avant de se retrouner, révélant un visage conterné et illuminé. Ersa le salua d’une révérence. A peine eut-elle levé la tête qu’il se trouvait déjà près d’elle, les yeux brillants, un sourire rempli de joie. Devant tant de gaieté, elle hésita un instant à changer le motif de sa venue. Elle dut invoquer le souvenir de sa famille pour retrouver sa détermination.

Ayam s’éclipsa discrètement.

Le prince prit sa main et la baisa sans pour autant la lâcher après:

-Vous êtes magnifique, comme à l’ordinaire. Que me vaut l’honneur de votre visite? J’étais presque prêt à croire que ce jour n’arriverait jamais…

-Votre Majesté…

-Appelez-moi Jyle, ça suffira.

-Eh bien je… je souhaiterais que vous reveniez sur votre décision, celle de faire de moi votre épouse.

Elle baissa les yeux pour ne pas supporter la mine dépitée du prince.

-Je ne veux pas vous traiter d’inconscient, mais je pense que vous avez fait une erreur en me choisissant. Vous épouser signifie également monter sur le trône, gouverner le royaume entier…et je suis incapable de remplir une telle fonction! Je n’en suis pas qualifiée.

Elle reconnut la voix du jardinier crier quelque chose à l’extérieur, puis vint un soupir du prince.

-Je vous avoue que je n’ai pas prêté assez d’attention à ce détail. Ce doit être éprouvant pour vous de devoir songer à un tel avenir…Mais si cela vous fait tant de mal…

Ersa sentit l’espoir la gagner comme une vague… avant de se dissiper injustement.

-Je vous promets que j’assurerai tout le travail qui vous reviendra en tant que reine. Ainsi, vous n’aurez pas à vous inquiéter. Je n’en ai peut-être pas l’air, mais j’en suis capable.

Apparemment, il s’agissait d’une tentative d’humour. Ersa réprima à la dernière seconde l’envie de souffler d’exaspération. C’était la première fois qu’elle se sentait si irritée.

-Votre Maj… Jyle, bien que mon esprit soit modeste par rapport au vôtre, je crois qu’il serait préférable que vous choisissez une femme plus apte à porter la couronne d’Onyx. Vous avez le choix, j’ai vu une multitude de femmes bien plus ravissantes que moi ici, alors… pourquoi moi?

Elle avait presque murmuré ces deux derniers mots. Ils contenaient toute sa perplexité face à la décision du prince.

Jyle libéra sa main mais son regard ne quitta pas le sien. Elle y voyait une telle profondeur qu’elle gardait l’impression qu’il enveloppait son corps simplement avec ses yeux verts à la lumière du soleil.

-J’étais pourtant sur que la principale intéressée de cette question connaitrait la réponse. Mon coeur a choisi de vous aimer lorsque mes yeux vous ont vu. C’est aussi simple que ça. Et je reste persuadé qu’un jour ou l’autre, mes sentiments réussiront à vous toucher et deviendront réciproques.

Ersa sentit quelque chose en elle se briser. Une fissure dans son esprit qui laisserait se déverser tous les sentiments qu’elle refoulait. Elle répondit, la voix tremblante…de rage ou de déception? Elle l’ignorait.

-Je ne comprends pas. Je ne comprends pas pourquoi vous persistez à croire que je préférerais être à vos côtés plutôt que rester auprès de ma famille. Mettez-vous à ma place: si je vous ordonnais d’aller vivre avec moi à la campagne, en délaissant vos parents, comment réagirez-vous?

-J’accepterai.

L’absence d’une once d’hésitation n’agaça que plus Ersa. Cette réponse lui paraissait si désinvolte qu’elle était certaine qu’il ne prenait pas la, sa situation au sérieux. Elle éprouvait un besoin viscéral de s’éloigner de lui.

Elle tourna les talons, lâcha un mot d’excuse avant de partir vers le jardin sans maîtriser son allure, presque en courant.

***

-Mère, le conseil que vous m’aviez donné ne m’aide pas.

Le soir, Jyle avait profité de l’absence de son père, qui était en réunion avec des conseillers, pour aller voir sa mère.

-J’ai fait ce que vous m’aviez dit, ne pas la presser, rester à distance. Elle est venue me voir aujourd’hui, mais uniquement pour me demander de la laisser partir.

La reine, vêtue de sa longue robe de chambre rouge, rit doucement:

-Tu as trouvé une perle rare.

-C’est la première fois que je me trouve confronté à un tel obstacle, affirma Jyle. Pourquoi cela arrive-il avec la seule dont je suis éperdument amoureux?

-L’amour est source d’injustices.

-Et je ne comprends pas. Je lui ai dit que j’étais prêt à la suivre, n’importe où elle désire. J’étais sérieux. Mais elle semblait loin d’être satisfaite de ma réponse.

La reine posa une main rassurante sur son épaule.

-Ne t’en fais pas. Si tes sentiments sont puissants et purs, elle s’en rendra compte. Je pense que je peux essayer de lui parler, pour l’apaiser.

-Elle risque de penser qu’il s’agit d’une de mes stratégies.

-Cela n’arrivera pas. Après tout, je comprends ce qu’elle peut éprouver, il est de mon devoir de l’aider.

Après avoir embrassé sa mère, Jyle rejoignit sa chambre. Il se laissa tomber sur son lit, comme si sa conversation avec Ersa l’avait épuisé. Le poids du chagrin écrasait son coeur. Depuis quand était-il devenu si faible? Il poussa un son, qui ressemblait à un rire amer. Il semblait complètement démuni face à cette femme! Il constatait, dérouté, que ce point ne faisait que renforcer son désir pour elle. Il se souvint alors que son grand-oncle lui avait déjà expliqué cela, quand il était découragé en voyant son premier adversaire au tournoi d’escrime.

-Plus un but semble impossible à réaliser, plus il est intéressant à atteindre.

 

Nadia et Ersa: Chapitre 13

Voilàà, un chapitre encore centré sur Nadia! Bah, c’est pas grave, on l’aime bien…non? Siiiiii…Bref j’espère que vous passerez un agréable petit moment de lecture! Parce que lire…bah c’est bien^^ Ce chapitre est court, parce qu’à la base il réunissait le chapitre 13 et 14, mais ça faisait un trop gros chapitre, alors comme je suis trèès intelligente je me suis un jour dit: « Tiens! Et si je le coupais en deux? » Ce fut la meilleure décision de ma vie. Bon, ok, j’arrête avec ce blabla inutile.

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Alors que son esprit voguait silencieusement sur les eaux rêveuses, des coups de clochettes, qui lui parurent stridents, ramenèrent Nadia à la réalité. Elle s’éveilla en sursaut et bondit de son lit, les sens en alerte. Le ciel n’était encore éclairé que d’ une faible lueur.

« Un voleur ? Où sont Salm et Ersa ? »

Son cerveau reconstitua rapidement les puzzles des événements récents et elle se souvint de l’endroit où elle se trouvait.

Elle n’était pas chez elle.

Une voix grave et forte résonna dans le couloir :

-Allez, on se dépêche ! Vous n’avez pas de temps à perdre !

Encore ensommeillée malgré son réveil brusque, Nadia remit ses lentilles et ouvrit lentement la porte, pour découvrir des dizaines de garçons qui émergeaient des chambres voisines, tous ébouriffés, en baillant à s’écorcher la mâchoire. Nadia trouva un certain réconfort dans le fait que ces gens n’étaient pas plus habitués qu’elle à se lever aussi tôt.

Personne ne fit attention à elle, tous occupés à se diriger vers la salle de bains ou au réfectoire.

A peine eut-elle refermé la porte que quelqu’un la frappa.

-Alors, as-tu bien dormi ? Demanda Akilui, jovial.

-Oui, mais je ne suis pas aussi matinal qu’il faut l’être. Il ne fait même pas encore jour.

Le visage du Combattant se fit un peu plus sévère.

-La moindre minute passée à s’entraîner est importante. Va te doucher, cela te réveillera, et descends au réfectoire. Tiens, voici ta tenue d’entraînement, ajouta-il en lui tendant une tunique sans manches et un pantalon noir en taille élastiqué, tous deux en tissu léger.

L’eau chaude finit d’éveiller entièrement son corps.

Elle s’habilla et fut satisfaite de voir qu’elle se sentait à l’aise dans ce genre de vêtements.

En se dirigeant vers le réfectoire, elle passa devant la porte ouverte de la salle de douche sur les corps des garçons. Pudique, Nadia eut la politesse de ne pas s’y attarder.

Dans la salle à manger, trois tables prenaient une grande partie de la longueur de la pièce et étaient disposées en parallèle les unes des autres. Akilui lui avait informé qu’il n’y avait seulement que deux en temps normal, mais ils avaient ajouté une spécialement pour les participants de l’examen. Il s’agissait de celle le plus à droite. De nombreuses assiettes présentaient divers mets pour le petit déjeuner.

A son arrivée, les Combattants présents ne lui accordaient pas un seul regard, occupés à discuter entre eux ou à finir leurs assiettes. Elle nota par ailleurs qu’ils ne faisaient pas attention aux chevaliers, comme s’ils n’existaient pas. Par contre, ces derniers, qui étaient assis à la table vers laquelle elle se dirigea, la dévisageaient sans masquer leur intérêt. Certains seulement formaient de petits groupes, la plupart mangeait seul. Elle ne se posa pas de questions. Après avoir pris une assiette, elle s’installa à une extrémité inoccupée de la table, loin d’eux, et se concentra sur son croissant plutôt que l’attention qu’ils lui portaient.

Sans se presser, elle finissait de manger lorsqu’un garçon, de corpulence mince mais musclée, un chevalier au vue de sa tenue d’entraînement, s’approcha d’elle.

-Qui es-tu ? Tu n’es pas un chevalier.

-Bonjour, lança-elle, une pointe de sarcasme dans sa voix.

Elle voulait plaisanter gentiment. Mais, visiblement, la susceptibilité du garçon était trop poussée pour que cette idée l’effleure. En effet, il ne tarda pas à froncer les sourcils dans une grimace renfrognée.

-De quel droit te permets-tu de me parler ainsi ? Je suis le meilleur chevalier ici ! Je parie que tu n’es qu’un paysan pêché par les juges vu qu’il n’y a pas assez de participants. Quand bien même tu as vécu à Cérèn, tu ne vaux rien comparé à nous qui habitons depuis longtemps au château, au service de la famille royale. Tu n’es pas en place de me parler ainsi !

Nadia se sentait lassée. Lassée de voir tout le monde la prendre de haut ainsi, comme si les  »paysans » ne valaient rien d’autre qu’à produire du bétail et payer des taxes. En fait, pour elle, ils étaient bien plus dignes de respect que tous ces nobles dont la prétention les empêchait de s’ouvrir vers d’autres réflexions, ne se reposant que sur les préjugés de la société. Les paysans étaient pauvres, certes, mais les difficultés qu’ils rencontraient à cause de ce fait les poussaient à se battre, à persévérer, à se souder pour les surmonter, à se forger un esprit fort.

Un autre garçon le rejoignit :

-Sabin, c’est bon, laisse-le. Il doit déjà être assez mal à l’aise. Tu vois comme il est petit face à nous, c’est sûrement ennuyeux pour lui.

Nadia se leva brusquement dans un accès d’agacement. Le souffle coupé, elle s’efforça de se calmer. Elle se rappela le conseil de sa mère, un jour où elle subissait les moqueries de d’autres enfants sur son attitude masculine.

« Ne cède pas à la provocation. Tu ne feras que t’abaisser à leur niveau. Prends sur toi et montres-leur que tu vaux mieux qu’eux. »

Elle s’étonna de ne pas devoir se forcer à afficher un sourire.

-Pardonnez mon comportement, ô grands seigneurs. J’avais oublié que c’était grâce à votre humble présence en ce bas monde que le royaume entier est fleurissant, et vit dans la plénitude absolue. J’avais oublié que, grâce à vous, tous les villageois n’ont aucun mal à subvenir à leurs besoins, que personne n’a besoin de travailler dur jusqu’à s’écorcher les mains pour seulement un morceau de pain, que tout le monde peut vivre sans la crainte de mourir de faim le lendemain. C’est parce que vous réussissez à assurer tous les conflits internes que l’on ne risque pas de voir des enfants obligés de commettre des délits pour survivre, dans le seul but d’admirer le lever du soleil du jour suivant. Oui, l’absence de problèmes tels que cela prouve bien votre utilité dans le royaume.

Se remettant lentement de leur stupeur face à une telle effronterie, les deux chevaliers serrèrent les dents et Sabin s’apprêta à répliquer lorsqu’ Akilui intervint :

-Ran, as-tu fini de manger ? Je vois que tu as déjà fait connaissance avec tes nouveaux camarades.

La réaction des intéressés changea du tout au tout et ils saluèrent avec précipitation le Combattant, la paume sur la poitrine.

-Pas vraiment, répondit Nadia, oubliant encore d’exécuter le salut.

-Alors, les garçons, voici Ran. Je l’ai rencontré hier, tandis qu’il arrêtait un voyou. Je vous assure que bien qu’il semble chétif, il est plutôt agile. Ran, je te présente Sabin et Dick. Ils font partie des meilleurs chevaliers et je n’ai pas eu besoin de réfléchir pour les inscrire à l’examen.

« Je sais, ce modeste a bien fait attention à me l’expliquer. » Songea Nadia en lançant un regard bref à Sabin.

-J’espère que cela ne vous dérange pas si je vous demande d’entraîner Ran, le temps qu’il se familiarise…

-Oh non, ça ira, s’empressa de dire Nadia. Je saurai me débrouiller.

Elle afficha un sourire rassurant, malgré le regard haineux qu’elle sentait brûler sur elle.

-Comme tu voudras. J’imagine que tu te souviens des lieux, alors je te laisse. J’espère que vous vous entendrez bien.

-Oui, bien sûr, répondit Dick avec un sourire où Nadia détecta sans mal l’hypocrisie.

Elle s’apprêta à débarrasser son assiette et se détourna d’eux mais l’un d’eux- Sabin pensa-elle, la retint par l’épaule.

-Dis donc, tu es vraiment petit. J’ai l’impression de pouvoir te briser rien qu’en te tenant ainsi.

Il s’approcha de son oreille et son haleine de poisson lui donna un vague haut-le-coeur.

-Et c’est ce que je risque de faire si tu ne cesses pas de nous prendre de haut, sale morveux.

Nadia se retint de faire remarquer qu’il devait avoir à peine un ou deux ans de plus qu’elle, et enfouit également son envie de l’asséner un coup de pied dans l’entrejambe pour le punir de cette familiarité. Elle se contenta de garder le silence et partit. Elle s’était déjà faite assez remarquée et devait éviter d’empirer la situation.

Elle choisit de se rendre à l’extérieur dans un premier temps. Pour cela, il lui fallut passer par la salle d’armes, où brillaient dangereusement de multiples lames, ce qui fascina Nadia.

La lumière du soleil était bien plus claire qu’à son réveil. Quelques chevaliers avaient déjà commencé à s’entraîner. Certains le faisaient à deux, à mains nues ou avec des armes, d’autres seuls. Nadia constata furtivement que ceux du premier cas s’engageaient dans un combat intensif, comme s’ils étaient réellement en danger de mort.

Des mannequins en paille étaient à leur disposition . Nadia trouvait qu’une vingtaine de participants suffisait amplement. Mais si ce n’était pas le cas pour les juges, cela traduisait alors la difficulté des tests qui l’attendaient. Elle bloqua l’ascension de la peur qui menaçait de la submerger, l’enfouit au plus profond de son être pour laisser place à une détermination mêlée à un peu d’excitation.

Elle observa la tenue des autres garçons. Leurs mains étaient protégées par des bandes enroulées autour de leurs doigts et Nadia se dirigea vers les vestiaires pour faire de même. Elle se faufila entre les torses nus des garçons, qui semblaient admirer les fruits de leurs efforts récompensés à travers leurs abdominaux bien dessinés, à la recherche de ce dont elle avait besoin.

Elle trouva le rouleau sur une étagère, au fond. Elle se heurta malencontreusement au ventre dodu d’un géant aux yeux profondément enfoncés dans leurs orbites.

-Excuse-moi…

Il lui bloqua le passage, sans faire mine de s’écarter.

-Hé, petit, tu es perdu ? Ici, c’est un endroit pour les grands, pas pour les enfants, ricana-il, imité par beaucoup d’autres. Et c’est quoi, ces cheveux, tu sors d’un cirque ambulant ?

«Il se croit drôle ? » Nadia pesta intérieurement contre lui. Elle jurait rarement à voix haute. Elle tenta de prendre exemple sur le charme d’Ersa.

« Pitié, faites que notre lien de sang m’ait offert un minimum de ses talents d’adoucissement »

-Non, je me nomme Ran, et je participe également à l’examen des Combattants. J’espère que nous pourrions nous entraider…

Le géant éclata d’un rire tonitruant.

-Tu veux aussi que l’on danse main dans la main? C’est chacun pour soi, il ne s’agit pas d’un lieu de rencontre!

-Mais… alors pourquoi certains s’entraînent ensemble? Demanda-elle en croisant les bras.

Le géant passa un bras autour de ses épaules, sans prendre la peine d’alléger son poids sur elle, et l’amena dehors, à l’entrée:

-Regarde bien ce duo là.

Les chevaliers désignés se faisaient face, le premier avec une épée et le deuxième avec une lance. Ils s’échangeaient des coups férocement. Un moment, celui à la lance en asséna un à son adversaire, la lame entaillant son bras. Ce dernier grogna mais l’autre ne lui laissa pas de répit. Avec une grimace triomphante, il enchaîna avec un autre coup, cette fois-ci à l’épaule. Rien dans son attitude n’indiquait qu’il négligeait sa force. Horrifiée, Nadia constata même qu’il prenait plaisir à infliger des blessures.

Par réflexe, Nadia voulut s’élancer vers eux, mais le géant l’arrêta.

-Hé, que veux-tu faire?

-Il faut les arrêter!

-Visiblement, tu n’as rien compris. Ils s’entraînent ensemble non pas pour s’entraider et progresser ensemble, mais pour diminuer les capacités de l’autre, pour empêcher que sa démonstration devant les juges se révèle meilleure que la sienne. Et, par ailleurs, il s’améliore. Il fait d’une pierre deux coups. Mais comme tu peux le voir, ajouta-il en montrant le chevalier blessé, accepter un entraînement à deux comporte des risques. Mais on ne peut pas le plaindre, c’est de sa faute, hein?

-C’est…fourbe.

-Que veux-tu, il n’y a pas de place pour les états d’âmes. Nous avons un objectif et tous les moyens sont bons pour l’atteindre. Et si je peux te donner un conseil, c’est de te retirer d’ici. Tout de suite. J’ai pitié pour toi rien que de voir combien tu es menu, mon instinct me dit que tu ne vivras pas longtemps.

Nadia lui adressa un sourire entièrement froid, dépourvu de tout semblant de sympathie. Tant pis si elle s’attirait les foudres de ces hommes, elle refusait de s’abaisser devant eux une fois de plus en se forçant d’être aimable et docile. Les chevaliers combattaient pour le royaume mais cela ne faisait que partie de leur devoir. Leur gloire avait alimenté leur vanité pour les transformer en bêtes avide de pouvoir et de succès, en délaissant les sentiments qui étaient vraiment importants. Son être tremblait de rage mais elle parvint à maîtriser sa voix lorsqu’elle lui répondit:

-Je n’ai aucunement besoin de ta prévenance inutile.

Elle savoura le goût de la satisfaction et celui du regret n’était pas assez fort pour gâcher sa délectation.

Pris au dépourvu, comme s’il s’était pris une gifle, le géant afficha un air méprisant une fraction de seconde avant de hausser les épaules:

-Comme tu veux. Si ça te plait de jouer les grands, vas-y. Si tu meurs, rappelles-toi que le grand Girac t’avait prévenu. Et qui sait si ce ne sera pas moi qui aurait l’occasion de mettre fin à tes jours.

Indifférente à cette remarque, Nadia ne s’attarda pas, fit un bref signe de tête avant de s’en aller, sans prendre d’arme. Elle préférait tout d’abord s’exercer à mains nues sur une mannequin en paille. Au moins, lui ne risquerait pas de la blesser volontairement.

Elle se rendit compte qu’elle avait oublié de se protéger les mains seulement après avoir attrapé des ampoules.

Nadia et Ersa: Chapitre 12

Nouveau chapitre et cette fois-ci on se concentre sur Nadia!

Bonne lecture!

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-Whaa…

Nadia n’avait pu réprimer un murmure émerveillé en découvrant l’imposant château qui s’élevait à ses pieds. Il était aussi large que haut. De multiples tours d’une hauteur vertigineuse le composaient,- l’une d’entre elles, au centre était plus grande que les autres et elle en déduisit qu’il s’agissait des appartements de la famille royale- terminées par une pointe d’où, pour la plupart, flottait au rythme du vent un drapeau rouge arborant le symbole d’Onyx : une pétale de fleur noire transpercée à une extrémité par un fin serpent doré s’enroulant sur tout le long de la pétale, la gueule ouverte. Cette gigantesque bâtisse était construite en pierre taillée et seule la marque en forme de rectangle qui se détachait de la matière indiquait la présence d’un pont levis. Autrement, de loin, le château paraissait dépourvue d’entrée. D’innombrables fenêtres, où certaines étaient surmontées d’un balcon, brillaient au contact des rayons du soleil tels des joyaux. De chaque côté du palais, un couloir le reliait à un autre bâtiment plus petit et moins somptueux.

La végétation était courte, laissant déployer une vaste étendue verte. La forêt était située derrière.

De nombreuses personnes entraient et sortaient du château, tous richement habillés. Evidemment. Elle vit quelques soldats d’une droiture inflexible, en légère armure et tenant une lance.

Elle aperçut brièvement du coin de l’oeil l’amusement d’Akilui face à son ébahissement.

Elle ne croyait toujours pas à la chance qui l’avait mené à croiser la route de ce Combattant. Elle n’aurait jamais pu oser songer qu’accepter le travail de Fiden lui permettrait non seulement de se déguiser- elle lui en voulait néanmoins de lui avoir donné une teinture de cheveux aussi voyante que le rouge- mais également un accès direct à son but ! Sans compter le somptueux repas- une jambe de poulet avec de la semoule et de la sauce tomate- qu’il lui avait offert sans hésiter lorsqu’elle l’avait interrompu dans ses explications en disant qu’elle ne pourrait pas tout comprendre le ventre vide. Mais elle était persuadée qu’elle avait saisi l’essentiel : cette personne habitait au château et lui permettait d’y aller. Les détails lui importaient bien peu. Une autre chose dont elle était sure : Akilui la prenait pour un garçon. Elle se doutait que cela lui faciliterait son infiltration et la préservation de son identité. Elle remercia le monde entier de lui avoir permis d’avoir un physique si banal, presque sans forme.

Dans un restaurant éclairé par mille et une chandelles, autour de la table recouverte d’une grande nappe blanche, elle accumulait les informations petit à petit : Akilui lui proposait de participer à un examen, afin de tenter de devenir un Combattant. Tandis qu’il était désespéré par le nombre de candidats potentiels, elle avait surgi sans crier gare, tel un  »miracle accordé par le Seigneur lui-même ». Perplexe d’être définie ainsi, Nadia avait cependant préféré dire le moins sur elle. Voilà comment elle s’était présentée : elle répondait au nom de Ran (c’était le premier prénom qu’il lui était venu), avait 17 ans, habitait dans ce village depuis sa naissance, était orphelin et faisait alors tous les boulots proposés pour subvenir à ses besoins. Elle préférait ne pas approfondir, se sentant gênée de devoir mentir. Mais visiblement, la fierté aveuglait Akilui pour l’empêcher de s’attarder sur des points sans rapport avec l’examen.

Il avait été surpris que son bagage ne tenait que dans un sac à dos délabré mais se ravisa de tout commentaire.

Le trajet jusqu’au château ne fut pas bien long : ils l’avaient effectué à cheval, qu’Akilui avait accroché à la jambe d’un lampadaire à huile. Nadia voulut savoir s’il n’était pas inquiet à l’idée que son animal puisse être volé, mais la peur d’éveiller des soupçons la contraignit à ravaler sa question. Sinon, elle l’aurait déjà interrogé sur sa sœur.

Après lui avoir expliqué les règles générales et l’organisation de l’examen, Akilui l’avait interrogé sur l’origine de ses aptitudes.

-Euh, mon frère m’entraînait… dans l’espoir que… je puisse aider le royaume s’il était en danger, avait-elle répondu maladroitement. Il était trop ambitieux.

-Ne te sens pas gêné, c’est vraiment un magnifique objectif ! Je suis certain qu’il est satisfait de toi là où il est. J’espère sincèrement que tu pourras réussir l’examen.

Nadia était mal à l’aise de recevoir une telle attention pour un mensonge improvisé. Elle avait changé de sujet pour ne pas s’attarder sur celui-ci.

-Combien peuvent devenir Combattant ?

-Il n’y a pas de place limitée. Nous choisissons en fonction de plusieurs critères, que je ne peux pas te révéler.

-Mais alors, comment savons-nous si nous pouvons réussir ?

-Tu l’ignores, c’est tout. Je pense que c’est dans cet état d’esprit que réside la plus grande part de difficulté du test. Tout ce que tu dois faire, c’est donner le meilleur de toi-même, pour ne rien regretter, tout en espérant que cela soit suffisant pour être accepté. Je crois que c’est pour encourager les participants à dépasser leurs propres limites.

-C’est assez stressant.

-Je le confirme.

Au fond, Nadia était excitée par cet examen. Il s’agissait d’une question de force et elle avait confiance en elle dans ce domaine. Cependant, cela lui importait peu de devenir Combattant, bien qu’elle doit avouer que ce titre lui paraissait tentant. Ce qu’elle redoutait, c’était que l’échec l’empêche de rester au palais, sans qu’elle n’ait le temps de trouver une solution pour Ersa. Peu à peu, l’anxiété, ce sentiment qui la révulsait, l’avait étreinte. Elle s’était rendue compte de l’importance de sa réussite, mais face à des hommes, de vrais hommes, entraînés depuis longtemps, sachant manier divers armes avec une agilité assurée, elle était beaucoup plus défavorisée. Elle s’était sentie dans la peau d’un lapin défiant des lions sur leur propre territoire. A présent, elle prenait conscience de l’épreuve auquel elle était confrontée… Elle avait fait part de ses craintes à Akilui. Ce dernier s’était gratté machinalement la tête.

-C’est vrai, tu pars avec un handicap. Mais ne t’en fais pas trop, sinon ça t’empêchera de te concentrer et te freinera dans ta progression. Il reste un mois et demi avant le grand jour, tu as un peu de temps pour t’entraîner et développer tes aptitudes. Les chevaliers garderont une longueur d’avance sur toi, certes, mais il n’y a pas que la force qui compte. Loin de là. Et cela pourra peut-être te permettre de réussir. Et…

Il s’était arrêté un moment, comme s’il choisissait soigneusement ses paroles, avant de poursuivre plus calmement :

-J’ignore pourquoi, mais j’ai l’impression que tu dégages quelque chose de…spécial. Ce n’est pas le mot idéal, mais c’est l’idée qui se rapproche le plus. Quand je t’ai vu arrêter ce garçon, tes mouvements m’ont donné un sentiment vaguement familier. Enfin, l’essentiel est que tu saches que tu n’es pas si handicapé que tu le penses, crois-moi.

Ces paroles, bien qu’étranges, avaient réussi à lui remonter le moral. Elle ne devait pas partir vaincue au début, ou ses dernières chances s’évaporeraient. Elle s’était jurée en son for intérieur que, durant ce mois et demi, elle s’entraînerait jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus mettre un pied devant elle. Elle pouvait réussir, et elle réussirait.

A présent, elle avançait dans le grand couloir d’entrée du château tout en tournant la tête pour admirer les tableaux accrochés aux murs, avec près d’eux des lampes à huiles. Ils représentaient tous des personnages à la mine sévère. Un tapis noir décoré par des motifs dorés de chaque côté se déroulait sous ses pieds- elle remercia intérieurement Akilui de lui avoir permis de changer de chaussures ; bien qu’elle en veuille à la famille royale, elle s’en aurait voulu de salir un lieu aussi somptueux- et elle n’en voyait pas le bout. Tous les dix pas environ s’élevait un vase où écloraient des fleurs aux pétales éclatantes de santé, diffusant une senteur exquise.

Prise par sa fascination face à tant de luxe, elle ne vit pas Akilui tourner dans un nouveau passage et ce dernier dut l’interpeller deux fois, la rappelant involontairement qu’à présent, elle répondrait au nom de Ran et non de Nadia.

Dans son empressement, elle faillit bousculer une dame. Malgré son âge avancé, elle portait une lourde robe à froufrous qui mettait en avant les formes généreuses de son corps. L’éventail qu’elle tenait dissimulait le bas de son visage mais Nadia devina les rides qu’elle devait avoir autour de sa bouche, à la vue de celles qui lui pliaient le front. Sous l’effet de l’habitude, elle ne fit pas vraiment attention au regard hautain qu’elle lui envoyait et murmura un mot d’excuse avant de rejoindre Akilui.

-Où va-t-on ?

-Je vais te présenter à un autre organisateur de l’examen. Il est à ce poste depuis très longtemps, donc s’il t’accepte, il n’y aura pas de problèmes pour ton inscription.

-Et le Roi ? Pourquoi n’allons-nous pas le voir en premier ?

-Je ne préfère pas, répondit-il avec un rire bref. En ce moment, il est facilement irritable et a d’autres préoccupations en tête, comme le mariage de Sa Majesté le prince.

Nadia se figea un instant avant de reprendre sa marche, mais Akilui avait remarqué ce temps d’arrêt.

-Quelque chose ne va pas ?

-Ah… non, c’est bon. J’avais cru oublier quelque chose. Alors… le prince a trouvé une fiancée.

Sa phrase sonnait étrangement, même à ses oreilles. Elle ne savait pas s’il s’agissait d’une constatation ou d’une question. Akilui la prit apparemment pour cette dernière.

-Oui. Elle vient du village de Kaba. Une villageoise ! J’avoue que je ne comprends pas pourquoi Sa Majesté le prince est allé jusque là pour trouver une épouse. Ce ne sont pas les dames qui manquent ici.

« Au contraire, je le comprends parfaitement, si toutes les femmes ici étaient comme celle de tout à l’heure » Songea-elle, amusée.

-Je ne l’ai jamais vu, poursuivit le jeune Combattant, mais il semblerait qu’elle soit vraiment ravissante.

-Comment se fait-il que vous ne l’ayez pas encore vu ? S’étonna Nadia.

-As-tu remarqué les deux grands bâtiments reliés au château ? On les appelle les  »Ailes d’Onyx ». Celui situé à gauche correspond aux appartements des chevaliers et des soldats, et celui de droite, où l’on se dirige actuellement, à celle des Combattants. C’est également là que se tient l’organisation de l’examen. En clair, ces derniers temps, je passe presque toutes mes journées là-bas, et je n’ai eu que de rares occasions pour rencontrer la fiancée de Sa Majesté le prince dans le palais. Au passage, chacun de ses bâtiments possède un terrain dédié à leurs entraînements quotidiens. Mais pour le test, les candidats sont accueillis dans l’Aile droite, soit dans les appartements des Combattants.

Il continua en disant que l’idée que les jeunes étaient intimidés par eux l’amusait, mais Nadia ne l’écoutait plus. La situation lui paraissait cruelle, douloureuse : elle était à proximité de sa sœur, elle marchait peut-être sur ses pas en ce moment même, mais la séparation des rangs dans ce château l’empêchait de rencontrer sa sœur. Ersa était à la portée de sa main, se trouvait coincée entre les mêmes murs qu’elle, mais elle ne pouvait avancer vers sa sœur. Elle aurait juste souhaité la trouver et la rassurer, lui jurant qu’il lui fallait patienter un petit peu, l’armer de courage et d’espoir ! Cette perspective de ne pas pouvoir soutenir sa jumelle alors qu’elle étaient si proches lui procurait un horrible goût amer dans la bouche.

Elle dut rassembler toute la volonté du monde dans ses jambes pour ne pas faire demi-tour et courir à la recherche d’Ersa.

« Ne brusque pas le cours des événements » Se répéta-elle inlassablement.

Ce fut en fixant ses pieds qu’elle remarqua qu’ils s’étaient engagés dans un couloir où le sol était en bois avec quelques taches brunâtres. Elle sut d’instinct qu’ils se trouvaient dans le bâtiment des Combattants. Il était plus sombre que le château. Une vague odeur de terre humide assaillit les narines de la jeune fille. Il régnait une atmosphère plus tendue, comme grave. Les portes qu’ils rencontraient en chemin étaient tous en fer, ce qui lui procura une désagréable sensation dé réclusion.

Ils s’arrêtèrent finalement à une porte sur leur gauche, qui semblait un peu plus grande que les autres. Nadia constata que le fer avait rouillé à plusieurs endroits, indiquant qu’elle était ancienne.

Akilui s’apprêta à frapper, mais la porte s’ouvrit d’elle-même, l’encadrement couverte d’un métal plus luisant, où elle vit des éclats rouges qu’envoyait sa teinture. Lorsque Nadia réalisa qu’il s’agissait en fait d’une armure, elle vit son compagnon baisser la tête hâtivement, sûrement sous le coup de la surprise, une paume sur la poitrine, avant de la relever.

-Bonjour, mon capitaine.

« Capitaine ? »

Curieuse, oubliant d’imiter Akilui, Nadia leva les yeux vers ce nouveau personnage.

Il devait faire trois bonnes têtes de plus qu’elle. En croisant son regard sombre et perçant, Nadia sentit tout son corps frémir dans un seul et même tremblement, avant de rester crispé. Son visage taillé à la hache semblait très mature. Il la fixait d’un air indéchiffrable, ce qui ne fit qu’accentuer le malaise chez la jeune fille. En effet, sous ce masque impassible, il se dégageait une aura puissante, autoritaire, presque sauvage. Elle devinait sans peine combien il devait être fort…

Il lui fallu du temps pour s’apercevoir qu’Akilui la secouait par l’épaule.

-Ran, salue le capitaine, aussi !

Reprenant ses esprits, comme si elle venait d’entrer en transe, elle s’exécuta négligemment, toujours absorbée par cet homme qui, au premier regard, avait réussi à… l’intimider.

Le capitaine les dépassa, mais murmura lorsqu’il la croisa :

-Ton salut est du mauvais côté.

Nadia frissonna de nouveau et avala avec grand peine sa salive, comme si elle se déshydratait. Jusque là, elle n’avait jamais entendu un timbre de voix si profond, comme si les mots qu’il prononçait plongeaient tout son ouïe dans un gouffre.

Elle n’eut pas le temps, ou plutôt pas le courage de répondre. De toute façon, il avait déjà disparu, emportant avec lui la tension régnant dans l’atmosphère.

-La prochaine fois, n’oublie pas : la paume droite à gauche de la poitrine. En d’autres mots, sur le coeur. C’est compris, Ran ?

-Oui, excusez-moi.

Nadia fit la connaissance de Malt, l’organisateur dont lui avait parlé Akilui. Celui-ci la présenta à son compagnon et lui exposa sa demande. Malt ne vit aucun inconvénient à accepter Nadia. Soulagé, Akilui changea de sujet en demandant la raison de la présence du capitaine tout à l’heure.

-Il voulait vérifier le déroulement des préparations, notamment le nombre de chevaliers potentiels. Il a déjà beaucoup de travail de son côté, mais prend tout de même la peine de voir si tout se passe bien ici !

-Il est rigoureux, très rigoureux, c’est tout, dit Akilui en souriant. A-t-il fait une remarque spéciale ?

-Rien de particulier, répondit Malt en s’affalant sur le dossier de sa chaise. Même lorsque je lui ai annoncé le nombre pitoyable de participants, il n’a pas bronché et s’est seulement contenté de hocher la tête. Je crois que j’aurais préféré qu’il râle un peu, au moins, je me serais senti moins mal à l’aise. C’est frustrant parfois de se dire s’il garde toute sa colère pour lui ou si cela ne lui fait vraiment rien.

-Je te comprends. Il est très difficile de saisir sa pensée. Je plains les participants de cette année, le test sera sans doute plus difficile que les précédents, avec lui, comme Juge principal…

-Et dire qu’il est le capitaine des Combattants depuis deux ans seulement ! Enfin, même avant son affectation à ce poste, il était connu pour son caractère intransigeant et taciturne. Et toi, petit, que penses-tu de lui ? Quelle impression t’a-t-il donné ?

Nadia avait plusieurs idées de réponses, mais aucune ne décrivait parfaitement le trouble confus qu’elle éprouvait même en ce moment. Elle choisit de rester simple :

-Il est… effrayant.

Akilui et Malt éclatèrent d’un même rire et elle craignit avoir dit quelque chose de déplacé. Mais Akilui lui donna une petite frappe amicale, geste qui la rassura, avant de lancer :

-C’est tout à fait cela ! Je me rends compte que je t’ai sûrement inquiété avec ce que je viens de dire, alors je rectifie : le capitaine est assez sévère, mais il est juste. Si tu montres que tu es capable de te dévouer à la famille royale corps et âme, tu n’auras pas à t’en faire !

***

Après lui avoir montré les endroits de l’Aile droite où elle pouvait accéder, tel que la salle à manger, Akilui lui présenta une chambre entièrement libre. Elle n’avait donc pas à la partager avec un chevalier, contrairement aux autres.

La pièce était bâtie en bois sec et ne possédait que le strict minimum : un lit d’une place recouverte d’une couverture sombre, un meuble à un tiroir sur lequel reposait une bougie éteinte et une armoire assez grande pour ranger quelques habits. La lumière du jour s’engouffrait timidement par une ouverture étroite en guise de fenêtre. Akilui avait précisé qu’elle était chanceuse car certains n’avaient pas le privilège de posséder la moindre brèche dans leurs chambres. Sans compter que la sienne était reliée à une petite salle de douche personnelle, ce qui lui facilitait grandement la situation.

D’après le jeune Combattant, les bâtiments des soldats n’étaient pas aussi luxueux que le château pour la simple et bonne raison que cela ne servirait à rien. Les soldats devaient s’habituer à vivre dans un confort modeste pour éviter de prendre goût à la vie aisée. Cela les rendrait inutile s’ils devaient partir, en mission par exemple, et supporter des conditions misérables. Autrement dit, les bâtiments des Ailes participaient en quelque sorte à l’exercice de leur force mental.

Il lui avait dit d’attendre le lendemain pour commencer l’entraînement. Le soir tombait et il valait mieux pour elle de se reposer pour récupérer après cette longue journée.

Effectivement, elle avait l’impression que sa rencontre avec lui remontait à trois jours de cela. Elle s’effondra sur le lit, lourdement épuisée. Le matelas était un peu dur, mais assez confortable.

Et dire que son arrivée à Cérèn ne datait que de la veille ! Les événements s’étaient tellement précipités qu’elle se doutait si elle devait s’en réjouir… Évidemment, quelle question ! Elle n’avait pas de temps à gâcher. L’absence de sa mère et de Salm à ses côtés était une épreuve éprouvante à supporter pour elle. Jamais elle ne s’était autant éloignée de sa famille.

Depuis qu’elle était entrée dans ce château, elle avait l’impression d’avoir posé un pied dans un nouveau monde : plus scintillant, plus féerique. Elle ne se sentait pas à sa place et espéra que les exercices de combat lui permettraient de retrouver la plénitude qui l’habitait il y avait quelques jours encore.

Ayant la sensation d’avoir passé du temps dans un terrier en compagnie d’un putois, elle se leva non sans effort pour se précipiter sous la douche. Elle se souvint alors qu’elle avait une teinture et se pressa vers le petit miroir ovale accroché au-dessus du lavabo. Elle dut se dresser sur la pointe des pieds pour apercevoir son reflet, maudissant sa petite taille. Son apparence la frappa une deuxième fois. Finalement, sa teinture tenait bon comme lui avait assuré le vendeur. Elle avait également oublié d’enlever ses lentilles marron. Elle n’était pas étonnée qu’Akilui l’eut prit pour un garçon. Sa coupe courte, qui s’arrêtait à son cou, laissait échapper des mèches devant ses yeux, à travers lesquelles pointait un regard qui lui était vaguement familier. Son visage était banal pour une fille, mais était dessiné par des traits plutôt délicats. Elle était un garçon avec un visage efféminé. Son corps, quant à lui, n’était pas encore assez développé pour laisser percevoir des formes qui ne puissent pas être dissimulées sous des vêtements adaptés.

Après sa toilette qui lui procura un bien-être apaisant, elle s’écroula de nouveau en travers du lit et ferma les yeux.

L’ombre du capitaine jaillit brusquement à travers le rideau de ses paupières. La fatigue l’empêcha de le chasser de son esprit. Elle se trouvait dans un état proche de rêverie lorsqu’elle se remémora inconsciemment ce face à face. Avant de sombrer dans un sommeil bien mérité, il lui sembla que les yeux noirs du capitaine, comme celles d’une panthère solitaire, l’avait observée avec une lueur d’intérêt imperceptible.

Nadia et Ersa: Chapitre 11

Salut à tous! Voici mon premier article après de trèèèès longs mois sans nouvelle, et pourtant, je vous rassure, je suis encore vivante. Je ne suis pas très active à cause de l’avalanche des devoirs que je subis…bon et aussi le manque de motivation, évidemment.

Bref, vraiment désolée pour tous ceux et celles qui ont du attendre patiemment la suite de cette histoire, je vous offre 4 chapitres à la suite, que j’avais écrit il y a un moment…mais j’avais oublié de les publier. Je suis vraiment atteinte.  J’ai pas mal d’idées pour cette histoire, je ne la délaisserai pas PAROLE D’HONNEUR mais je vous préviens que les chapitres mettront surement du temps à sortir, le temps que je puisse à écrire un chapitre qui me convient bien! En plus, j’ai l’intention de dessiner les personnages et tout, mais il faudra que je m’améliore assez en dessin xD

Bref, assez de bla bla, bonne lecture!

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Environ une semaine en arrière

Dans les vestiaires liées directement à la salle d’entraînement principale par une porte en bois taillé, Felic se préparait tout en laissant son esprit vagabonder.

Tandis qu’il enroulait un fin tissu autour de ses doigts, il repensa à la veille. Sur le trajet du retour, ils avaient fait un bout du chemin- la fille et le jeune Ayam sur le cheval de Teor, le prince sur celui de Felic et les deux Combattants avaient préféré être à pied- lorsque le capitaine avait demandé :

-Votre Majesté, puis-je vous demander par quel moyen êtes-vous venus à Kaba ?

Le prince, qui n’avait pas quitté des yeux la jeune fille, avait haussé  les sourcils puis s’était frappé le front :

-Ah, les chevaux, je les ai oubliés !

Felic en avait profité pour taquiner gentiment Ayam discrètement :

-Eh bien, petit, tu perds déjà la mémoire, toi aussi ?

-Je suis navré, avait-il rougi, j’étais complètement obnubilé par le fait que mon prince ait trouvé une fiancée…

Le Combattant avait dardé ses yeux bruns sur cette dernière, tandis que Teor avait proposé de faire lui-même demi-tour, dans la direction indiquée par le prince afin de ramener les chevaux.

La femme n’avait pipé mot sur le chemin du retour. Elle avait gardé les yeux fixés droit devant elle, avec une lueur d’obstination un peu trop soutenue, comme si elle avait peur de retourner en arrière. Felic devait avouer qu’elle ne le laissait pas indifférente-il fallait être aussi insensible que Teor pour ne pas être ne serait-ce qu’un peu ébranlé par elle. Il n’avait pas été subjuguée au point de tomber amoureux, bien heureusement, et son charme ne se concentrait pas uniquement dans sa beauté, sinon cela aurait été vite lassant : elle dégageait une aura à la fois posée et puissante, lui donnant en quelque sorte une image majestueuse. Il ne percevait pas néanmoins la moindre trace d’arrogance en elle. De plus , il savait que derrière ce visage angélique se cachait une force de caractère bien marquée- ou bien il s’agissait tout simplement d’une stupidité démesurée. Refuser les avances du prince si franchement… C’était un spectacle si surprenant, mais aussi amusant.

Ce courage avait sûrement été transmise par sa mère. Felic était encore médusé d’avoir vu une femme si frêle oser interrompre le prince.

Les villageois regorgeaient de nombreuses surprises. Ils n’étaient pas à sous-estimer. Cela lui rappelait d’anciens souvenirs.

Le jeune Combattant s’était obligé à détourner son regard de cette dénommée Ersa. Pour rien au monde il ne voudrait s’attirer les foudres de Sa Majesté !

Felic enfila la paire de bottes au textile assez léger pour faciliter les mouvements. A ce moment-là, la capitaine entra dans la pièce, vêtue d’une chemise grise sans manches, indiquant qu’il allait également s’entraîner. Felic réprima un frisson : si ce monstre au combat s’entraînait encore, quel niveau atteindrait-il ?

Celui-ci lui fit un bref hochement de tête en le voyant.

-Le prince est-il en train de se faire sermonner par son père ? Demanda Felic, une pointe de sarcasme dans sa voix. Vu à quel point Sa Majesté était énervé hier, lorsqu’il a su qu’il avait amené une paysanne au château, je pense qu’on va l’entendre hurler jusqu’ici.

Le capitaine se contenta de regarder le ciel bleu azur par la petite fenêtre à barreaux. Felic profita de leur tête à tête pour l’interroger sur un point qui le tourmentait depuis la veille, sur un ton de confidence :

-Serait-il possible que tu connaisses la famille d’Ersa ?

Son air restait indéchiffrable mais Felic ne se laissa pas duper. Il savait que son ami arrivait mieux que quiconque à maîtriser ses sentiments, les dompter assez pour sembler indifférent à tout. Pourtant, Felic pouvait jurer que Teor avait tressailli lorsqu’il avait aperçu la mère d’Ersa. C’était une réaction quasi imperceptible, mais Felic avait un œil entraîné. Il était capable de détecter le moindre mouvement inhabituel dans un large champ de vision. De plus, un sursaut de la part du capitaine, aussi indiscernable puisse-il être, était comme une explosion d’émotions.

Il insista :

-Je parie que cette dame ne t’est pas étrangère. Et qui est ce Bram ?

Teor lissa un pli de sa tenue.

-Ne t’en occupe pas, ce ne sont pas tes affaires.

-D’accord, calme-toi, dit-il en levant les mains en signe d’apaisement. Comprends un peu ma perplexité, c’est surprenant que le grand capitaine des Combattants, l’homme le plus fort du royaume ait des liens avec une pauvre famille vivant en dehors du village. Mais j’y pense, cela signifie que tu connais la demoiselle Ersa ?

-Je ne veux pas en entendre parler.

-Allez, capitaine, sois gentil. Je suis tout de même ton ami, non ? Puis en réduisant le son de sa voix en un murmure presque menaçant, il ajouta : si tu refuses de me le dire, tant pis. Mais je me demande ce que Sa Majesté pourra penser de cela. J’imagine qu’il n’est pas au courant de ce lien mystérieux que tu partages avec ces paysans. J’aimerais bien voir sa réaction s’il apprend que la personne qui lui est la plus fidèle lui cache un secret qui pourrait être assez perturbant…

Le capitaine ne sembla pas le moins du monde troublé par cet avertissement. Sa voix resta monocorde :

-Fais comme tu le sens.

La tension dans la salle- que Felic semblait être le seul à sentir- s’écroula lorsque celui-ci éclata de rire, retrouvant son air détendu habituel.

-C’est bon, je voulais juste te faire lâcher le morceau ! Ne t’inquiète pas, je ne dirai rien. Bon, au lieu de rester là à discuter, que dirais-tu de s’entraîner ensemble ?

***

-Es-tu sur de vouloir venir aussi ?

-Oui.

Bien qu’à l’évidence, Ayam s’efforçait de paraître déterminé, Jyle percevait sa crainte à l’idée de se confronter à Sa Majesté. Son anxiété se traduisait par la lueur apeurée dans ses yeux fixés au sol et sa main crispée sur son pantalon.

Ils se trouvaient devant la porte gigantesque en marbre gris où étaient taillés en trompe l’œil de majestueux personnages et des formes stylisées mais fluides, amenant à la salle du trône.

Ignorant les deux gardes postés des deux côtés, vêtus d’une armure et tenant une longue lance à la pointe soigneusement aiguisée, Jyle tenta de le convaincre de retourner dans sa chambre pour éviter la confrontation avec la terrible fureur de son père. Il ne s’inquiétait nullement pour lui- il avait presque l’habitude de voir Syrex dans tous ses états, mais le jeune Ayam risquait peut-être de perdre conscience face à tant de violence… Le serviteur se força à lever son regard vers le prince d’un air résolu :

-Il faut que je vienne avec vous. Je vous ai aidé dans votre escapade, il est donc de mon devoir de prendre mes responsabilités.

« Ce petit deviendra un grand homme plus tard » songea Jyle avec un sentiment d’amusement mêlée à un brin de fierté.

-Comme tu le désireras. Ce ne sera donc pas ma faute s’ils décident de t’envoyer à l’échafaud.

Ayam frissonna jusqu’aux orteils avant de se contracter entièrement sur lui-même. Mais il n’avait pas tourné les talons. Jyle réprima tant bien que mal son envie de s’esclaffer.

Il fit signe aux gardes de pousser les battants et n’attendit pas que l’on annonce son arrivée aux Majestés pour entrer d’un pas léger, Ayam à sa suite. De toute façon, la colère devait tellement l’aveugler que le Roi n’allait pas s’occuper à lui tenir rigueur pour un simple oubli de coutume royal.

La salle du trône était très vaste et baignait dans le flot de lumière inépuisable du soleil, qui entrait à travers les trois larges fenêtres, se dressant jusqu’au plafond, côtes à côtes sur le mur de gauche, et dont les vitres étaient si propres qu’elles semblaient inexistantes. Des soldats armés étaient postés entre chaque espace qu’elle laissaient entre elle, et quatre autres se situaient à droite. Les murs étaient recouverts d’une peinture dont la couleur dorée jetait des reflets éclatants sur le sol en mosaïques où l’on pouvait contempler diverses formes géométriques complexes. Des chandeliers en or étaient dressés aux quatre coins de la pièce, attendant le soir pour être allumés. A droite, sur toute la largeur du mur et environ un mètre de longueur s’étendait un immense tableau, dont le cadre était en bois taillé, représentant à l’aide de couleurs majoritairement chaudes toutes sortes de personnages dont le point commun était la richesse visibles à leurs tenues extravagantes. Ce chef d’œuvre, où on remarquait que les détails avaient été réalisés de façon extrêmement minutieuse, renvoyait une atmosphère joviale, où le bonheur semblait profiter à tous.

En avançant vers le trône, on pouvait découvrir les bustes à l’effigie du roi et de la reine consciencieusement sculptés sur un support juste devant leurs modèles vivants respectifs, au pied des marches qui menaient à Ses Majestés. Les trônes de ces derniers ne présentaient pas de différence hormis le diamant bleu foncé qui ornait le sommet de celui du roi et celui rouge sombre de la reine. Ces joyaux reposaient sur l’union de deux boucles écaillées. Les trônes étaient construits en métal gris acier proche de l’étain. Au bout des accoudoirs se formaient des spirales qui descendaient jusqu’au sol. Les dossiers et les sièges étaient en cuir noir pour favoriser le confort.

Toute la somptuosité de la salle semblait déplacée face à la mine austère du roi. La reine, fidèle à elle-même, gardait un visage tranquille. Dans ces moments-là, Jyle se demandait si toute la colère que devait éprouver sa mère n’affluait pas en son mari, ce qui pourrait expliquer leurs attitudes contradictoires.

Jusqu’à ce qu’il arriva devant eux, seuls ses pas et ceux d’Ayam brisaient le silence chargé de mauvais présages. Il s’attendait presque à ce que le beau temps fut remplacé par un air lourd d’un orage imminent. Au fond de lui, il avait espéré que la nuit puisse apaiser le tempérament colérique de Syrex. Plus il s’approchait de lui, plus il regrettait d’avoir reporté ses explications à aujourd’hui. Il songea à Ersa qui était dans ses nouveaux appartements, ce qui l’aida à s’armer de courage et calmer sa nervosité.

« Tu te bats pour ton bonheur…non, pour notre bonheur ! » Se répéta-il.

Il s’arrêta juste au pied de la première marche. Placé là, tout le monde avait l’impression d’être un misérable cafard face aux géants.

Il se tourna d’abord vers la reine.

-Bonjour, mère.

Elle lui répondit d’un hochement de tête avec un bref sourire.

-Bonjour, père.

Bien qu’il soit habitué, il ne put s’empêcher de sursauter lorsque l’intéressé explosa en se levant :

-Tu es l’enfant le plus irresponsable, le plus inconscient, le plus stupide qui soit né dans ce monde !

Jyle pouvait entendre les dents du pauvre Ayam claquer devant cette voix tonitruante tel l’orage qui éclate. Il avait presque de la peine pour lui.

-Père, avant tout, permettez-moi de vous exp…

-Tu n’as rien à ajouter, ton comportement est injustifiable ! Tu t’aventures loin du château sans penser aux conséquences…

-Ce n’était pas si loin et je suis grand…

-Silence ! Mon angoisse m’a poussé à déranger Teor pour partir à ta recherche et veiller à ce que ta bêtise ne t’apporte aucun malheur. Et lorsque tu rentres enfin, que m’apprend-on ? Tu ramènes une nouvelle personne sans ma permission, une paysanne de surcroît!

-Père, je peux tout ex…

-Et comme si cela ne suffisait pas, tu promets sans mon consentement de faire disposer les meilleurs médecins à une dame qui m’est inconnue !

-Père, c’est que…

-Puis-je savoir ce qui t’es passé par la tête ? Quelle est la prochaine étape ? Comptes-tu offrir le château au village de Kaba et aller vivre dans la forêt ?

Un silence pesant suivit ses paroles, comme après des coups de tonnerre assourdissants. Syrex observait son fils de ses yeux perçants et celui-ci comprit qu’il attendait une réponse. Celle qui sortit de sa bouche ne semblait pas être ce que le souverain attendait :

-C’est une bonne idée.

Avec une mine harassée, son père ferma les paupières un instant et se laissa s’effondrer sur le siège avant de passer une main sur le visage. Jyle profita de son épuisement pour prendre la parole :

-Père, contrairement à ce que vous pouvez croire, je n’ai pas agi de façon inconsciente.

« Enfin pas totalement. »

-Un jour, vous m’aviez demandé la raison pour laquelle je n’avais toujours pas de compagne. Vous en souvenez-vous ? La raison est simplement qu’aucune des dames de la cour, ni celles que j’ai rencontrées, ni celles que vous m’avez présentées, n’est parvenue à provoquer en moi ce sentiment brûlant que je ressens pour Ersa, cette demoiselle que j’ai amené ici. J’ignore si c’est parce que je suis fou ou que mon amour est inconsidéré, mais il me semblait impossible de revenir au château sans elle.Comme si je craignais que l’on détruise une partie de mon âme rien que par la distance. Père, vous connaissez bien ce sentiment, je pense. De plus, elle paraît plus réfléchie et sage que toutes celles que je connais.

-Elle ne t’épousera que pour la richesse, c’est certain…

-Non, j’en doute fort. Il a fallu que je promette d’aider sa mère souffrante pour qu’elle accepte de me suivre. Cela me fait mal de l’avouer, mais en premier lieu, elle avait refusé de manière… catégorique.

Devant cette nouvelle, Syrex écarquilla les yeux tandis que sa femme éclata d’un rire cristallin.

-Effectivement, elle semble différente des autres, admit-elle. J’aimerais beaucoup la rencontrer. Qu’en dis-tu ? Demanda-elle en se tournant vers le roi qui se renfrogna.

-Moyennant quoi, je n’ai pas le choix, il est trop tard. Ma décision dépendra de l’image que j’aurai d’elle après lui avoir parlé.

La reine reporta son attention sur Jyle.

-Alors, tu penses que tu es tombé amoureux de cette demoiselle, c’est bien cela ?

-Oui ,répondit-il sans l’ombre d’un doute.

-Mais elle ?

-Eh bien… pas encore.

-Donc, elle t’a suivi de force. La pauvre petite.

Ses paroles écrasèrent le cœur du prince.

-Alors je lui ai fait du mal ?

Le roi laissa échapper un long soupir de lassitude.

-Mon fils, en ce moment, elle doit beaucoup t’en vouloir pour l’avoir arraché à sa famille, expliqua la reine.

-Mais je lui offre une vie plus aisée !

-J’ai bien peur que sans ceux qu’elle aime, elle se sentira plus seule au monde qu’autre chose.

-J’ai l’impression de l’avoir enlevé…

-En quelque sorte, c’est le cas.

Soudain, le poids de culpabilité s’abattit sur lui avec une telle force que ses jambes se dérobèrent. Il remarqua à peine Ayam se précipiter vers lui et l’aider à se relever.

-Je suis un monstre…

-Non, mon fils, ne te dévalorise pas autant ! Tu ne pensais pas à mal. Simplement, à partir de maintenant, tu dois mieux prendre en compte ses sentiments.

-Mais la laisser partir est tellement difficile ! Je ne pourrais plus la revoir !

-Je ne te demande pas de renoncer à elle. Elle peut rester ici, mais ton devoir est de lui faire prendre conscience de l’ampleur de ton amour pour elle. Avec un peu de persévérance, elle pourrait finir par partager tes sentiments.

Jyle sentit l’espoir gonfler sa poitrine.

-J’y arriverai !

-C’est très probable, acquiesça-elle. Mais avant toute chose, veille à bien t’excuser auprès d’elle de ton comportement.

-Oui ! Et en ce qui concerne les médecins… vous savez, lorsque j’ai vu que la santé de cette dame se dégradait gravement, j’ai pensé qu’il fallait vraiment la sauver…

-Je suis d’accord, nous lui accorderons les soins dont elle a besoin.

-Je vous remercie, mère ! Puis se tournant vers son père : Je suis désolé pour avoir agi ainsi, sans réfléchir, mais je vous prouverai que cela n’était pas inutile. Je suis persuadé d’avoir rencontré la femme qui m’est destinée et je sais qu’elle fera le bien de notre famille. Elle me rappelle d’une certaine façon mère.

Syrex soutint son regard et le fit signe de disposer d’un signe de la main.

-Il y a bien intérêt, ou je le renverrai sans hésitation chez elle.

Jyle fut satisfait de voir que sa colère s’était estompée. Son père pouvait être sensible à la force des sentiments et il l’avait prouvé la pureté des siens pour Ersa. C’était sûrement pour cela qu’il avait été- presque- persuadé de pouvoir convaincre le roi.

Avec une révérence exagérée traduisant sa joie irrépressible, il quitta la salle, plus résolu que jamais à faire le bonheur de sa bien-aimée.

***

Gagnée par un sentiment de malaise, Ersa faisait les cent pas à travers sa chambre, en se tortillant les mains.

Avec tout ce luxe que lui avait offert le prince, elle se sentait plus anxieuse qu’autre chose ! La chambre était deux fois plus grande que son ancienne maison en entière et parfaitement propre. Durant ses heures d’ennui, Ersa avait tenté de trouver un coin sale, mais il n’y avait pas plus un grain de poussière qu’une toile d’araignée. Une porte la menait directement à sa propre salle de bain, où tout était d’une blancheur immaculée. Une autre s’ouvrait sur un bureau, un peu plus étroit, destiné manifestement à des passe-temps en tout genre : lecture, couture, écriture… Dans la chambre, elle avait une armoire imposante atteignant le plafond, qu’elle n’avait pas encore ouverte, mais elle se doutait bien de ce qu’elle y découvrirait. Une coiffeuse avec un grand miroir ovale et six tiroirs se tenait près d’un lit en baldaquin qui lui paraissait gigantesque : elle était certaine qu’il était capable d’accueillir au moins quatre personnes de sa corpulence ! Les draps étaient en bleu clair satin et les oreillers en soie, afin qu’elle ne soit pas décoiffée au réveil. Sa mère le lui avait dit un jour, mais elle n’avait pas testé cette nuit : elle ne s’était pas parvenue à s’endormir et était restée assise sur le rebord de la fenêtre, à contempler l’obscurité faiblement étoilée. Elle s’était sans doute assoupie un moment car elle n’avait pas vu le soleil se lever.

Deux jeunes filles en tenue de domestique étaient entrées peu après son réveil et avaient apporté son petit déjeuner. Jamais elle n’avait eu autant à manger ! Prise au dépourvue, elle leur avait proposé de l’aider à finir le plateau, mais elles avaient refusé, l’air interdit.

Elle portait encore ses vêtements de la veille et n’avait pas voulu se changer : elle ne se sentait pas prête à quitter le parfum familier de sa maison, l’odeur de la terre cultivée, imprégnée sur sa robe.

Mais cela n’empêchait pas le sentiment de solitude s’accroître en elle, un sentiment irrépressible. Elle n’arrivait pas à se concentrer sur le bon côté de la situation, à savoir la guérison progressive de sa mère. Ses pensées revenaient toujours sur sa séparation avec sa famille, si précieuse, si chère.

Mère, Salim, Nadia…

Nadia.

Elle n’avait même pas pu la revoir une dernière fois ! Lui dire au revoir convenablement ! Enfin, peut-être que c’était mieux ainsi. Les adieux lui auraient paru plus déchirants… De plus, elle était prête à parier fort que cela aurait encore plus compliquer la situation. Elle imaginait Nadia se dresser entre le prince et elle, défiant les Combattants même du regard…

Une part d’elle aurait voulu que cela se déroule ainsi. Mais elle était également soulagée que sa sœur ait pu éviter d’assister à une telle scène. Elle se demandait comment avait-elle réagi en apprenant son départ. Évidemment, elle s’était sans aucun doute énervée, mais ensuite ? Qu’avait-elle fait ? Bien qu’elles soient liées depuis la naissance, Ersa avait encore du mal à la cerner. Nadia pouvait se montrer si imprévisible ! Tout ce qu’elle espérait, c’était que la séparation n’ait pas de répercussions sur son avenir…Elle méritait plus que tout d’être heureuse. Ersa sentit son coeur se comprimer, à l’idée qu’elle ne serait plus présente à ses côtés. Elle ne la verrait pas vieillir. Ni voir Salm grandir.

Que faisaient-ils en ce moment ? Étaient-ils encore en état de choc ? Quelle était la nouvelle recette que Nadia avait proposé ? L’avait-elle finalement préparée ?

Elle se sentit en manque d’oxygène, asphyxiée, comme si les murs se refermaient sur elle.

Ersa ouvrit la fenêtre: une brise au parfum de rose lui parvint agréablement. A cette hauteur, elle pouvait admirer la splendeur d’une grande partie du jardin qui se déployait sous elle, cette terre magnifiquement fleurie de toutes sortes de plantes. Ne pouvant plus rester cloîtrée ainsi devant un tel paysage, Ersa sortit de la chambre et s’engagea dans le long couloir, dont le sol était recouvert d’un tapis rouge, qui s’étendait devant elle.

Elle n’avait fait que quelques pas qu’elle rencontra une jeune servante qui l’intercepta, l’air affolée :

-Demoiselle Ersa, où allez-vous ?

-Je veux juste sortir dans le jardin, répondit-elle, perplexe.

-Je suis navrée, mais ce n’est pas une bonne…

-Quoi, auriez-vous l’intention de m’enfermer dans la chambre ? Je ne vais pas m’enfuir, si c’est ce qui vous inquiète, je souhaite juste prendre l’air.

La servante hésita encore.

-Je devrais peut-être demander à Sa Majesté le prince…

A la mention de ce dernier, un grondement inconnu s’éveilla en elle, la rendant plus agressive.

-Je n’ai pas besoin de son autorisation pour me déplacer, je ne suis pas son animal !

La domestique, terrifiée par tant de brusquerie, ne sut que dire. Percevant sa gêne, Ersa s’efforça de se calmer, surprise également par sa propre conduite.

-Veuillez m’excusez, je n’aurais pas du me comporter ainsi.

La servante sembla encore plus choquée par cette attitude, ce qui détendit un peu la jeune femme.

-Si cela peut vous rassurer, vous pouvez m’accompagner. J’aurais besoin d’un guide pour m’orienter.

-Je peux m’en occuper, si c’est cela votre désir.

Cette voix, pourtant mélodieuse, la glaça d’effroi. Comme si le mécanisme de ses mouvements ne fonctionnait plus correctement, elle se tourna lentement vers cet homme qui venait vers elle d’un pas désinvolte. Il fit un geste en direction de la servante pour la congédier. Elle aurait voulu qu’elle reste. Une brûlure incendia son estomac.

« Non, que t’arrive-il ? C’est grâce à lui que mère peut guérir, tu dois lui en être reconnaissante… »

Rien n’y fit. Elle ne pouvait ignorer ce feu qui dévorait ses entrailles, qui semblait consumer toutes ses pensées à cet instant-là. Elle ne pouvait pas changer cette vérité : elle lui en voulait terriblement pour avoir brisé son cocon paisible qu’elle partageait avec sa famille, elle lui en voulait de l’avoir arraché à jamais de ceux qui lui étaient les plus chers. Elle ne pouvait ignorer cette haine croissante qu’elle nourrissait pour lui.

Elle le détestait. Pour elle, il était le monstre le plus hideux qu’elle ait vu.

Le prince lui tendit la main et elle fit de même, réprimant une mine dégoûtée lorsqu’il la saisit pour déposer un baiser. Elle avait l’impression de se calciner à l’endroit touché par ses lèvres mortelles.

-Vous êtes resplendissante aujourd’hui encore. Je serais honoré de vous accompagner dans votre promenade.

Ersa se força à lui adresser un sourire, mais il lui sembla crispé.

-Ne vous souciez pas de moi, je saurais trouver mon chemin.

Elle avait consciente que sa voix était froide. Une part d’elle se demanda si, en fonction de son comportement, le prince déciderait d’enlever les médecins dont bénéficiait sa mère. C’était un risque. Mais pour le moment, elle en tira une satisfaction amère.

Stupéfaite, elle vit le visage du prince se fermer. Était-ce son imagination, ou ses joues avaient un peu rosies ?

-Ecoutez, si vous êtes énervée contre moi, je peux le comprendre. Je tiens à m’excuser pour mon égoïsme qui m’a poussé à vous emmener avec moi sans penser à vos sentiments. C’était vraiment infantile de ma part, et je voudrais me racheter.

Les battements de coeur de la jeune fille s’accélèrent. Allait-il la laisser partir ? Il semblait si confus que l’image horrible qu’elle avait de lui se dissipait petit à petit. Elle se sentait prête à lui pardonner !

Mais, sans crier gare, il n’y eut plus une trace d’embarras en lui et il déclara avec un sourire et un regard décidé :

-Je suis prêt à tout pour que vous répondez à mes sentiments, un jour. Je ferai en sorte que vous soyez à l’aise dans le château, et que vous restiez avec moi pour partager mon bonheur.

Nadia et Ersa: Chapitre 10

Nadia et Ersa: Chapitre 10 dans Histoire: Nadia et Ersa aigle

-Mince, c’est vrai…

Pour la troisième fois, aux aurores du troisième jour, Salm avait jeté un coup d’oeil par la fenêtre, s’attendant à apercevoir Nadia en train d’effectuer ses mouvements avec son bâton. Il s’apprêtait comme d’habitude à la réprimander, lui disant que ce n’était pas bon pour sa santé de se réveiller si tôt pour s’entraîner à un rythme aussi intense.
Il fut surpris d’être étonné lorsqu’il ne vit aucune silhouette humaine, seulement celle d’un arbre au tronc maigre. Il se frotta le front du bout des doigts, un geste qu’il avait adopté lorsqu’il se sentait idiot.
Même si, grâce à Nadia, il avait des chances de revoir Ersa, cela attristait quelque peu Salm. A présent, malgré sa confiance envers sa sœur téméraire, il s’inquiétait pour elle . Chaque fois qu’il pensait à elles deux, il sentait l’anxiété étreindre son coeur.
Sa mère, au contraire, ne montrait aucune ombre d’agitation. Pendant que les six médecins- qui impressionnaient Salm par leur allure qu’il qualifiait d’intimidant, avec leur air sérieux semblant insensible à toute trace d’humour-, son visage à elle restait paisible et, de temps en temps, son regard se perdait vaguement au loin, comme si elle veillait sur la progression de sa fille.
Cette idée irréelle apportait néanmoins au jeune garçon un certain réconfort. Et puis, il se doutait qu’elle ne l’aurait jamais laissé partir s’il existait un danger inévitable.
Il ne voyait pas pour l’instant du changement dans l’état de sa mère, mais savait bien qu’elle ne pouvait pas guérir en si peu de temps. Cependant, il devait avouer que lorsque le prince avait évoqué  »les meilleurs médecins du monde », il gardait espoir qu’un tel miracle puisse être possible. Il était un peu déçu que ce ne fut pas le cas.
Les médecins avaient bel et bien dressé des tentes dans le jardin pour s’abriter. Évidemment, Assa les avait proposé de dormir dans la maison, mais ils avaient été catégoriques : son altesse leur avait dit de dormir dans ces tentes, ils le feraient.
Salm était à la fois admiratif et un peu effrayé par l’autorité que pouvait avoir le prince. Il trouvait encore cela consternant que sa propre sœur ait pu séduire un homme aussi puissant. Si puissant que l’enfant se demanda comment Nadia comptait procéder…
Heureusement, il ne pouvait ignorer cette part de lui qui la considérait comme une grande héroïne capable de tout- malgré son immaturité. Il ne pouvait l’imaginer abandonner.
Il ne cessa de se maintenir à cette pensée, pour se convaincre que la mort même ne pourrait la tuer.
Quelqu’un frappa doucement à la porte. Il vint ouvrir à un des médecins, qui arborait la même tenue que la veille : longue blouse bleue à manches courts descendant jusqu’aux pieds. Tout en le saluant, une question passa furtivement dans l’esprit de Salm : avait-il un pantalon, au moins ?

***

-Pardon…
Pour la troisième fois en moins de trente minutes, l’épaule de Nadia s’était cognée contre celle d’un autre. Cette fois-ci, il s’agissait d’un homme d’une forte corpulence, dont le ventre dodu sidérait la jeune fille. Elle se demanda furtivement s’il pouvait abriter un cochon entier…Il la lança un regard méprisant et claqua de la langue avant de continuer son chemin.
Nadia s’était rapidement habituée à l’air hautain dont arboraient les gens de ce village. Chaque fois que ses yeux croisaient ceux d’une personne, elle y lisait un dégoût non dissimulé. Elle se doutait bien de la raison, en comparant le riche accoutrement des habitants à ses habits poussiéreux et déchirés. La plupart était bien grasse, et Nadia se sentait prête à parier que Cérèn n’avait pas essuyé les conséquences de la Grande Famine.
Elle se sentait déroutée par la splendeur des lieux. Aucune maison n’était en briques ou en bois, mais tous en pierre qui devait briller à la lumière du jour. De grandes lampes étaient accrochées sur chacune d’elles. Ces grandes bâtisses, collées les unes aux autres, permettant seulement de rares impasses, étaient construites en deux rangées face à face, laissant un long passage à perte de vue, où marchaient des centaines de personnes. Aucun détritus ne jonchait Cérèn. Pour tout avouer, elle avait presque honte de fouler le sol d’une telle ville avec ses chaussures sales…
Contrairement à Kaba où l’on distinguait sans mal les maisons des rares boutiques, Nadia n’y arrivait pas ici. Il n’y avait pas de vitrines pour présenter les produits, juste des murs grises et vierges, ce qui la procura un vague sentiment d’enfermement. Rien que pour cela, elle préférait son lieu natal. De plus, il n’y avait visiblement aucun endroit pour se reposer un instant, comme si les gens d’ici n’effectuaient qu’un aller-retour entre leur lieu de destination et de résidence, sans avoir besoin de la moindre pause ou profiter de l’air pur de l’extérieur. Elle trouvait cela désolant. Si la vie aisée était cela, elle préférait largement rester pauvre.
Le soleil trônait encore dans le ciel, mais les nuages commençaient à prendre une teinte sombre. Nadia en déduisit rapidement qu’il ferait bientôt nuit. Il lui fallait trouver un endroit où dormir le plus vite possible. Regardant autour d’elle, elle porta son choix sur une dame à un âge avancé, ce qui ne l’empêchait pas de porter toutes sortes d’accessoires si brillants que Nadia en fut légèrement éblouie. Tout en se répétant que c’était la seule solution, elle s’approcha d’elle et demanda la plus poliment possible :
-Excusez-moi, je suis nouvelle dans cette ville, et j’aimerais que vous m’hébergiez pour cette…
A peine l’avait-elle touché le bras que la dame dégagea puis recula vivement, comme si elle portait la peste.
-Aaah, au secours, elle m’agresse !
Prise au dépourvu, Nadia ne se donna pas la peine d’étudier la réaction des autres. Elle prit les jambes à son cou, sans demander son reste, sachant que la dernière des choses à faire était de se faire remarquer.

***

Appuyée sur le mur d’une maison, dans un couloir- qui n’était pas moins éclairé que la rue principale mais était moins large- qu’elle avait trouvé et où elle n’avait pas hésité à tourner, Nadia reprit son souffle lentement. Elle garda en mémoire que c’était une mauvaise idée de courir sans rien manger depuis plus d’une demi-journée.
Ce nouveau chemin se poursuivait par une longue pente qui lui donna un vague tournis. Elle ouvrit son sac à dos pour sortir le dernier morceau de pain qui lui restait et but une longue gorgée d’eau. Il n’en resta plus que quelques gouttes. Elle avait eu la chance de rencontrer un ruisseau près des montagnes.
Elle continua ensuite d’avancer sans pouvoir détacher du regard les somptueuses sculptures en marbre qui décoraient la place. L’une d’elles attira particulièrement son attention. C’était un aigle aux ailes légèrement repliées, comme si il s’apprêtait à prendre son envol dès que l’on aurait le dos tourné. Nadia fut émerveillée par les détails des traits, notamment ses yeux perçants. Elle s’y attendait presque à ce qu’ils se plissent. L’intensité du regard était parfaitement travaillée, si bien qu’il semblait pouvoir fouiller les tréfonds de son âme.
L’envie poussa sa main à se lever pour toucher la peau écailleuse de l’oiseau, mais un cri arrêta son geste :
-Ne touche pas !
Il s’agissait d’un homme entre deux âges, à l’air plutôt sévère avec ses sourcils froncés et ses sombres pupilles. Contrairement aux autres, il n’était pas habillé de manière excentrique : il portait une tunique étroite à manches courtes, dévoilant des muscles bien dessinés. Il s’approcha d’elle sans le moindre sourire, mais sans non plus arborer une mine dégoûtée.
-Tu ne viens pas d’ici, je suppose, puisque tu ne sais pas qu’il est interdit de toucher à ses œuvres.
-Oui, désolée.
Bon sang, depuis qu’elle était là, tout ce qu’elle faisait était de s’excuser !
-Qui les a sculptées ?
-L’artiste le plus talentueux du royaume, Badum. Il vit au château et réalise toutes les demandes de la famille royale. C’est Sa Majesté la reine qui lui a demandé de décorer une partie de Cérèn, et il a choisi cet endroit. Il paraît qu’il est né ici, ceci explique cela.
-Magnifique…
-Oui, acquiesça-il. Dis-moi, d’où viens-tu ? Je suis certain qu’il n’y a aucun village voisin aux environs, et il est rare de rencontrer un étranger.
-De Rico- elle ne connaissait que de nom cet endroit et pria pour qu’il ne soit pas très loin. Je rends visite à l’une de mes…tantes et disons que traverser la forêt était plus ardue que je ne l’aurais cru.
Elle accompagna ses paroles d’un sourire innocent, espérant pouvoir dissiper les doutes qui se lisait sur le visage grave de l’homme. Ce dernier la fixa durant de longues secondes avant de lâcher :
-Tu me rappelles quelqu’un.
Le coeur de la jeune fille battit lourdement entre ses poumons, mais elle ne laissa rien paraître.
-Ah, vous aviez dû croiser ma tante, alors !
Son enthousiasme était bien trop poussé. Bien qu’il ne parut pas convaincu, l’homme abandonna :
-Après tout, je m’en moque de qui tu es exactement. Mais j’ai la capacité à reconnaître les gens malintentionnés des autres. Et je vois que tu n’es pas l’un d’entre eux, c’est l’essentiel.
Nadia retint un soupir de soulagement. Il lui fallait absolument, comme l’avait prévenu Salm, dissimuler à l’abri des regards. En d’autres termes, se déguiser. Elle demanda :
-Connaîtriez-vous une boutique qui vendrait des accessoires pour…le visage ?
Elle n’avait rien trouvé de plus subtil. Heureusement, il ne parut pas en tenir rigueur.
-Continue tout droit et tu trouveras un grand magasin du nom d’  »Edary ». Mais si tu veux te payer quelque chose, il vaut mieux que tu sois bien remplie.
La notion de richesse la terrifiait. Si elle avait le choix, elle éviterait d’entrer dans cette boutique proposée. Mais elle ne l’avait pas. Elle remercia l’homme et avança dans la direction indiquée.
Le magasin en question ne se trouvait pas bien loin. Le bâtiment ressemblait à tous les autres et seule l’enseigne, accrochée majestueusement en lettres arabesques, lui indiqua qu’elle était sur la bonne voie. Hésitant quelques secondes sur le seuil, elle finit par frapper à la porte, mais le son contre la grosse porte lui sembla imperceptible de l’intérieur. Pourtant, une voix tonitruante cria :
-Entrez !
Pour la première fois, Nadia se sentit réellement intimidée lorsqu’elle découvrit les milliers d’articles qui cachaient les murs et dont arboraient de manière extravagante les étalages de la boutique. Elle n’avait jamais été confrontée à une telle explosion de couleur. Il y avait tant d’accessoires qu’elle ne parvint qu’à identifier distinctement quelques-uns : des chapeaux dont la pointe atteignait une hauteur anormale, des écharpes à froufrous et elle se demanda au passage qui pourrait porter de telles…choses, des poudres de toutes les couleurs possibles présentées au comptoir, derrière lequel se tenait un homme de très grande carrure au visage carré. Il la regarda d’un air suspicieux avant de lancer :
-Vous avez de l’argent ?
« Parce que vous n’en avez pas assez ? » Pensa-elle amèrement. Curieusement, la cupidité de ce vendeur la remit en confiance. Hors de question de se sentir mal à l’aise devant quelqu’un comme ça !
-Oui, mais ça dépend de combien coûtent vos accessoires pour se déguiser. Je voudrais quelque chose de discret.
Sans la lâcher du regard, l’homme ouvrit un tiroir d’où il sortit une plaquette d’une dizaine de centimètres où étaient accrochées plusieurs paires de lentilles de couleur.
-C’est ce que j’ai de moins cher.
-Combien ?
-Dix pièces d’argent.
Nadia se mordit la lèvre. Elle se doutait bien que dans un village aussi riche, elle ne ferait pas le poids. Avec un soupir, elle versa toute sa bourse sur la table et laissa le vendeur examiner les pièces tandis que certaines finissaient de rouler pour retomber dans un son lourd.
-Que pouvez-vous me proposer pour cela ?
-Pas grand-chose, admit-il. J’ignore d’où vous venez, mais ici, ce n’est pas avec si peu d’argent que vous pourrez vous en sortir. Un ou deux repas, tout au plus, et vous devrez travailler pour vivre ici.
-Quel boulot, par exemple ? Demanda-elle sans hésiter.
-Je ne sais pas… certaines personnes se plaignent de délits commis par des malhonnêtes, et sont prêtes à payer pour les arrêter.
-Vous connaissez quelqu’un de ce genre ?
-Vous êtes sure de vouloir le faire ? Cela peut être dangereux, c’est pour cela que l’on ne confie ce travail qu’à des…
-Contentez-vous de me répondre, je vous prie.
Elle détestait qu’on la prenait pour faible, sous prétexte qu’elle était une fille.
-Fiden Bema.
-Où puis-je le trouver ?
-Juste ici.
Nadia cessa de regarder autour d’elle, à la recherche d’une autre personne en entendant le vendeur ricaner. Elle reporta son attention sur lui, un peu amusée par sa plaisanterie.
-Alors, que vous arrive-t-il ?
-Un gamin s’amuse de coller des affiches humiliantes devant ma boutique, expliqua-il en lui montrant une feuille où était griffonné d’une écriture négligée « Venez vous transformer en bête de foire, le vieux Bema est même prêt à arracher vos poils de nez pour vous en faire des perruques ! » Il ne connaît ni le respect, ni… Mademoiselle, qu’est-ce qu’il y a ? 
-Non, rien, excusez-moi, répondit Nadia en respirant un grand coup pour éviter de pouffer. Cela m’aiderait que vous me donniez plus de détails, comme par exemple comment je peux le coincer. Je ne suis pas d’ici.
-Très bien. Sachez que si vous réussissez, je vous offrirai le prix fort.
Nadia parcourut l’ensemble des articles d’un regard.
-J’aurai juste besoin de lentilles et d’une coloration permanente pour les cheveux, pour tout de suite si cela est possible.
-Seulement ? Pour le service que vous me rendez, ce n’est pas assez.
Apparemment, ce gamin en question devait être assez espiègle pour rendre le vendeur si généreux dans son offre. La jeune fille fixa un instant ses pieds.
-Eh bien, si vous pouvez m’héberger pour la nuit…
Le vendeur la regarda les yeux écarquillés.
-Pourquoi ne pas aller dans une auberge, dans ce cas ?
-Une auberge ? Qu’est-ce que c’est ?
-Eh bien, c’est un endroit qui peut vous accueillir pour la nuit…il faut juste payer…
-Oh…
Nadia réprima une fois de plus un éclat de rire face son air décontenancé. A Kaba, il n’y avait jamais eu ce genre de maison. Il fallait dire qu’ils n’en avaient pas besoin, puisque le village ne recevait que très rarement de nouveaux visiteurs. Elle se sentit soudain inquiète, à l’idée de devoir encore payer avec sa propre bourse, sure et certaine qu’elle n’en aurait pas assez.
Elle adressa un demi-sourire contrit à l’homme.
-Euh, si vous pouvez ajouter un peu d’argent dans votre offre, suffisamment pour une nuit à l’auberge…

***

Akilui avait remercié avec soulagement Sa Majesté le roi pour lui avoir accordé une permission, aussi courte soit-elle.
A présent, il laissait ses pas le promener à travers le village de Cérèn. Il s’était vêtu d’une chemise claire à manches courtes- ce qui était bien plus discret qu’une lourde armure resplendissante à la lumière du jour. Voir ce riche peuple vivre dans la sérénité lui procurait un sentiment d’apaisement, après ces deux dernières semaines de travail intensif ainsi qu’un peu de motivation pour persévérer dans ses recherches afin de préserver cette paix le plus longtemps possible. L’air frais le détendait également.
L’examen des Combattants se déroulait seulement tous les trois ans, mais demandait toujours énormément d’organisation. Akilui était chargé cette année de regrouper les chevaliers qui semblaient assez compétents pour passer ce test.
Néanmoins, il n’en avait pas recueilli assez pour l’instant, ce qui désespérait le Roi. Il fallait dire que les compétences souhaitées pour devenir un Combattant se multipliait de plus en plus, que l’Armée royale devenait particulièrement exigeante. Le capitaine demandait toujours plus d’efforts, d’acharnement, si bien que la majorité abandonnait en cours de route et se contentait de leur statut de chevalier, leur détermination en tapissant grandement. Akilui, lui, avait pu se démarquer seulement par son intelligence tactique, il y avait de cela douze ans de cela, soit lorsque le capitaine d’aujourd’hui n’était pas encore capitaine, et que celui d’autrefois était nettement moins sévère.
De plus, avec la venue de la nouvelle  »fiancée » du prince, une paysanne du surcroît, on ne pouvait dire que l’humeur du roi s’était amélioré, loin de là… Akilui ne connaissait pas les détails, mais apparemment, le prince s’était épris éperdument de cette mystérieuse jeune fille. Le raffinement et l’élégance des femmes du royaume ne l’avaient pas séduit, et il préférait étendre son enquête plus loin.
Il promena paresseusement son regard sur les différents villageois. Pourrait-il trouver quelqu’un ici qui répondrait aux critères désirées ? Autant le chercher dans la forêt, au milieu des animaux sauvages ! Ce ne serait pas des femmes sans aptitudes au combat, ni des hommes gras, et encore moins des enfants qui pourrait le satisfaire ! Quoique, en ce moment, il ne savait quoi faire d’autre que de recruter des participants au sein du peuple… Pourrait-il se rendre dans les provinces voisines ? Il sourit brièvement. Oui, les paysans auraient peut-être plus de chances de réussir. L’un d’entre eux avait bien réussi à ravir le coeur du prince lui-même, alors…
-Hiiii !
Le cri strident d’une femme le fit sursauter. Cela provenait de la grande ruelle dont il était passé devant il y avait quelques secondes. Il retourna sur ses pas mais une silhouette surgit vivement de ce couloir, juste devant lui. Akilui n’eut pas le temps de comprendre la suite des évènements : une autre, plus petite et flamboyante, bondit juste derrière le garçon, assez proche de lui pour le plaquer au sol, les coudes appuyés sur ses bras pour l’empêcher de se débattre. Ce fut la voix triomphante de la silhouette menue qui ramena le chevalier à la réalité.
-Je t’ai eu !!
-Lâche-moi, gémit le garçon en se tortillant dans l’espoir de se libérer.
Akilui eut l’impression que le temps s’était arrêté un court instant, assez pour qu’il puisse dévisager ces deux étranges personnages. Le garçon était assez jeune, pas plus d’une dizaine d’années, avait des mèches brunes qui lui tombaient dans les yeux et il lui manquait une gencive. L’autre avait des cheveux plus courts, d’un rouge brillant et des yeux bruns. Son visage était plus anguleux, sa peau plus claire.
Un éclair foudroya Akilui. Cette adresse qui lui était familière, cette aptitude à bloquer son adversaire, bien qu’il ait l’air plus robuste… Il sentit son visage s’éclairer et son coeur battre à tout rompre. Cependant, ce n’était pas un chevalier…oh, et puis qui sait, il s’agissait peut-être d’un miracle que le Seigneur lui accordait après avoir senti sa détresse ! Il avait été dans le même état que le prince, et il venait sûrement de trouver la solution en dehors du château, comme Sa Majesté. Il ne perdrait rien à essayer, après tout.
Le garçon aux cheveux rouges devait justement sentir sa présence, puisqu’il se tourna vers lui. Akilui en profita pour s’approcher, et il lui sembla marcher sur des particules électriques.
-Bonjour, petit, je m’appelle Akilui, Combattant au service de l’Armée royale de Sa Majesté le Roi Syrex Rextor. Cette année, nous organisons l’examen dédié à la formation des Combattants. Nous recherchons toute personne apte à le passer. (Son excitation s’accrût). Et figure-toi que, bien que tu ne sois pas un chevalier, tu me sembles assez fort. Avec un peu d’entraînement, le résultat serait sans doute encourageant. (Il inspira un grand coup). Je sais que cela peut te sembler précipité, mais ça te dirait de venir au château passer ce fameux test ?

Nadia et Ersa: Chapitre 9

Nadia et Ersa: Chapitre 9 dans Histoire: Nadia et Ersa manga-33621

 

Nadia maudit intérieurement ses pauvres connaissances en géographie. Elle ne savait pas non plus si son sens de l’orientation était assez développée pour lui permettre de s’aventurer plus loin que le village de Kaba sans se perdre. Heureusement, sa mère lui avait donné quelques informations.

A l’orée de la forêt s’ouvraient deux chemins : l’un menait vers les montagnes derrières lesquelles vivait le village le plus riche du royaume, Cérèn, connu pour voir la famille royale défiler à de grandes occasions, et l’autre, bien qu’un peu plus long mais sans obstacles naturels, conduisait directement à l’arrière du château. Évidemment, c’était ce dernier le plus tentant, mais Salm lui avait bien rappelé qu’elle paraîtrait suspecte, d’être dans les environs du château, quelques temps après l’arrivée d’Ersa. Elle était donc obligée d’opter pour le village de Cérèn, c’est-à-dire se diriger vers l’ouest, dans le sens opposé de Kaba. Il lui faudrait donc contourner les montagnes, ce qui se révélerait sans doute une tâche épuisante, mais elle ne s’attarda pas sur ce détail. Elle aurait bien essayé de les escalader, mais son frère lui avait fait promettre de ne pas tenter une chose aussi risquée.

Tout en priant un dieu inconnu pour qu’elle ne se trompe pas de chemin, elle avança , serrant son bâton contre elle, tout en guettant les environs. Elle ne s’était jamais aventurée le soir dans les bois, mais se doutait bien que les animaux pouvaient représenter un danger. Plusieurs fois, elle sentait des regards derrière son dos, mais ne pouvait affirmer que ce n’était pas l’oeuvre de son imagination. Il lui semblait vaguement que sa mère lui avait raconté l’histoire d’un enfant perdu dans la forêt, mais elle n’arrivait pas à approfondir sa réflexion sur ce point, trop occupée à être sur ses gardes. Bon sang, si elle n’arrivait pas à se détendre, elle ne pourrait jamais s’endormir !

Le ciel s’obscurcissait bien trop rapidement pour elle. C’était comme si plus le temps passait, plus elle était enveloppée dans les bras ténébreux de la solitude, coupée du reste du monde.

Elle n’avait aucune idée de l’heure exacte, se contentait d’espérer que le soleil apparaisse le plus vite possible, telle une lumière sainte.

Oui, elle devait l’avouer, elle avait peur… Elle se mit à se demander ce qu’elle faisait là, au lieu d’être couchée dans son lit. Son sac sur ses épaules semblait peser une tonne. Oui, elle n’avait rien à faire ici…

Son esprit s’embruma durant quelques instants, puis ce fut l’image du prince crapaud qui perça à travers ce brouillard, lui permettant de retrouver toute sa lucidité. Elle lâcha pour s’aider à rassembler toute sa détermination :

-J’arrive, Ersa, je vais te tirer de ce château tout pourri…

Et voilà qu’elle se mettait à parler comme Rhom !

La première chose était de trouver un endroit convenable pour se reposer. Pour cela, elle choisit de faire confiance à son instinct. Ce n’était pas judicieux, certes, bien au contraire, mais elle avait le sentiment que c’était la meilleure solution. Elle s’installerait dans un endroit où elle ne sentirait pas la présence d’animaux sauvages aux alentours.

Après plusieurs minutes, elle fut amenée à dormir sous un arbre dotée d’une lourde feuillage qui lui apportait un sentiment de sécurité.

Elle déplia la couverture et s’allongea dessus, les mains croisées derrière la tête. Le temps s’était légèrement rafraîchi mais il y avait encore un brin de chaleur. Derrière les feuilles pointait une minuscule étoile qui semblait briller intensément au milieu de la pénombre. Sans détacher son regard d’elle, Nadia se fit intérieurement la promesse de ramener Ersa coûte que coûte, une fois de plus.

Ce fut avec cette volonté inébranlable qui enflammait son cœur qu’elle trouva le sommeil.

***

Nadia se leva de bonne heure, le dos légèrement endolori d’être resté immobile sur la terre ferme durant un long laps de temps.

La marche fut évidemment plus longue et rude que la veille. Elle ne s’arrêta que pour boire un peu d’eau, et manger un morceau de pain. Seuls les oiseaux lui tenaient compagnie. Tantôt il lui semblait avoir bien avancé, tantôt non. Il faisait moins chaud que les jours précédents, ce qui inquiéta légèrement Nadia. Elle savait qu’elle entrait dans une période de la saison où le temps était imprévisible. Elle continua de marcher bien après que le soleil soit remplacé par la lune. Elle ne s’arrêta que lorsqu’elle sentit que les crampes l’empêchèrent de mettre un pied devant l’autre. Cette fois-ci, elle ne prit pas la peine de s’installer le plus confortablement possible. Elle s’écroula comme une masse sur l’herbe, ne songea à rien et s’endormit aussitôt que ses yeux se fermèrent.

***

Ce fut un cri sauvage qui la réveilla en sursaut. Son esprit basculait encore entre rêve et réalité lorsqu’elle entendit un deuxième. Elle ne s’attarda pas sur les lieux et partit à la hâte.

Les effets physiques de sa marche de la veille étaient encore très présents, mais elle fit de son mieux pour ne pas leur prêter attention. Elle aurait voulu économiser la nourriture le mieux possible, mais son ventre ne semblait pas de cet avis.

Ce fut cette nuit-là la plus rude. Comme elle le craignait, le temps s’était refroidi considérablement, il arrivait que le vent vienne lui cingler espièglement le visage.

Emmitouflée dans sa modeste couverture, le sac serré contre son ventre, elle se rappela les soirs où il régnait une chaleur presque intolérable dans sa chambre. Elle se revoyait dormir en travers du lit, le haut monté le plus haut possible, ou faisant les cent pas en maudissant la moindre fourmi qui passait par là. Elle regretta à présent ces instants, tout en subissant la cruauté du temps glacial.

Le froid se faisait de plus en plus pénétrant, s’engouffrait dans ses oreilles, les faisant bourdonner désagréablement, s’immisçait à travers la couverture pour l’envelopper de ses caresses mortelles, lui procurant des frissons incontrôlables. Effrayée, elle était persuadée que si elle s’endormait maintenant, elle ne se réveillerait plus jamais… Mais résister à Morphée lui semblait être l’épreuve la plus dure qu’elle ait passée : ses sens se mélangeaient, ses membres étaient glacés, sa tête lui tournait…elle se mit lentement à délirer, en imaginant des escargots aussi gros que des châteaux saccager des villages de chevaux… elle se mit à basculer dans un état de semi-conscience des plus confus, oubliant jusqu’à son nom…

***

« Tu n’étais pas obligée de t’en prendre à Rhom ! »

Elle ne faisait pas attention à l’air anxieux de sa sœur. Elle était bien trop occupée à se retenir de crier face à la douleur brûlante causée par l’alcool qu’elle lui administrait sur la blessure qu’elle avait reçue à la joue. Elle fixa un instant Salm, qui leur tournait le dos, dans un coin, mais elle se doutait bien qu’il souriait. Il avait peur qu’Ersa s’énerve contre lui si elle voyait qu’il approuvait les actes de Nadia.

« Tu es forte, mais réfléchis si c’est contre un garçon comme lui ! C’est une chance que tu ne sois pas plus blessée ! »

« Ersa, tu le surestimes trop et tu me sous-estimes trop ! Jamais je n’aurais laissé un gros porc comme lui me battre, je préférerai me terrer dans un trou le restant de ma vie ! »

« N’exagère pas, ça n’aurait pas été un drame de perdre, l’important est qu’il ne t’arrive rien de grave. »

« L’important est qu’il ne t’arrive rien de grave à toi, rectifia-elle. Tu es celle qui est la plus exposée aux pires esprits tordus qui puissent exister, et pas question de ne pas réagir quand l’un d’eux commence à t’harceler ! Ne te l’ai-je pas déjà dit ? Je ferai en sorte qu’il ne t’arrive rien, peu importe comment ! »

« Nadia… »

« Et cesse de t’inquiéter, j’aimerais que tu fasses plus confiance en ma force, je suis assez robuste pour supporter n’importe quelle épreuve ! »

Un sourire de sa sœur pouvait décupler sa détermination en un rien de temps…

***

« Ce n’était qu’un moment de faiblesse. Rien de plus. »

Elle s’en voulait d’avoir voulu laissé tomber, mais cela ne fit que renforcer sa volonté de retrouver sa sœur. L’image de son visage resplendissant ne quittait pas ses pensées, l’aidait à avancer, à progresser.

Hélas, cela ne faisait pas tout : elle avait besoin de toute sa force physique pour traverser toute la forêt, et il fallait admettre que les aliments que lui avait donnés sa mère ne suffiraient pas à approvisionner correctement son énergie. Elle devait manger de la viande.

Rapidement, comme si le Ciel l’avait entendu, elle tomba sur un lapin qui se baladait dans les maigres buissons. Sans faire le moindre bruit, elle s’approcha de lui et l’attrapa à deux mains, en renforçant sa prise lorsque l’animal s’agita pour s’échapper. Sa fourrure était douce et soyeuse entre ses doigts. Soudain la vérité lui revint en plein visage :

« Comment vais-je le tuer ? »

Elle eut alors l’erreur de le regarder dans ses yeux d’un noir profond et sentit son cœur lâcher…le lapin bougea ses oreilles, les replia, les déplia, son petit nez se retroussait…

Nadia se rendit compte qu’elle s’était mise inconsciemment à le caresser affectueusement. Non, peu importe combien elle aurait faim, elle serait incapable de tuer un être aussi adorable.

Avec un soupir d’abandon et de frustration, elle le laissa s’échapper.

Plus tard, dans la soirée, elle sentit une pointe de regret percer son être à l’idée de l’avoir laissé partir. Il lui semblait avoir préféré la vie de ce pauvre lapin à celle de sa propre sœur… non, quelle idée absurde ! Et voilà qu’elle recommençait à délirer !

Elle fixa son bâton dont la pointe bien aiguisée la faisait légèrement frémir, lorsqu’elle l’imagina teintée de sang frais…

Elle secoua énergiquement la tête pour chasser cette pensée morbide et décourageante. Elle vivait dans un monde où elle avait des priorités, des devoirs, et afin de les remplir, il lui fallait faire quelques sacrifices. Ce mot sonnait de façon effrayante, mais elle savait que si elle laissait la compassion et la pitié prendre le dessus, elle n’arriverait à rien.

Tout en regardant le croissant majestueux et ténébreux de la lune, elle jura sur son honneur de se nourrir de viande le lendemain.

***

Sa mère lui avait souvent répété qu’il ne fallait pas seulement du courage pour se battre.

Nadia la comprit lorsqu’elle fut obligée de tuer un écureuil, pour se nourrir. Elle avait l’impression qu’une main géante lui nouait la gorge, et son ventre connaissait de nombreux soubresauts. Sentir l’arme aiguisée transpercer l’animal lui inspira un dégoût intense et elle eut du mal à avaler sa salive. Jusqu’à ce qu’elle ait fini de manger, elle murmurait sans cesse  »pardon, pardon, je suis navrée, repose en paix ». Elle se demanda furtivement comment, pendant la guerre, les hommes arrivaient à tuer d’autres humains. Ne ressentaient-ils pas ce goût horriblement acerbe ? Pouvait-on en être immuniser au point de massacrer des milliers de personnes sans broncher ? La vie lui parut nettement moins claire.

Ce dont elle était certaine, c’est que jamais elle ne serait capable d’accomplir un acte aussi barbare, celui d’ôter la vie d’un autre. Nous n’étions pas nés pour avoir un tel pouvoir, la mort n’apportait que malheur dans son sillage.

***

Après cinq nuits dans la forêt ainsi que de nombreux détours, dans la soirée, elle arriva au pied des montagnes si imposantes que celui lui coupa le souffle lorsqu’elle leva les yeux sans pouvoir en voir le sommet. Ce dernier semblait s’évaporer au contact des lourdes nuages. Nadia comprit mieux pourquoi Salm voulait tant la dissuader de les escalader. Mais même sans ses recommandations, et malgré sa témérité, elle n’était pas sure de pouvoir le faire. Et puis, elle ne voyait aucun point d’appui sur la roche rugueuse qui pourrait la permettre de grimper.

Elle inspira une grande bouffée d’air frais. Le temps s’était considérablement réchauffé. Elle venait de franchir la première étape que représentait la forêt. Il lui restait les montagnes, Cérèn, et enfin le château.

Un flux d’énergie nouveau parcourut son corps, accentuant l’adrénaline qui l’habitait. Se savoir de plus en plus proche d’Ersa était la meilleure raison de sa motivation. Elle avait la sensation que rien ne pourrait l’arrêter, que tout se déroulerait parfaitement bien.

Sans plus tarder, elle chercha à faire le tour des montagnes, persuadée que ces nouveaux obstacles ne la ralentirait que deux jours, tout au plus. Elle fut donc surprise de constater qu’il lui fallut exactement quatre jours entières pour les franchir.

Elle jura donc de ne plus jamais sous-estimer ses adversaires, quels que soient leur nature…

Nadia et Ersa: Chapitre 8

Nadia et Ersa: Chapitre 8 dans Histoire: Nadia et Ersa manga-3268-300x160

Ce chapitre est consacré à un morceau du passé de Nadia et Ersa! J’espère qu’il vous plaira!

-Il y avait jadis un bûcheron qui vivait au fin fond des bois. Les villageois le voyaient rarement, car il se cachait volontairement. La raison était qu’il était mal formé par la nature : en effet, il était né avec une oreille en moins.

-Mais alors il n’entendait que la moitié de ce qu’on lui disait ?

-Laisse mère finir, Nadia, lui intima gentiment la petite Ersa.

Assa rit devant la question enfantine de sa fille. Il n’y avait rien d’étonnant de la part d’une petite de huit ans. C’était face à ce genre de naïveté qu’elle était consciente de son bonheur d’avoir deux magnifiques enfants purs, dont elle avait la charge d’apprendre les valeurs de la vie.

Le regard fixé sur le plafond constitué de planches en bois où se projetait la clarté de la pleine lune, elle poursuivit son récit:

-Au risque de vivre loin des autres, il s’était forgé un caractère froid et distant.

-Mais comment il faisait pour manger?

-Nadia…

-Ce n’est pas grave, Ersa. Eh bien, il avait de la chance car dans la forêt habitaient des animaux tels que des cerfs ou des lapins. Il avait des compétences de chasseur, ce qui lui permettaient de se nourrir correctement. Au village, personne ne s’enfonçait dans les bois, de peur de le croiser sur son chemin. Des rumeurs ont commencé à se diffuser de la bouche à une autre et d’une oreille à une autre: tantôt il était une créature de la nuit qui attendait que la lune se lève pour traquer ses proies, tantôt il attendait que des jeunes enfants imprudents s’aventurent dans la forêt pour les manger tout crus. En parlant d’enfant, il y en a un dans la suite de l’histoire.

-Et il se fait manger?

-Patiente un peu, ma chérie, je ne vais pas te révéler la fin maintenant ! Alors comment voulez-vous nommer cet enfant ?

-Didi ! S’écrièrent les deux filles en même temps.

Elles trouvaient ce nom adorable, et l’avaient donné pour la peluche que leur mère avait cousue pour elle.

-Donc Didi était un petit garçon de dix ans. Il était d’une pauvre famille qui venait d’arriver au village. Ses parents étaient morts en partant à la chasse et il vivait avec son oncle et sa tante, qui ne se préoccupaient pas de lui. Il avait appris à être indépendant et s’occupait lui-même des tâches ménagères. Cela n’empêchait pas à son oncle de le disputer pour un rien.

« Un jour où il était allé jusqu’à le battre, les nerfs de Didi se lâchèrent et il se mit à pleurer comme il ne l’avait jamais fait. Agacé par ses sanglots, sa tante l’avait chassé de la maison et lui avait ordonné de ne plus revenir s’il ne cessait pas de se comporter comme un enfant gâté.

-Je vais les faire manger les racines des brins d’herbes, avec les vers de terre qui vont avec… dit Nadia en grinçant des dents.

-Du calme, ma chérie. Didi mit du temps à se calmer. Il faut dire qu’il n’arrêtait pas de penser à ses parents perdus, dont l’étreinte chaleureux lui manquait. Sans qu’il n’en prenne conscience, ses pas l’avaient mené à travers les arbres. Le ciel était obscurci par les nuages et l’orage menaçait d’éclater. Ajouté à cela les silhouettes menaçantes des arbres, Didi fut pris de frissons incontrôlables. Il tourna sur lui-même, mais il ne percevait aucun indice qui lui permettait de rentrer chez lui. De toute façon, l’idée de retrouver les brimades de sa famille ne l’enchantait guère. Il se força donc à avancer droit devant lui, persuadé de pouvoir trouver un autre village.Néanmoins, en constatant qu’il était parti le ventre vide, ses forces l’abandonnèrent et il tomba à genoux. Lentement, il perdit conscience, au milieu de la forêt, en pleine nuit.

-Et il se fait manger ? Demanda Nadia d’une voix inquiète.

-Mon dieu, ton impatience n’a d’égal que ta curiosité! Alors le lendemain, le bûcheron partit chasser une fois de plus. Et devinez ce qu’il trouve ?

-Un bon renard, de quoi le régaler ce soir !

Sa sœur éclata de rire.

-Et Didi, que devient-il, à ton avis ?

-Ah, oui…ah, alors c’est lui qu’il trouve ?

-Je te félicite, ma fille, pour ta perspicacité !

L’intéressée fit la moue devant l’air taquin de sa mère, qui lui déposa un baiser sur le front.

-Alors, vous pouvez imaginer la surprise de notre bûcheron, en découvrant cet enfant évanoui dans un tel endroit, les vêtements déchirés. Il s’accroupit près de lui et essaya de le réveiller à coups de claques. Le petit ne put qu’émettre un léger gémissement sans ouvrir les yeux. Le bûcheron remarqua qu’il était bouillant de fièvre, et n’eut d’autre choix que de l’emmener chez lui. Il l’allongea dans son lit et s’occupa du mieux qu’il put de l’enfant, ce qui n’était pas une mince affaire. Il décida de ne pas aller chasser, de peur que l’enfant se réveille et ne lui vole quelque chose.

« Il ne tarda pas à reprendre conscience et ce fut à son tour d’être étonné de ce qui lui arrivait. Il ne fut pas effrayé en découvrant le vieil homme près de lui. En effet, Didi était plutôt écarté du reste des enfants et n’avait pas eu l’occasion d’entendre les histoires sur le bûcheron mangeur d’enfants. Il se contenta de l’interroger d’une voix fluette : « C’est vous qui m’avez sauvé?» L’homme ne fit que grommeler dans sa barbe sans savoir que répondre et, en entendant le ventre du petit gargouiller, il lui tendit le dernier morceau de viande qui lui restait. Il faut dire que ce morceau avait un aspect peu goûteux et on voyait même des traces de dents, comme si le bûcheron n’avait pas pris la peine de couper. Mais cela n’empêcha pas à l’enfant d’être ému par ce geste ; c’était bien la première fois que l’on lui proposait à manger ainsi, dans une assiette, sans jeter la nourriture à ses pieds. Didi accepta donc et, tandis qu’il avalait les dernières miettes de viande, il ne put arrêter ses sanglots sous l’oeil perplexe du bûcheron. Ce dernier ne savait quoi faire. Il était tel un loup devant s’occuper d’un humain, un enfant de surcroît !

-Mais qu’est-ce qu’il fait alors ? Intervint de nouveau Nadia. Il finit par l’aimer ou le manger ?

-Eh bien, vu ton impatience, je me sens obligée de raccourcir l’histoire. Cela ne te dérange pas, Ersa ?

-Tant qu’elle est compréhensible, ce n’est pas grave, mère.

-Merci, Ersa !

-Donc Didi et le bûcheron finirent par rester ensemble, comme l’enfant ne voulait pas rentrer chez lui et qu’il ne représentait aucune gêne pour l’homme. Didi faisait de son mieux pour aider, en exécutant toutes les tâches ménagères possibles. La maison devint bientôt très propre. Le bûcheron, bien qu’intrigué par ce genre d’énergumènes, était satisfait de lui. Il laissa un sentiment nouveau germer en lui, qui adoucissait son cœur : c’était l’amour.

« Au village, les gens se rendirent compte de la disparition du garçon, mais l’oncle les rassura en disant qu’il était parti faire un voyage avec un autre membre de la famille. Il ne s’inquiétait guère de son sort. Les mois passèrent, jusqu’à ce qu’une année entière s’écoulât. Un beau soir, alors qu’un villageois passait devant l’ancienne maison de Didi, il entendit des éclats de voix. Sa curiosité l’amena à s’approcher et tendre l’oreille. Ce fut ainsi qu’il apprit la vérité sur le sort de Didi, égaré au milieu de la forêt, sûrement mort à l’heure qu’il était. Il répandit la nouvelle dans tout le village et l’oncle et la tante furent chassés pour la cruauté dont ils avaient fait preuve. Quelques hommes décidèrent de partir à la recherche de l’enfant, sans grand espoir de le retrouver vivant… Il ne leur fallut pas longtemps pour trouver la maison du bûcheron. La lumière était éteinte, bien évidemment, ils s’étaient couchés de bonne heure après une grande journée de travail. Les hommes avalèrent leurs salive avec difficulté et frappèrent à la porte. Le bûcheron, qui avait l’oreille fine, se réveilla sur le coup. Il s’empara de sa hache et, après avoir veillé à ce que Didi dormait toujours, se dirigea à pas feutrés vers la porte. Les flammes des torches dansaient funestement à travers les fenêtres.

-Ouvrez, ordonna une voix d’homme ! Nous aimerions vous demander quelques renseignements.

Le bûcheron préféra ne pas répondre tout de suite.

-Un enfant du village a disparu il y a un an. Sauriez-vous quelque chose ?

Le bûcheron sentit son cœur cogner lourdement. Il comprit que ces hommes étaient venus pour reprendre Didi, que s’il ne faisait rien, il ne le reverrait plus jamais. En un an, il s’était énormément attaché à lui, et le considérait comme son propre fils. Il ne supporterait pas de le perdre. Et puis, que se passerait-il si cet enfant retrouvait son oncle et sa tante, qu’il redoutait tant ?

Il se dépêcha de retourner dans la chambre, mit Didi sur son épaule et sortit par la porte de derrière. Mais dans son empressement, sa jambe se cogna contre un meuble, faisant tomber un verre qu’ils avaient oublié de ranger. Le bruit alerta les villageois qui coururent dans cette direction. Ils eurent le temps d’apercevoir le bûcheron s’enfoncer dans les bois, une petite silhouette sur ses épaules. Il ne leur fallut pas plus pour échafauder l’hypothèse suivante : cet homme avait enlevé le pauvre petit pour le réduire en esclavage, et refusait de le laisser partir. Ils se précipitèrent alors à sa suite. Le bûcheron, qui était assez robuste et endurant, arriva à maintenir le rythme durant plusieurs minutes. Mais il était seul face à plusieurs poursuivants : il se fit rattraper. Entre temps, Didi s’était réveillé et faisait face à cette étrange situation, tout en étant dans les bras protectrices du bûcheron. Il ne l’avait jamais vu aussi paniqué. Il reconnut quelques visages des hommes, qu’il avait aperçus il y avait longtemps au village. L’un d’eux cria :

-Laissez-le partir !

-Non ! Jamais ! Refusa le bûcheron d’un ton résolu.

Didi ne comprit pas tout de suite que l’on parlait de lui . Mais lorsqu’il comprit que ces hommes étaient venus pour le ramener au village, il s’agrippa à la tunique du bûcheron. Néanmoins, une part de lui se soulagea lorsqu’un des hommes lui apprit qu’ils avaient chassés son oncle et sa tante, qu’il ne se retrouverait plus confronté à eux. Mais cela ne changeait en rien qu’il souhaitait rester avec le bûcheron, qui était devenu son père. Les autres ne le crurent pas et étaient persuadés qu’il s’agissait d’une comédie montée par ce criminel, qu’il obligeait l’enfant à sortir toutes ces sottises.

Un homme, qui semblait plus sage que les autres, s’avança :

-La place de cet enfant n’est pas dans une maison au beau milieu de la forêt, mais en communauté, avec d’autres personnes de son âge. Ne pensez-vous pas que cela lui est nécessaire pour qu’il grandisse correctement, pour qu’il vive normalement, pour son bien ? Voulez-vous vraiment qu’il reste avec vous, et devienne un homme allergique aux autres humains? Voulez-vous réellement le priver de fonder une famille normalement ? Et tout ceci pour seulement satisfaire votre égoïsme ? Non, monsieur, vous n’êtes pas assez cruel pour si peu.

Le visage de l’intéressé était bouleversé par mille et une émotions, une larme perla au coin de son œil. Il ferma les yeux durant quelques instants avant de déclarer d’une voix profondément triste :

-Mon enfant, suis-les. Ils ont raison, j’ai eu tort de te garder pendant si longtemps.

Didi commença à protester mais le bûcheron le fit taire en le prenant par les épaules.

-Tu n’as plus aucune raison de rester avec moi. Ceux que tu redoutais sont partis, tu peux continuer ta vie de façon bien meilleure. Fais toi des amis, le nombre n’est pas important, contente-toi d’avoir des amis sur qui tu peux vraiment compter. Offre ton aide à ceux qui en ont besoin, mais méfie toi de ceux qui veulent profiter de ta gentillesse. Oui, tu es un bon garçon, qui m’a offert la plus belle année que j’ai eu.

Les larmes l’empêchaient de poursuivre et il se contenta d’essayer de lui adresser un sourire maladroit. Il confia l’enfant à quelqu’un, tentant d’ignorer ses protestations. C’était bien trop douloureux pour lui. Mais alors qu’il tournait les talons pour ne plus voir le visage dévasté de Didi, une douleur irradia son corps. Il n’eut que le temps d’entendre le cri du petit avant de sombrer à jamais dans les ténèbres.

-Oh non, il est… Souffla Ersa, la mine choquée.

-Oui. Un homme avait profité de la situation pour lui lancer un couteau dans le dos. C’était ce qu’ils avaient décidé depuis le début. Si ce bûcheron avait kidnappé un enfant une fois, il aurait très bien pu recommencer. Pour eux, c’était un miracle qu’il n’ait pas mangé Didi…

Assa s’arrêta, sans continuer.

-…et l’histoire finit comme ça ? S’étonna Nadia.

-Oui. C’est bien toi qui voulait entendre une histoire triste, et qui était lassée de celles qui finissaient bien, non ?

-Oui, mais…Didi, que fait-il ? Il ne devient pas un démon pour venger son père ?

-C’est à vous d’imaginer. Ma mère m’avait raconté cette histoire en me laissant le choix de réfléchir à la décision de Didi. Alors, comment voulez-vous qu’il réagisse ?

Nadia répondit aussitôt:

-Il se transforme en démon pour punir ceux qui ont tué le bûcheron ! Ce sont eux les méchants !

-Je ne suis pas vraiment d’accord, intervint sa sœur, ces villageois ont pensé que c’était une façon d’aider les enfants. Ils croyaient vraiment que le bûcheron était un méchant, on ne peut pas trop leur en vouloir.

-Tu cherches à tout compliquer, Ersa ! Riposta Nadia avant de bailler.

-Je n’aurais peut-être pas dû vous raconter cette histoire. Mais elle vous permettra peut-être de réfléchir un peu, il faut dire qu’elle est moins simple que les précédentes.

-Je préfère celles qui finissent bien, dit Ersa. Mais celle-ci était très intéressante !

-Mère, je peux manger un morceau de pain ?

- Nadia ! Je te prierai de ne pas changer de sujet si subitement, surtout s’il s’agit de nourriture ! Ensuite, il est mauvais de manger la nuit ! Allez, au lit !

***

-Ersa est vraiment étrange, elle trouve intéressante une histoire pareille…

Le lendemain, Nadia se promena de bon matin dans les bois, une capsule remplie d’eau à la main. Les rayons de soleil avaient un peu de peine à percer à travers les nuages.

C’était en repensant à l’histoire que l’envie de se fondre pleinement dans la nature lui était venue soudainement. Elle se mit dans la peau de Didi et essaya de s’inspirer des sentiments qu’il aurait pu avoir.

-Si je reste trop près de la maison, je n’y arriverai pas. Il faut que je m’enfonce un peu plus.

Elle était perplexe de voir que sa sœur ne ressentait aucune haine envers les villageois. C’était eux, les fautifs, ils avaient tué le père de l’enfant ! Les liens de sang importaient bien peu.

Sous la colère, Nadia donna un coup de pied à un tronc d’arbre et s’en excusa aussitôt avant de continuer son chemin : elle venait de se souvenir que sa mère détestait abîmer la végétation.

A son avis, Didi déciderait de se venger, la fureur le pousserait sûrement à punir tous ces assassins…en les tuant ? En y réfléchissant, il serait triste de faire accomplir à un enfant un tel acte. Il pourrait être déshumanisé, prendre goût au meurtre devenir un tueur plus tard… Elle se rappela d’une histoire semblable que sa mère lui avait contée, celle d’un assassin sanguinaire qui cachait sous son apparence humaine une sauvagerie sans nom-mais celle-ci s’était bien terminée, Nadia frissonna à l’idée de ce destin funeste qui pourrait attendre alors l’enfant. Non, s’il devenait ainsi, le bûcheron ne pourrait jamais reposer en paix ! Et puis, Didi était fait pour un bon métier tel que médecin !

Mais alors, quelle serait la fin parfaite ? Avec la mort du bûcheron, il était difficile d’en concevoir une. Didi tiendrait rigueur au meurtre et continuerait sa vie comme si de rien n’était ? Non !! Ersa avait abordé le fait que le bûcheron aurait pu être celui qui était en tort. Il aurait dû renvoyer le petit juste après l’avoir trouvé, quitte à devoir descendre au village.

Nadia se sentait perdue. Elle voulait avoir foi en le bûcheron, mais elle devait avouer qu’elle commençait à avoir quelques doutes. Elle détestait ce sentiment d’incertitude qui lui donnait l’impression d’être impuissante.

-Oh, j’en ai assez de réfléchir ! Je demanderai à mère quelle fin elle a imaginé, cela m’éclairera peut-être.

Lorsqu’elle se retourna pour rentrer chez elle, un mélange ambigu d’excitation et d’angoisse l’étreignit. Alors, c’était cela que Didi avait éprouvé ! Elle tourna sur elle-même jusqu’à en avoir le tournis, contemplant les arbres identiques les uns des autres, sans le moindre indice pour qu’elle puisse retrouver son chemin.

Elle ne paniqua vraiment que lorsqu’elle se souvint que sa mère avait promis de lui préparer un plat avec de la viande. Elle resta un bon moment, immobile, ne sachant que faire, jusqu’à décider d’engager un chemin au hasard.

Et si elle tombait sur le bûcheron ? Ou pire… son fantôme ? Et si l’histoire était réelle, qu’elle s’était passée ici même, dans cette forêt ?

Un frisson glacé lui parcourut l’échine. Non, elle ne devait pas se faire une frayeur pareille, c’était une idée stupide…

Elle accéléra l’allure sans lever les yeux du sol. Si elle avait retrouvé l’usage de ses jambes, sa tête refusait de se lever, comme si quelque chose pouvait apparaître brusquement devant elle. C’était ridicule, mais la peur l’avait à moitié paralysée. Jamais elle ne raconterait cela à sa mère ou Ersa !

Son regard ne voyait que des bouts de branches et de feuilles orangées par l’automne défiler sur le sol. Elle commença alors à se convaincre de plus en plus de sa propre idiotie…

Juste avant que son pied ne se cogne contre cette masse, elle vit une touffe de poils sombres par terre. Son coeur tressauta violemment et elle recula vivement, pour mieux découvrir le garçon, étendu sur le dos, la tête penchée de l’autre côté.

Nadia sentit ses jambes flancher et elle tomba à genoux.

-Didi…

Le garçon ne bougeait pas, semblait évanoui. Son corps était maigre, sa peau mate, ses vêtements déchirés.Sa poitrine se soulevait assez pour affirmer qu’il était encore en vie.

« Mon dieu, il s’est fait chasser de chez lui, il va mourir de faim… »

Où était le bûcheron ? Ne devait-il pas venir le sauver ? Mais s’il ne le trouvait pas ? Alors l’histoire changerait : le bûcheron resterait seul pour toujours, mais encore vivant, tandis que l’enfant…

Une minute…s’agissait-il vraiment de lui ? Cela pouvait être une coïncidence. Nadia se souvint que Didi était censé avoir de la fièvre. Elle s’approcha à quatre pattes et posa la main sur son front. Elle se sentit glacé de l’intérieur en constatant la chaleur anormale qui émanait du garçon.

-C’est pas vrai…

Que devait-elle faire ? Le laisser, l’emmener ? Cette dernière solution lui semblait être la bonne. Elle tenta d’abord de le réveiller en lui administrant quelques claques. Les paupières de l’enfant bougèrent furtivement mais ne se relevèrent pas.

Elle essaya de le mettre sur son dos, mais il était plus lourd qu’elle ne le pensait…ou c’était elle qui était trop faible. Ceci était plus probable, car le garçon, qui semblait plus jeune qu’elle, ne pesait guère plus d’un petit sac de patates. Après tout, elle était partie l’estomac vide…elle ne put avancer que de quelques pas avant de relâcher l’enfant, épuisée par l’effort.

-Oh, que vais-je faire…Se lamenta-elle.

Le soleil, désormais haut dans le ciel, ne lui semblait pas être à sa place dans le brouillard qui lui obscurcissait l’esprit. Derechef, elle tomba à genoux, abattue.

Toutefois, elle ne resta pas ainsi longtemps, car elle se souvint de quelques paroles de sa mère. Face à l’adversité, elle se devait de toujours se tenir droite, d’accomplir le plus important, à savoir porter secours à ses prochains. Elle devait avant tout aider le garçon, qui était assez mal en point.

Elle fit un petit tas de feuilles, pas trop sales, l’allongea sur le dos, la tête sur ce tas, déchira un bout de sa tunique à elle, le mouilla de son eau, et le plaça sur le front du malade. Tout comme sa mère la lui faisait lorsqu’elle ne se sentait pas bien, elle caressa doucement les cheveux du garçon, espérant l’apaiser le mieux possible.

-Je ne te laisserai pas devenir un meurtrier, murmura-elle distraitement, je ne te laisserai pas le malheur de perdre un proche.

Ses pensées se tournèrent inconsciemment vers son père, vers cet homme dont elle ne connaissait pas le visage.

Ce fut le gémissement du garçon qui la fit revenir à la réalité. Ses yeux s’ouvrirent faiblement, montrant un regard très vague. Il ouvrit la bouche mais il n’en sortit qu’un son rauque. Nadia s’empressa de le faire boire.

-Comment vas-tu ?

Après qu’il eut fini-il ne devait plus rester beaucoup d’eau-, le seul mot qui franchit ses lèvres fit fléchir le cœur de la jeune fille.

-Maman…

Didi avait-il prononcé ce nom lorsque le bûcheron l’avait trouvé ? Serait-ce pour cela qu’il avait décidé de l’adopter ? Curieuse de voir des larmes jaillir de ses yeux, Nadia dit d’un ton qu’elle espérait assez déterminé pour rassurer l’enfant :

-Ne t’inquiète pas, je vais prendre soin de toi. Repose-toi, tu reverras bientôt tes parents.

Avant même que l’idée ne lui vienne à l’esprit, la petite berceuse que sa mère avait l’habitude de lui chanter sortit d’elle :

Va, va, petit bateau,

Aidé de ton petit voile

Tu navigues sur les eaux

Sous une couverture d’étoiles

Papa, maman, t’attendent

Toi, le fruit de leur bonheur

Les yeux vers l’horizon, ils chantent

Cette berceuse du profond de leur coeur…

Elle ne s’arrêta de chanter que lorsque sa gorge fut sèche. Le petit garçon s’était endormi, le visage paisible. Saisi par l’envie de faire de même, elle s’assoupit malgré elle et quitta la réalité.

***

 

-Il s’est réveillé ?

-Oui, il est dans le lit de mère. Le pauvre, il semble vraiment déboussolé.

-Comment nous avez-vous retrouvé ?

-N’oublie pas que mère connaît la forêt comme sa poche, ce n’était pas bien difficile d’explorer les environs. Dis-nous plutôt d’où sort ce garçon.

Nadia ramena ses jambes à son menton, tandis qu’Ersa attendait la réponse.

-Je ne sais pas. Didi était étendu par terre, évanoui, quand je l’ai trouvé.

-Didi ? Tu crois qu’il s’agit du personnage de l’histoire ? Allons, Nadia !

-Qu’en sais-tu ? C’est peut-être vrai !

-C’est peu probable. Vu sa peau mate, il doit venir d’une région lointaine, il n’a pas pu se retrouver ici par hasard, en s’étant perdu.

-Il a beaucoup marché, c’est tout…

Ersa éclata de rire.

-Désolée, c’est impossible.

Assa entra dans la chambre, l’air préoccupée.

-Nadia, pourrais-tu venir un moment ? Je pense qu’il vaut mieux que tu sois aux côtés de ce garçon, pour qu’il se détende un peu.

-Je ne sais pas si ça va servir à quelque chose…Il ne me connaît pas.

-Oui, mais il s’est plus habitué à ta présence qu’à la nôtre. Tu as quand même passé toute la matinée avec lui.

Nadia s’exécuta, peu convaincue. Elle trouva l’enfant assis dans le lit, le dos appuyé contre le coussin, le regard dérivant vers l’horizon par la fenêtre. Il se retourna vers elles à leur approche. Ne sachant que répondre d’autre, Nadia lança :

-Salut. Ça va ?

Le jeune inconnu secoua la tête.

-Je veux maman…

Assa s’approcha de lui, posa sa main sur la sienne le plus doucement possible. Elle lui expliqua d’un ton rassurant la situation, en voulant la présenter de manière moins désespérée qu’elle était. Mais l’évidence ne changeait pas : il serait très difficile, voir impossible de retrouver ses parents. Assa avait vaguement entendu des nouvelles d’enfants abandonnés, conséquence de la Grande Famine. Mais elle n’aurait pas cru que cette catastrophe s’était répandue aussi loin. Visiblement, le garçon ne se souvenait pas comment il s’était retrouvé dans la forêt. Ses parents étaient sûrement partis de leur village, village, n’ayant plus rien à manger, et l’avaient abandonné.

Le jeune garçon ne put contrôler sa douleur et des larmes coulèrent le long de ses joues, suivis de lourds sanglots.

Assa demanda à ses filles de le laisser seul. Ersa obtempéra mais Nadia ne comprit pas pourquoi. Il était évident que ce garçon avait besoin de soutien, et non de solitude. Mais le regard de sa mère l’obligea à obéir.

***

Durant les deux jours, Nadia ne revit pas le garçon. Il restait dans la chambre de sa mère sans en sortir, et cette dernière dormait avec ses filles. Elle lui apportait à manger régulièrement, mais ne restait pas longtemps avec lui. Le deuxième jour, Nadia lui demanda pourquoi il ne fallait pas lui tenir compagnie.

-Il a besoin d’être seul un moment, afin de digérer la séparation avec sa famille. Il traverse une épreuve très difficile, mais il vaut mieux attendre un peu avant de le tenir compagnie, pour qu’il ne se sente pas étouffé.

-Je ne comprends pas vraiment l’utilité, mais si tu le dis, mère, c’est que ça doit être vrai.

-Ta simplicité d’esprit t’évite d’approfondir sur les idées.

-Et c’est mal ?

-Haha, non, ma chérie, cette partie de ta personnalité peut te permettre d’accomplir de grandes choses, tandis que d’autres passeront leur temps à réfléchir jusqu’à perdre la motivation d’accomplir ce projet. Néanmoins, cela peut t’amener à plusieurs échecs qui te feront sûrement mal, mais si tu te souviens de ne pas abandonner, alors tu t’en sortiras.

-Promis !

-De quoi ?

-Eh bien, promis de ne jamais abandonner !

Assa sourit avec attendrissement en lui passant la main dans les cheveux d’un geste maternel.

-Ce serait bien que le garçon ressente de nouveau ça. Cet amour qui n’existe que dans la famille, fit remarquer Nadia.

***

Cette nuit-là, Nadia fut prisonnière d’un cauchemar. Elle se voyait à la place du garçon, seule et recueillie par une famille. Cependant, elle ne se trouvait pas dans une chambre, mais dans la salle à manger. Il y avait le bûcheron qui était arrivé, sa hache ensanglantée à la main, avec le garçon à la peau mate. Ils voulaient la manger et elle n’arrivait pas à fuir. Mais au moment où le bûcheron avait abattu son arme sur elle, le décor avait changé pour laisser place aux arbres serrés d’une forêt. Elle était cette fois-là dans les bras du bûcheron, qui suppliait des silhouettes indistinctes de lui laisser la garder. Elle éprouvait en elle-même cette douleur, cette peur de perdre un être cher.

Ce fut avec cette sensation qu’elle se réveillât. Elle constata que ses yeux et ses narines lui piquaient. Elle regarda par la fenêtre, contemplant la pénombre d’un regard vague, ce qui l’empêcha de constater tout de suite la présence d’une petite silhouette accroupie. Elle se leva en s’efforçant de ne pas faire le moindre bruit pour ne pas réveiller sa sœur et sa mère, et s’approcha de la vitre.

Elle reconnut le garçon de dos, il semblait entourer ses genoux de ses bras. Elle avait l’impression de regarder un tableau. Nadia éprouva un curieux sentiment de soulagement en le voyant hors de sa chambre. Elle songea à le rejoindre mais se rappela des conseils de sa mère. Cependant, l’image de cet enfant seul, au milieu des ténèbres, lui serrait le coeur et elle savait qu’elle se considérerait comme un monstre si elle le laissait ainsi.

***

-Toi aussi, tu as fait un cauchemar ?

Le garçon sursauta en l’entendant mais ne se retourna pas. Nadia s’assit près de lui et fixa l’horizon baigné dans la faible clarté émise par la lune. Elle se doutait qu’après deux jours de mutisme volontaire,elle ne le ferait pas parler avec une simple question. Elle poursuivit sur un ton enjoué :

-Moi, j’en ai fait un. C’est à cause de l’histoire que m’a racontée mère ! Et puis, il y avait toi aussi ! Et tu ne devineras jamais : tu voulais me dévorer ! Tu as demandé au bûcheron de…

A l’évocation de ce personnage, sa voix se brisa, et la frayeur qu’elle avait ressenti dans la forêt s’empara à nouveau d’elle.

-Dis…Tu n’as pas rencontre de bûcheron dans la forêt, hein ?

L’enfant se tourna vers elle d’un air perplexe. Ses pupilles sombres luisaient dans la nuit, ce qui angoissa encore plus Nadia. Peut-être que l’apparition de ce garçon correspondait à la suite de l’histoire, qu’il s’était enfui après que les villageois aient tué son père… Elle insista :

-Oh non, c’est vrai ? Tu as vécu avec un bûcheron ? Et les villageois…oh non…

Elle sentit les larmes lui brûler les joues.

-Didi !! S’écria-elle en le prenant dans ses bras.

-Lâche-moi ! Répliqua-il.

Sans obéir, Nadia le regarda, les yeux écarquillés, puis sourit. Il s’était exclamé avec une voix exaspérée mais tellement enfantine que c’en était adorable !

-Eh ben, voilà, tu peux parler, Didi !

-Je ne m’appelle pas Didi !

-Ah bon ?

-Il n’y a pas de  »ah bon » ! Comment as-tu pu croire que je m’appelais comme ça ! Et lâche-moi, je te dis ! Ajouta-il avec un soupir de soulagement lorsqu’elle s’exécuta.

-C’est que tu parles beaucoup pour un bébé !

-Je ne suis pas un bébé, j’ai…j’ai…

Il se mit à compter discrètement sur ses doigts, et Nadia ne put s’empêcher d’éclater de rire.

-Ne te moque pas, j’ai cinq ans ! Et bientôt six !

-Oh, fit la jeune fille avec d’un ton ironiquement épaté, et quand ?

-Bientôt, je te dis…

Visiblement, il avait oublié sa date de naissance. Il ne devait pas fêter son anniversaire avec sa famille. Peut-être qu’il n’avait pas reçu de grandes preuves d’amour de sa part. Dans un élan de compassion, Nadia se leva et proclama haut et fort, donnant alors dans sa voix un accent un peu perché :

-Alors aujourd’hui sera ton jour de naissance, puisque tu vas commencer une nouvelle vie avec nous, et que c’est la première fois que tu as accepté de sortir !

-Ne dis pas n’importe quoi ! Je n’ai pas de nouvelle vie ! Je ne vais pas rester ici !

-Ah oui ? Et qu’attends-tu pour partir ?

Il hésita en regardant le sol. Nadia se mordit la lèvre : elle venait de le rappeler implicitement qu’il n’avait plus nulle part où aller… Ne sachant quoi faire d’autre, elle préféra changer de sujet pour dissiper ce malaise :

-Si ce n’est pas Didi, alors comment t’appelles-tu ?

-Je ne sais pas.

-Tu ne sais pas ? Tu as oublié ?

-Non, je n’ai pas de prénom. Maman dit que c’est inutile, que de toute façon on mourrait bientôt.

Nadia se sentit à la fois consternée et bouleversée par cet aveu. Avec la Grande Famine, le malheur s’était abattu sur de vastes régions peuplées, jusqu’à priver les humains de tout espoir…

-Eh bien, elle s’est trompée.

-C’est toi, c’est vous qui avez faux. C’est vrai, pourquoi aurait-on besoin d’un nom ? Qu’est-ce que cela change de ne pas en avoir un ?

-Aucune idée.

Visiblement, le garçon ne s’était pas attendu à cette réponse. Nadia poursuivit :

-Mais mon nom est le premier cadeau que mère m’a offert, alors il est très précieux pour moi. Et même si c’est vrai qu’on va mourir un jour, eh bien justement, ce sera un jour, on ne sait pas quand. Mais aujourd’hui, on est vivants, alors pourquoi penser à un triste lendemain ? C’est plus joyeux de se concentrer sur aujourd’hui, quand on est en vie, de penser ce qu’on peut faire, non ? Et réfléchis, si tu accomplis quelque chose de génial qui te rend célèbre, ce serait mieux pour toi que tout le monde te connaisse ! Et c’est là que c’est important d’avoir un prénom, sinon tu peux passer à côté de quelque chose de super, comme devenir riche !

Un silence suivit ses paroles tandis que le garçon ne semblait pas savoir quoi dire. Il finit pas lâcher :

-Toi aussi, tu parles beaucoup pour un bébé.

-Hé, je ne suis pas un bébé ! J’ai déjà huit ans ! Bientôt neuf !

Sa frustration s’estompa en voyant l’air amusé sur le visage de l’enfant.

-Bref, de toute façon, pas question de te laisser sans nom si tu restes ici.

-Je t’ai dis que…

-J’aimerais bien que tu t’appelles Didi, mais si ça ne te plaît pas, tant pis. Et pour ton âge, vu que le jour d’aujourd’hui est ton nouveau jour d’anniversaire… non c’est trop étrange si on recommençait à zéro.

-Quoi, tu voulais même recompter à zéro ?

-Bon, on va dire que tu as six ans, maintenant.

Puis elle rassembla tout l’air dans ses poumons avant de lâcher le plus fort possible :

-JOYEUX ANNIVERSAIRE!!!!

***

-Vous ne pouvez pas deviner à quel point j’ai eu peur…En découvrant que vous n’étiez pas dans votre lit…

Devant l’inquiétude de sa mère, Nadia réprimait un éclat de rire.

-Vraiment, Nadia, à quoi pensais-tu en criant ainsi ? Heureusement que nous vivons loin du village, je n’ose imaginer la confusion que tu aurais provoqué…

-Je suis désolée, mère, répéta l’enfant pour la énième fois, mais il le fallait, c’est son anniversaire aujourd’hui !

-Combien de fois je devrais te le répéter, je…

-Tais-toi, Didi, et contente-toi d’attendre ton cadeau, je vais te préparer une surprise grandiose !

-Je ne m’appelle pas Didi !

-Si tu ne veux pas choisir de prénom, c’est ainsi que tu t’appelleras !

-Tu m’énerves !

-C’est réciproque ! Enfin dans le sens où tu m’énerves aussi.

Ils arrêtèrent leur dispute en entendant Ersa et Assa s’esclaffer. Le garçon s’irrita de plus belle :

-Et voilà, à cause de toi, elles se moquent de nous !

-C’est parce que tu es méchant, rappelle-moi qui t’a sauvé, hein ?

-Un sale singe qui n’arrête pas de chercher des poux !

-Bon, ça suffit, maintenant, intervint Assa d’un ton néanmoins amusé puis se tourna vers le garçon. Excuse-moi, nous n’avons pas de quoi faire un gâteau, mais nous nous débrouillerons pour te concocter un bon petit plat. Ersa est une excellente cuisinière.

Il détourna ses yeux avec une mine renfrognée, mais Assa n’abandonna pas.

-Je sais que malgré ton jeune âge, tu es assez intelligent pour savoir ce qui est bon pour toi. Repartir seul, ou rester ici. Sache que nous serons plus que ravis de t’accueillir parmi nous. Nadia également, même si elle ne le montre pas comme il le faut. Qui sait, peut-être qu’un jour, tes parents passeront par là, et tu les retrouveras. Pour l’instant, ton devoir est de grandir correctement pour pouvoir devenir quelqu’un de fort et en bonne santé.

-Bon…d’accord…

Nadia ne chercha pas à cacher son enthousiasme. Elle commença à sautiller vivement.

-Super !! Tu es mon petit frère !

-Mais à condition que cette sorcière ne s’approche plus de moi.

-Quoi ?! S’étrangla l’intéressée. La sorcière ?! Comme tu voudras, alors à partir de maintenant, tu ne t’appelleras pas Didi, mais crotte de rat trouvée dans une poubelle à côté de chez…

-Nadia, tu ne vas pas te battre avec plus petit que toi ! La réprimanda Ersa.

-Mais je l’aide, il ne sait pas quel nom choisir !

-Vous savez, dit leur mère, j’avais réfléchi au prénom que je voudrais si j’avais eu un garçon.

-Et c’est quoi ?

-Salamel. Autrement dit  »les flammes du coeur ».

-Oh, c’est magnifique ! S’émerveilla Ersa.

-Alors, qu’en dis-tu ? Demanda Assa au garçon.

-C’est pas mal…

-Tu rigoles, c’est bien trop beau pour toi ! Dit Nadia.

-J’accepte ce prénom !

-Je rêve ou tu acceptes pour me contrarier ?

Le garçon laissa échapper un rire discret et lâcha :

-Et merci, Nadia.

Une part de lui avait espéré qu’elle n’entende pas, mais ses oreilles fonctionnaient mieux qu’il l’avait pensé. Elle lui ébouriffa les cheveux sans retenue :

-Je ne sais pas de quoi, mais de rien. A présent, n’hésite pas à m’appeler Votre Altesse la grande et merveilleuse Nadia !

-Je ne serai plus jamais gentil avec toi !

Le garçon se nomma ainsi Salamel, surnommé plus tard Salm, et était entré dans la famille Eyan à l’âge de six ans.

Les premiers jours, il attendait la venue des parents, mais plus le temps passait, plus il se rapprochait des filles, plus il se sentait à l’aise dans cette maison et se sentit comme un membre à part entière.

Les liens de sang importaient bien peu, c’étaient elles sa famille, elles qui lui étaient si chères, à présent…

Nadia et Ersa: Chapitre 7

Nadia et Ersa: Chapitre 7 dans Histoire: Nadia et Ersa manga-3258-300x269

Cette image présente une fleur appelée pois de senteur, et symbolise le départ…

La décision lui vint assez rapidement. Nadia choisit de ne pas encore en parler à Salm et sa mère. De toute façon, il était tard et il serait idiot de les réveiller alors qu’ils avaient mis tant de temps à trouver le sommeil. Mais elle non. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, l’image de sa sœur enfermée dans une chambre close s’imposait dans son esprit. Il lui arrivait aussi de l’imaginer aux bras d’un crapaud baveux qui représentait le prince, et elle devait se contenir de rire. Elle avait une manière bien à elle pour se remonter le moral.

Mais très vite, elle eut conscience qu’elle ne pouvait en aucun cas laisser Ersa livrée à elle-même. Elle savait que peu importe la quantité d’or que lui offrirait le prince, rien n’apaiserait sa tristesse. Elle préférait la vie libre, près de la nature, plutôt que dans un château, avec des gardes la suivant où qu’elle aille, toutes ces tapisseries dont l’odeur se mélangeait désagréablement à celle des objets de valeur.

D’ailleurs, Nadia trouvait l’idée du prince tombé amoureux d’Ersa assez drôle, malgré elle. L’homme le plus influent du royaume succombant aux charmes d’une paysanne ! Décidément, personne ne pouvait battre sa sœur !

Non, il n’y avait rien de sûr. Le prince avait tout simplement cru en un coup de foudre seulement parce qu’il la trouvait belle. Qui sait si son amour était vraiment sincère et allait au-delà des apparences. Cela étonnerait fortement Nadia. Elle savait qu’au palais résidaient des femmes tout aussi raffinées les unes que les autres. Elle craignait qu’avec elles, le prince se lasserait d’Ersa et la jetterait…elle grinça des dents à cette pensée. Evidemment, elle était certaine qu’Ersa surpassait toutes ces nobles dames. Elle possédait toutes les qualités qu’une femme pouvait avoir et, en plus de cela, elle n’avait pas en elle l’arrogance qui caractérisait généralement toutes celles ayant la richesse nécessaire pour acheter trois ou quatre champs. Mais elle se doutait que le prince fût assez perspicace pour comprendre cela.

Elle ne pouvait empêcher son corps de frémir à la pensée de ce dernier. Elle ne l’avait jamais rencontré, mais elle ne lui pardonnerait jamais d’avoir profité de son pouvoir sur sa sœur pour satisfaire son égo. Elle n’arrivait même pas à éprouver ne serait-ce qu’un peu de reconnaissance pour l’aide qu’il apportait à sa mère. Finalement, il se moquait bien de sa guérison. Seule Ersa l’obsédait et pour cela, il était prêt à tout, à savoir jouer avec la bonté des autres sans tenir compte du chagrin qu’il pouvait occasionner.

Non. Elle ne pouvait laisser Ersa l’épouser. C’était une idée inconcevable. Si rien ne pouvait faire changer d’avis le prince, alors il ne restait que l’attaque. Une de front serait un choix trop dangereux et pas très judicieux. Une seule solution s’offrait donc à elle : la ruse. Elle dut user de tous les moyens possibles pour apaiser son cœur qui commençait à tambouriner dans sa cage thoracique comme un lion en cage. Mais elle ne pouvait empêcher l’inquiétude mêlée à de l’excitation d’envahir tous ses membres d’une nouvelle énergie jusqu’ici inconnue. Elle savait que ce qu’elle voulait faire était très risqué, mais marquait un tournant décisif dans sa vie. Mais elle ne voyait pas d’autre choix. Elle se surprit d’accepter cette décision avec plaisir.

Elle ignorait encore comment elle allait procéder, mais elle s’infiltrerait dans le château et, par n’importe quelle façon, trouverait Ersa et la ramènerait.

Ce fut en élaborant mille et un plans qu’elle parvint à sombrer dans le sommeil.

***

 

Salm se réveilla un peu avant l’aube. Le ciel avait déjà commencé à se teindre d’une couleur bleue acier. Il sentit une petite douleur sur son bras droit. Effectivement, il s’était assoupi sur lui et n’avait pas changé de position durant la nuit. Il était dans sa chambre, qu’il partageait avec ses sœurs.

Il se releva et, comme à son habitude, essaya de se souvenir de quoi il avait rêvé. La première chose qui lui vint à l’esprit fut le déroulement de la veille.

Il se tourna vers le lit de Nadia et Ersa. La première dormait, en jugeant par sa respiration qui soulevait régulièrement ses épaules, tournée au mur. La deuxième était absente. A cette vue, la contraction qui ne l’avait pas quittée jusqu’à ce qu’il s’endorme apparut de nouveau. Elle serra son cœur en la pressant de toutes ses forces et il eut l’impression d’étouffer.

Il se leva sans un bruit et alla chercher un verre d’eau. La maison plongée dans l’obscurité lui donnait un sentiment de solitude, comme s’il était seul au monde. Il se laissa tomber sur la chaise, comme empli d’une profonde lassitude. Il était complètement déboussolé, ne savait que faire. Il détestait l’idée de rester sans agir, sans rien tenter pour aider Ersa. Il avait également peur que ses actions eussent des répercussions sur sa mère. Il était conscient de la chance qu’elle avait et il en était extrêmement soulagé. Mais, évidemment, il lui était impossible d’être parfaitement heureux avec le départ forcé de sa sœur. Et si Nadia avait raison ? Et si c’était de sa faute ? Et s’il avait dû insister encore plus ? Avait-il fait le mauvais choix ? Aurait-il dû se révolter contre le prince ?

Ses yeux s’emplirent de larmes. Non, il n’aurait jamais eu le courage. Il n’était pas comme Nadia. Il était l’homme de la maison, mais il ne possédait aucun moyen pour protéger sa famille. Un seul mot pouvait le caractériser entièrement : il était lâche. Il frappa machinalement la table du poing. Des veines saillaient de sa main serrée douloureusement.

Il resta ainsi, durant quelques instants, le regard fixé sur son pantalon gris où venaient tomber quelques larmes telles des gouttes de pluie. Une voix derrière lui le fit sursauter :

-Salm ?

Nadia se tenait près de lui. Comme d’habitude, elle s’était approchée en effaçant sa présence. Il y avait plusieurs années, elle s’était entraînée à le faire afin de rendre ses farces encore plus surprenantes. Petit à petit, elle avait totalement adoptée cette manière de marcher.

Malgré ses traits épuisés, elle semblait inquiète. Il se dépêcha d’essuyer ses joues humides.

-Tu n’arrives pas à dormir ? Lui demanda-il.

-J’ai entendu un bruit et ça m’a réveillé.

-Ah, désolé, j’avais oublié que tu avais le sommeil fragile.

-Oui, j’ai cru un instant que ce voleur était revenu faire des siennes.

Depuis cette mésaventure où un homme avait voulu dérobé leurs rares objets, Nadia ne dormait plus qu’à un œil. Elle avait pu intercepter ce voleur seulement en allant aux toilettes.

-On aurait peut-être pas dû le laisser s’enfuir, remarqua Nadia.

-Avec la correction que tu lui as infligé, ça m’étonnerait qu’il revienne par ici.

-Qu’est-ce qui t’arrive, Salm ?

-Quoi ?

-Tu as pleuré ?

Ses yeux pouvaient fendre le voile de la pénombre, tels ceux d’une chauve-souris. Salm, ne sachant que répondre, lui adressa un faible sourire en signe de réponse.

Alors Nadia fit une chose qui le stupéfia.

Il se retrouva soudainement enveloppé dans ses bras, sentit sa chaleur se diffuser dans son corps. Malgré sa surprise, il se sentit apaisé, comme si tous ses problèmes s’étaient évacués d’un seul coup. L’odeur des bois et du savon de sa sœur s’imprégna sur lui. Ses yeux écarquillés se refermèrent un moment, afin de profiter de cette sensation de bien-être.

-C’est à cause de ce que j’ai dit, hier ? Murmura-elle au creux de son oreille.

Il était rare que sa voix se fasse douce, mais lorsque c’était le cas, elle avait le pouvoir de réchauffer n’importe quel cœur endolori. C’était comme le murmure du vent après une journée de tempête.

Salm secoua la tête. Il n’osait pas parler, de peur de briser cet instant unique, qu’il s’évapore et qu’il se retrouve dans son lit.

-Dis-moi ce qui ne va pas…

Tout en caressant ses cheveux d’un geste serein, elle entonna une mélodie que leur mère les avait appris lorsqu’ils étaient enfants.

Va, va, petit bateau,

Aidé de ton petit voile

Tu navigues sur les eaux

Sous une couverture d’étoiles

Papa, maman, t’attendent…

Le rire de Salm l’interrompit. Elle ricana :

-Oui, je sais, je chante faux.

-Ne t’inquiète pas, c’est moins pire que je le pensais.

-Merci.

-Tu te rappelles le premier jour où on s’est parlé ? Je t’avais aussi trouvé éveillé au beau milieu de la nuit.

-Oui, et on s’est plus disputé que parlé.

Il s’écarta d’elle, de sorte à voir son visage. Avec ses yeux bleus brillants dans l’ombre, elle ressemblait plus que jamais à Ersa. Son visage affichait un sourire taquin qui effaça les dernières larmes invisibles de son âme.

-Je n’ai peut-être pas fait comme il le fallait pour essayer de convaincre Ersa.

-C’est bien ce que je disais, c’est à cause de moi que tu es dans cet état.

-Non, c’est moi, j’aurais dû…

-Tatata ! Je ne veux plus entendre des sottises pareilles !

Salm remarqua qu’elle imitait leur mère lorsque l’un des enfants tentait de s’excuser pour une erreur commise.

-Tout ce que j’ai dit était faux, c’était sous le coup de la colère. Tu me connais, quand je suis dans cet état, je dis n’importe quoi. Ce n’est d’ailleurs pas très mature de ma part… Donc tu n’as aucune raison de t’en vouloir…à moins que ce soit toi qui es appelé le prince ici pour l’offrir une ou deux poules mais qu’il ne s’est pas contenté de ça ?

Elle le regarda d’un air exagérément soupçonneux, le sourcil levé, et ils s’esclaffèrent.

-Au fait, il était comment, ce prince ? C’était un gros tas de chair avec des petits pieds et un visage tout déformé ?

-Tout le contraire. Il avait une grande silhouette très élégante et c’était l’homme le plus beau que j’ai vu.

-Forcément, en voyant la tête de Rhom, il doit y avoir une sacrée différence…

-S’il ne l’avait pas forcé à l’épouser, je pense qu’Ersa et lui formerait un beau couple.

-Difficile à imaginer dans ces circonstances. Et les Combattants, comment étaient-ils ?

-Ils étaient très impressionnants. Malgré cette chaleur, ils portaient une lourde armure en fer et ils ne transpiraient même pas ! Il y en avait un qui était assez drôle, il a même essayé de séduire Ersa ! Et il faut avouer qu’il était plutôt doué. Par contre, son camarade était très intimidant. Il ne souriait pas et ses yeux semblaient prêts à nous foudroyer si on disait une parole de travers. D’ailleurs, il ne parlait pas beaucoup, mais il a tout de même demandé à mère si…

Il s’arrêta, se demandant si c’était une bonne idée d’évoquer ce sujet avec Nadia. Juste avant de partir, le Combattant s’était un peu attardé et avait demandé à sa mère une chose assez troublante :

-Seriez-vous la femme de Bram ?

Sa mère se serait écroulée si Salm ne l’avait pas retenu. Des larmes perlaient au coin de ses yeux et sa lèvre inférieure tremblait. Elle avait baissé la tête sans fournir de réponse. Sa réaction bouleversée était sûrement suffisante. Il avait fait une révérence à peine perceptible et avait tourné les talons.

Salm n’avait pas osé demander s’il s’agissait du nom du père de ses sœurs- il n’arrivait pas à le considérer comme le sien, puisqu’ils ne se connaissaient pas. S’il s’avérait que ce fût le cas, alors cela relevait des mystères sur ses liens avec les Combattants.

C’était une information assez importante, mais Nadia ne voulait peut-être pas en entendre parler. Il savait ce qu’elle pensait de son père. Elle l’encouragea à poursuivre :

-Il a demandé si ?

-Ça concerne ton père.

Elle fronça les sourcils dans une mine intriguée. Il sut alors qu’il ne pouvait plus faire machine arrière, qu’il en avait trop dit et pas assez, que la curiosité de sa sœur était trop grande pour être comblée par un détournement de sujet.

-Il a demandé à mère si elle ne serait pas la femme de Bram. Et elle a réagi comme si c’était le cas. Est-ce que ce serait le nom de…

-Aucune idée, lâcha-elle sèchement.

Son visage s’était crispé. Voir que ceux qui avaient pris Ersa avaient un lien avec le père qu’elle haïssait devait être une vérité difficile à accepter.

« J’aurais dû m’y attendre. »

Elle semblait profondément plongée dans ses pensées et Salm tenta aussitôt de lui changer les idées.

-Et tu sais quoi, je crois que le prince a rencontré Rhom, qui lui a dit de faire attention à une bête sauvage qui rôde autour d’Ersa ! Tu as vu, ta réputation va même aller jusqu’au palais !

Il fut satisfait de voir que Nadia appréciait cette nouvelle. Mais elle retrouva très vite son sérieux. L’intuition du garçon lui dit que cela n’était plus en rapport avec son père. Après ces années passées avec elle, à la voir organiser toutes sortes de plans contre des garçons comme Rhom, il en déduisit qu’elle manigançait encore quelque chose.

-Euh, Nadia…

Elle planta son regard dans le sien et il y lut une détermination inflexible qui illuminait sauvagement ses yeux.

-Salm, j’ai décidé d’aller au château et de ramener Ersa coûte que coûte.

Il s’apprêta à protester mais elle ne lui laissa pas le temps.

-Ecoute-moi jusqu’au bout. Arrivé là-bas, je saurai me débrouiller pour trouver une solution. Cela pourrait prendre longtemps mais j’y arriverai, je te le promets. Quant à toi, veille sur mère et à ce que les médecins fassent bien leur travail. Ils ne verront jamais qu’il manque quelqu’un puisque le prince lui-même n’est pas au courant de mon existence. Je dois y aller, je sais que c’est dangereux, mais c’est le seul moyen pour aider Ersa, tu comprends ?

Salm poussa un long soupir. Il était évident que sa sœur aurait préféré mourir plutôt que de rester les bras croisés, quitte à tenter le tout pour le tout. Elle était encore plus têtue qu’Ersa, il lui était donc impossible d’essayer de la raisonner. S’il l’attachait à une poutre de la maison, elle trouverait une manière de se libérer. Et puis, il devait avouer qu’il n’était pas contre le fait de ramener leur sœur. Il savait que c’était très risqué, mais également que Nadia était assez maligne pour ne pas se faire prendre. Il était conscient des conséquences désastreuses que cela pouvait engendrer, qu’elle réussisse ou non…mais s’il laissait une occasion de sauver Ersa, il regretterait toute sa vie de l’avoir abandonné. Il aurait voulu accompagner Nadia, mais évidemment, il devait s’occuper de leur mère.

Visiblement, l’intrépidité insouciante de sa sœur l’avait contaminé lui aussi.

Il se contenta de dire :

-Tu es la fille la plus folle qui existe en ce monde.

Un grand sourire éclaira le visage de la jeune fille.

-Je savais que je pouvais compter sur toi.

-Tu as intérêt à revenir.

-Ne t’inquiète pas, je ne me ferai pas prendre. Tu me connais, je suis très intelligente pour éviter cela !

-Mais mère…je ne sais pas si elle va accepter.

-On verra. Le soleil ne va pas tarder à se lever, on ferait mieux de se reposer un peu.

Ils retournèrent dans leur chambre. Tout en s’allongeant dans son lit, Salm éprouvait un sentiment étrange, une pointe d’anxiété mêlée à une telle impatience qu’il n’avait jamais ressentie auparavant. Il avait acquis la certitude que Nadia pouvait réussir.

***

Nadia s’était attendue à ce que sa mère proteste, désapprouve son projet. Elle fut donc étonnée de voir qu’il n’en avait été rien. Après un silence plein de tensions, elle avait seulement lancé :

-Je me doutais que tu proposerais cela.

Et avec un soupir, elle avait poursuivi :

-Les médecins seront là demain matin. Autrement dit, tu as jusque- là pour partir.

-Je partirai dès aujourd’hui.

Le plus tôt serait le mieux. Malgré sa détermination, elle craignait d’abandonner sous le poids de la culpabilité à l’idée de laisser sa mère.

Dans un sac assez usé qui lui avait servi depuis dix ans, elle mit quelques vêtements de rechange, un haut et deux pantalons, une couverture, deux gourdes d’eau, deux tranches de pain et un pot contenant du ken et un peu de miel. Salm avait répliqué que cela ne suffirait pas.

-Ne t’en fais pas, la forêt regorge de surprises! Et puis je pourrai chasser.

Pour cela, elle avait pris un couteau et taillé le bâton avec lequel elle s’entraînait habituellement, jusqu’à ce que le bout devienne parfaitement aiguisé. Elle n’avait jamais tué d’animal mais elle se disait que si les villageois y arrivaient, elle aussi pourrait le faire.

Sa mère avait insisté pour qu’elle prenne au moins quinze pièces de bronze et quatre d’argent, qu’elle accepta à contre cœur.

Les préparations prirent la journée entière et ce fût au crépuscule que les adieux se firent, devant la maison. Salm lui rappela une dernière fois toutes les recommandations qu’il lui avait faîtes depuis que le soleil s’était levé :

-N’oublie pas de te déguiser, on risque de remarquer ta ressemblance avec Ersa. Ne fais rien qui puisse attirer l’attention, surtout des Combattants. N’accorde ta confiance à personne, ne te bats pas, fais attention au temps, ne mange pas tout d’un…

-Salm, tu es sûr de ne pas avoir échangé de conscience avec mère ? Je sais ce que je dois faire, je serai très prudente !

Assa s’était avancée pour prendre la parole. Durant la journée, elle n’avait parlé qu’à de rares moments.

-Je sais que tu en veux au prince, mais sache qu’il est bon et qu’il n’a pas proposé de m’aider seulement pour séduire Ersa. Je l’ai lu dans ses yeux, il y avait une gentillesse sincère qui y transparaissait.

Nadia ne prêtait pas grande importance à cette information. Il y avait autre chose qu’elle voulait demandée à sa mère mais qu’elle avait pendant la journée sans cesse repoussée à plus tard. A présent, elle ne pouvait plus fuir.

-Mère, je suis navrée d’aborder un sujet si délicat, mais il faut que je sache. Salm m’a raconté ce que le Combattant t’avait demandé hier. Est-ce qu’il connaît…père ?

Ce mot lui laissait un goût acre sur la langue. Malgré le chagrin qui se lisait dans son regard, sa mère ne perdit pas son sourire.

-C’est un peu compliqué. Vois-tu, si je te laisse partir, c’est que je sais qu’il y a beaucoup de chances pour qu’il ne t’arrive rien. Évidemment, une des raisons majeures est la confiance que j’ai en toi, mais je sais également que ce voyage est indispensable pour toi, pour que tu apprennes la vérité sur ton père, sur notre famille.

Nadia se sentait dérouter par de telles révélations. Elle se tourna vers Salm, qui lui exprima son ignorance d’un haussement d’épaules.

-Je ne comprends pas trop où tu veux en venir, mais le plus important c’est que tu te reposes. Lorsque je rentrerai, je veux te voir dans la meilleure des formes possibles, prête à me dire que tu ne croyais pas me revoir de sitôt !

-Décidément, tu ne te prends jamais la tête, dit Salm.

Elle remarqua que les yeux de son frère étaient légèrement humides. Elle s’approcha de lui et lui ébouriffa affectueusement les cheveux.

-Toi non plus, tu n’as pas intérêt à faillir à ta mission et n’oublie pas de me cuisiner un bon petit plat, ou je mange ta petite frimousse, compris ?

-Promis !

Elle embrassa sa mère et diffusa tout son amour pour elle dans son étreinte.

Après un dernier regard à sa famille pour imprimer cette image dans sa tête, elle tourna les talons et s’enfonça dans les bois, nullement inquiète de ce qui l’attendait.

Nadia et Ersa: Chapitre 6

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Doucement, Nadia se sentit émerger à la surface, laissant les brumes du sommeil qui entravaient son esprit se dissiper. Elle entendit le pépiement des oiseaux qui s’éclaircissait de plus en plus, comme pour accueillir son retour dans la réalité. Elle murmura machinalement un ‘’bonjour’’ avant d’ouvrir les yeux, non sans plisser des paupières. Elle crut un instant que les feuillages étaient les rideaux qu’Ersa avait fabriqué avec un tissu bleu azur.

« Ersa. »

Ce mot la réveilla pour de bout et elle se redressa en sursaut, oubliant un instant le cheval qui broutait près d’elle. Un léger frisson lui parcourut l’échine.

-Qu’est-ce qui m’arrive ? Lâcha-elle à haute voix avec un rire forcé.

Elle sentit une petite boule se former dans son estomac ce qui l’intrigua de plus en plus.

« Je suis surement encore fatiguée. Il vaut mieux que je rentre. »

Elle ignorait depuis combien de temps elle s’était assoupie. Le ciel semblait aussi dégagé qu’au moment où elle s’était endormie. Elle voulait passer encore un peu de temps avec les chevaux. Qui sait dans combien d’années l’occasion d’en voir un de nouveau se présenterait. Elle remercia le cheval noir de lui avoir tenu compagnie en lui caressant la crinière. Son compagnon continuait de l’ignorer et elle préféra ne pas prendre le risque de le déranger. Elle prit ses sacs et se dirigea vers l’ouest sans hésiter. Elle était passée par là pour rentrer un nombre incalculable de fois, si bien que la forêt pouvait être sa deuxième maison.

Elle s’en voulut d’avoir cédé au sommeil alors que sa famille l’attendait peut-être pour manger, le ventre criant de faim.

Elle accéléra la cadence, en faisant attention à ne pas renverser les aliments. La boule dans son estomac ne voulait pas se dégonfler, et elle commença à croire que ce mauvais pressentiment n’était peut-être pas dû à sa fatigue… Cette pensée commençait à s’imposer en elle comme une évidence. Elle trouvait cela absurde : il n’y avait aucune preuve qu’il se soit passé quelque chose ! Quoique… elle songea aux chevaux. Normalement, dans le village, aucun n’était assez riche pour avoir des animaux aussi rapides et compétents qu’eux. A sa connaissance, il n’y avait que ceux du palais qui pouvaient en avoir, autrement dit, la famille royale, les chevaliers…

Son cœur rata un battement.

-Bon Dieu, pourquoi n’y ai-je pas pensé ? Siffla-elle.

Elle ne connaissait pas ces soldats qui maintenaient l’ordre dans le royaume, mais il existait quelques rumeurs qui évoquaient leur autorité inflexible, leur brutalité. D’ordinaire, elle n’écoutait pas ces informations sans fondement, mais à présent, elle éprouvait le besoin de prier pour qu’elles soient bel et bien fausses. Si des chevaliers étaient descendus à Kaba en passant par la forêt, ils avaient très bien pu trouver sa maison et penser qu’il était étrange d’en voir une loin du village. Qui sait s’ils étaient capables d’inventer n’importe quelle histoire pour faire du tort aux pauvres…

Une colère brûlante commença à la submerger, mais elle se força à se calmer. Son imagination prenait le dessus sur la raison !

Son cœur s’emplit d’un soulagement incontrôlable lorsqu’elle aperçut sa maison, comme si elle l’avait cherchée depuis des dizaines d’années. Elle ne fit plus attention au contenu de ses sacs et courut. A mesure qu’elle se rapprochait de sa maison, elle sentit un malaise qui planait dans les environs. Comme s’il s’était réellement passé quelque chose.

« Non, non, tu vas seulement ouvrir la porte, tu vas voir Salm et Ersa assis à la table, énervés par ton retard, ils te diront que c’est impardonnable, et toi tu te traiteras d’imbécile… »

Elle poussa la poignée et elle eut l’impression que c’était la première fois qu’elle ouvrait cette porte. Elle se serait donné volontiers une gifle si ses mains n’avaient pas été prises. En voyant la silhouette de Salm avachi sur une chaise, un soupir s’échappa du plus profond de sa gorge. Mais en découvrant également sa mère assise dans la salle à manger, elle devint perplexe. Tous deux se tournèrent vers elle. Salm avait une mine abattue et sa mère essayait visiblement d’afficher un sourire convaincant.

-Euh, quelqu’un est mort ?

Elle se maudit aussitôt mentalement. De toute façon, sa tentative d’humour n’avait pas le moins du monde affecté Salm qui le regardait de ses yeux vides. Elle se sentit soudain effrayée par cet endroit et se demanda si, effectivement, quelqu’un était vraiment mort.

Elle tenta une approche plus optimiste.

-J’ai acheté pleins de bonnes choses, on va se régaler ! Excusez-moi pour mon retard, je me suis endormie…oui, ce n’est pas très mature de ma part. Mais je vais me rattraper en vous concoctant un bon petit déjeuner ! Enfin, en vérité, c’est plutôt Ersa qui va s’en occuper, mais c’est moi qui aie fait la recette !

L’ambiance s’était soudain refroidie. Elle pouvait presque sentir sa peau geler. Salm avait détourné la tête et sa mère avait baissé les yeux. Une question commença à tourner dans sa tête. Elle la posa tout en ayant la sensation de mâcher du fer.

-Où est Ersa ?

Elle n’avait plus froid. Au contraire, elle était en sueur, comme si tenir debout lui demandait une quantité énorme en énergie. Elle attendit la réponse, le cœur battant. Ce fut la voix douce de sa mère qui la lui donna.

-Nadia, je voudrais que tu m’écoutes sans m’interrompre. Il vaut mieux que tu t’assoies.

Mais Nadia ne sentait pas la force d’émettre le moindre mouvement. Elle s’était transformée en bloc de pierre fichée dans le parquet.

Sa mère n’insista pas et lui expliqua. Tout. Ce qui s’était passé en son absence. Les Combattants. Le prince. Ersa. La proposition du prince. Le prince et Ersa.

Sa mère pouvait guérir. Retrouver la santé. Mais Ersa avait été emmenée. Le prince l’avait prise avec lui. Elle avait accepté pour aider leur mère, elle avait accepté et à présent, elle était partie.

Nadia sentit le sol se dérober sous ses pieds. Elle eut vaguement conscience que ses jambes avaient cédé brusquement, comme si le poids de la terre s’était écroulé sur elle. Quelque chose en elle s’était arrêtée, son cœur peut-être. Elle dut se rappeler de respirer et compta cinq grandes inspirations et cinq expirations avant d’avoir l’esprit éclairci. La douleur la quitta temporairement et elle fut en proie à une rage sourde qui l’aida à se lever sur ses jambes flageolantes.

-Pourquoi vous ne l’avez pas empêché ?! Hurla-elle. Il ne fallait pas la laisser partir !

-Nadia, nous avons essayé, mais c’est son choix, elle voulait… commença sa mère.

-Non, elle ne voulait pas ! Elle l’a seulement fait par obligation, pour te sauver ! Elle a cru que c’était son devoir, il fallait insister, l’attacher ici si besoin en était ! Pourquoi avoir laissé cet enfoiré la prendre, l’enlever sous vos yeux ?! Salm, t’es un homme bon sang, c’était à toi de la défendre, de la…

-JE SAIS !

Le cri de son frère la figea sur place.

-Tu as entendu, mère, nous avons essayé de la retenir ! Nous avons utilisé tous les arguments possibles pour la convaincre de ne pas accepter, nous avons été jusqu’à dire que mère pouvait vivre ainsi ! Mais sais-tu combien il est difficile de tenir tête à un membre de la famille royale ? C’est comme si tu voulais défier un requin dans la mer. Sans parler des deux Combattants ! Ils nous regardaient d’un air éberlué, comme si nous étions de bêtes de foire, lorsque nous avions refusé. Et surtout…surtout…

Sa voix se brisa un instant mais il se maîtrisa rapidement.

-Ersa nous avait assuré que tout irait bien, avec son sourire perpétuel. Elle nous a dit que c’était son rêve de voir mère guérir et pour cela, elle était prête à faire n’importe quoi. Elle semblait vraiment décidée, tu ne l’as pas vu, tu ne peux pas comprendre ! Qu’est-ce que tu voulais qu’on fasse, qu’on défie le royaume ?

La rage avait à présent laissé place au chagrin. Nadia se sentit honteuse d’avoir parlé ainsi à sa famille alors qu’il était évident que Salm et sa mère avaient tout fait pour retenir Ersa. Et il était évident que celle-ci serait tout de même partie si c’était pour le bien de quelqu’un.

-Je suis désolée…Salm, mère, excusez-moi pour mon agressivité. Si je ne m’étais pas endormie, j’aurais pu être là… je suis une idiote…

Salm soupira et il sembla vieillir de plusieurs années.

-Ça, on le savait déjà.

Ils échangèrent un faible sourire qui mit un peu de baume dans leur cœur éraflé.

Une évidence subsistait sans que personne n’ose la formuler à voix haute. Ersa ne reviendrait plus, elle était devenue un membre de la famille royale. Elle ne pouvait plus fréquenter le pauvre peuple. Ils ne la reverraient plus.

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